‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 59 sur 162 · Chapitre Onzième · texte numérisé non relu

Chapitre Onzième

cesse bientôt, je marche au hasard, sommes-nous vainqueurs? sommes-nous repoussés? Dans ce dernier cas pourtant, je verrais des fuyards.

J'aperçois enfin un soldat de la ligne, qui marche lentement appuyé sur son fusil. Son pied gauche est enveloppé d'un linge souillé de sang et de boue. Chaque pas lui arrache une grimace de souffrance.

Je m'approche, m'informe de sa blessure et lui offre ma gourde :

— Merci, me dit-il, ce n'est pas de refus. Je n'ai presque rien, c'est un éclat d'obus qui m'a fendu le pouce. J'ai encore déchargé mon fusil, puis je suis allé trouvé le major qui m'a emmaillotté le pied.

— Que se passe-t-il là-bas? lui dis-je.

— Je crois que c'est fini. Ils ont attaqué l'arrièregarde. Nous autres nous étions en train de passer la Moselle. Ceux de Tétat-major sont arrivés qui nous ont fait revenir. On est monté dans les vignes par là, on s'est déployé en tirailleurs, mais il en arrivait des masses ; alors les batteries sont venues s'établir au droit de nous, puis les mitrailleuses leur ont craché des balles ; ça les a embêtés, ils ont reculé plus vite qu'ils n'avaient avancé ; alors nos officiers ont crié : « En avant, les enfants ! » et nous avons couru dessus. C'est à ce moment-là qu'ils ont envoyé des obus et que j'ai reçu mon affaire; mais, c'est égal, je crois qu'ils en tiennent tout de même.

— Où cela se passait-il ? demandai-je.

— Tenez, nous étions sur ces coteaux au-dessus

gâ M€t!f 1870.

du ruisseau qui coule là en b^s. Il doit y en avoir dedans, car j'en ai vu tomber.

Je quitte mon brave petit troupier pour courir dans la direction indiquée. Bientôt, en effet, j'aperçois un petit ravin, au fond duquel coule un ruisselet, je le remonte et me trouve en face d'un Prussien tombé face contre terre, j'avance et je vois plusieurs cadavres, pas un blessé et pas un Français.

A ce moment je m'entends appeler de l'autre côté du ravin.

— Hé, Monsieur!

C'est une vieille femme» blême de peur» ses cheveux gris en désordre agités par la brise du soir, qui me hèle derrière une haie.

— Que diable faites- vous là, ma bonne dame ?

. —Je suis chez moi, je me suis cachée dans ma Cave parce que je n'ai pas eu ]e temps de me sauver » mais je ne veux pas rester avec tous ces morts, il y «n a trois dans mon jardin.

— OCi voulez-vous aller ?

— A Metz donc, et si vous étiez bien bon vous m'aideriez à passer le ruisseau.

J'enjambe, non sans répugnance, le corps d'uil malheureux Prussien et j'aide la bonne femme à sortir dé chez elle. La pauvre créature claque des dents. Je n'ai rien à faire ici puisque tout est lini, la nuit est tombée. Je reviendrai demain visiter le champ de bataille. En attendant je vais servir d^ cavalier à la vieille femme qui se confond en remercîments.

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