‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 60 sur 162 · Chapitre Onzième · texte numérisé non relu

Chapitre Onzième

/5 août.

Je suis sur pied dès l'aube. De bonne heure une proclamation annonce que nous avons remporté line première victoire. Deux corps ont été engagés, le maréchal Bazaine assistait à Faction. Nos pertes sont sensibles. Le général Decaen est blessé mais légèrement, dit la dépêche.

Dans la journée d'aujourd'hui, un parlementaire prussien est venu demander une suspension d'armes pour Tensevelissement des morts de la veille. Cette trêve momentanée doit durer jusqu'à cinq heures. J'en profite pour merendre sur le champ de bataille, accompagné de M. E. Mayer, le rédacteur en chet de X Indépendant de la Moselle.

Au sortir de la ville, beaucoup de monde à la porte des Allemands ; où tombaient encore hier quelques balles égarées, des enfants en habits de fête jouent sur le gazon des glacis dépouillés de leurs beaux arbres, la campagne rafraîchie par les dernières pluies est verte et riante. Rien ne fait encore présager l'horrible spectacle qui va s'offrir à nous.

Nous nous engageons presque aussitôt dans un chemin bordé de haies et de jeunes arbres dont l'écorce est régulièrement déchirée à la même hauteur par les roues des caissons et des canons, la terre est boueuse et piétinée. Un peu plus loin nous découvrons un cheval mort après lequel s'acharnent déjà des insectes immondes.

Nous arrivons enfin à Borny. Rien ne saurait

100 Met:; i8jo.

rendre laspect sinistre de ce village désert un jour de grande fête.

Toutes les maisons sont hermétiquement fermées du haut en bas. Pas une âme dans les rues, si cen*est une pauvre vieille jaune, ridée, aux yeux sans regard, assise sur un banc de pierre, devant sa maisonnette qu'elle a négligé de fermer.

Elle est trop vieille, trop laide, trop misérable, elle n'a rien à craindre des Prussiens, elle préfère mourir dans sa chaumière, que chercher, dans la fuite, un refuge contre Tennemi qui ne peut lui nuire.

Nous dépassons le village et le château de Borny; la route, bordée d'arbres assez beaux, court dans une plaine entrecoupée de quelques bouquets de bois.

A un moment donné, le sol se couvre de marmites, d'écuelles, de quarts et de bidons, en un mot, de tout le matériel de cuisine des soldats, c'est là qu'on a dû crier : En avant.

Quelques pas plus loin, ce sont des sacs qui jonchent le terrain, puis des vestes que l'on jette pour courir plus vite.

Des chevaux sont étendus dans les fossés çeu profonds qui, de chaque côté, bordent la route.

Puis, brusquement, le premier cadavre s'offre à nous.

Il est tombé sur le dos, regardant le ciel; sa figure a conservé un air de défi, et sa main bleuie se crispe encore sur son chassepot qu'il a serré en tombant.

Page 1