‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 148 sur 162 · Chapitre Vingt-deuxième · texte numérisé non relu

Chapitre Vingt-deuxième

rejoignent, et, pour la dernière fois nous nous asseyons à la même table, car les uns vont partir en Allemagne^ les autres, et je suis du nombre, tentent la fuite. Le nez dans notre assiette nous mangeons en silence le cœur gros et Toeil humide, ce pain blanc dont nous étions deshabitués et qui nous semble bien amer; puis nous commençons à échanger ces tristes paroles de gens qui s'aimaient, qui vont se quitter, et pour quel avenir .

A ce moment une musique barbare retentit à nos oreilles, c'est une aubade donnée à un général qui demeure en face. Je laisse retomber mon verre, mes amis en font autant; nous nous levons brusquement de table et courons au cercle du Nord pour savoir des nouvelles de la trouée. On nous apprend qac le commandant Leperche est parti avec trentesept officiers seulement, tous bien armés et décidés à passer ou à périr. Il n*y avait plus d'armée, plus d'entente possible, la ville était déjà semée d'espions, le plus sûr était de tirer chacun de son côté; c'est ce que nous fîmes le lendemain au petit jour.

J'appris le même soir qu'un officier s'était brûlé la cervelle rue Fabert. Quand au maréchal Bazaine plus philosophe, il ne se brûla rien du tout. Après avoir soigneusement fait toucher ses traitements, il partit à la nuit close dans une berline et s'en fût se constituer prisonnier au quartier général prussien, puis de là dîner dans un château voisin.

^.es femmes d'Ars l'insultèrent au passage et jetèrent quelques pierres dans les glaces de sa voi-

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ture; mais le maréchal, méprisant les outrages de la multitude, soupa de bon appétit, et s'endormit le soir avec ce calme qu'inspire la conscience du devoir accompli.

Je ne sais s'il vit dans ses rêves de longues files de soldats hâves et crottés, marchant à jeun à travers les plaines boueuses de la Lorraine sous la crosse des soldats allemands et n'ayant pour se garantir de la pluie froide et pénétrante de l'automne qu'une mauvaise couverture. Beaucoup finirent leur carrière dans un fossé, qui leur parut moins doux que le duvet où reposait le maréchal Bazaine.

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