‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 144 sur 162 · Chapitre VingUdeuxième · texte numérisé non relu

Chapitre VingUdeuxième

collée au coin de la rue Fabert et de la rue du Petit-Paris. A mesure que je lisais cet incroyable document le rouge de la honte me montait à la figure.

L'armée ne nous avait dofic donné le temps de mettre nos forts en état de défense que pour les livrer plus complets aux Prussiens! Ces 600 pièces de canons montées sur nos remparts allaient donc se tourner contre les Français I Les marchés regorgeaient encore de victuaille. Il y avait des milliers de chevaux à manger, du vin, du café, de l'eaude-vie, de la poudre, des gargousses, des cartouches, i5o,ooo hcJtnmes prêts à mourir, et l'on allait rendre cette place dont les glacis étaient vierges de projectiles ennemis. Que dis-je, on allait rendre cette place plus tôt qu'il n'était nécessaire a pour ne pas aggraver la situation des habitants; » comme si pour eux le plus grand malheur n'était pas de perdre leur ville, comme si la loi militaire, formelle, implacable, n'ordonnait pas de résister jusqu'à complet épuisement des ressources jusqu'à la dernière limite du possible.

J'avais horreur de ce que je lisais, et mes yeux ne pouvaient se détacher de ces mots imprimés, dont mon esprit se refusait à comprendre le sens.

Non, je ne verrai pas cela, m'écriai-je, en remontant précipitamment chez moi et m'habillant à la hâte, je m'acheminai rapidement vers le camp de Bellétange pour retrouver des amis, officiers dans un régiment de ligne.

248 Metif i8jo.

Le ciel était d'un gris uniforme, comme en livrée de deuil, la pluie tombait fine et serrée. Je dépassai la vieille porte dos Allemands, criblée encore des projectiles de Charles Quint, et m'aventurai dans un océan de boue liquide vers la route de Boulay. Des carcasses de chevaux jonchaient les fossés et parsemaient les pentes gazonnées de Bellecroix, depuis longtemps privées de leurs beaux ombrages ; quelques-uns de ces pauvres animaux abandonnés sans licol, attendaient tristement la mort inévitable, rongeant par habitude l'écorce des souches ou des ramures flétries.

L'un d'eux plus morne, plus efflanqué que les autres» voulant atteindre une frondaison glissa sur l'herbe mouillée. Je le vis essayer de se relever, puis, comprenant que tout était fini, il s'abandonna l'œil éteint et laissa tomber lourdement sa tête dans la crotte. Un léger frémissement, les jambes qui se roidirent après avoir battu l'air, puis l'immobilité de la mort; telle fut la courte agonie d'un des héros de la charge de Rezonville.

J'étais écœuré de ce spectacle, par bonheur je rencontrai deux amis qui , sachant déjà la nouvelle avaient eu la même pensée que moi et venaient à ma rencontre. Nous rentrâmes en ville par la porte Mazelle. La place qui porte ce nom était encombrée de longues charrettes des familles qui avaient fui leurs campagnes ravagées pour se réfugier dans la forteresse.

A mesure que nous avancions, nous voyions la

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