Chapitre Doupème. i o
travaux des forts ; je la franchis et m'engage dans un joli chemin qui longe un vallon de Tautre côté duquel on aperçoit des collines, un bois de pins, au sommet duquel est un petit kiosque.
La route est ombragée, je suis fatigué d'avoir marché sur la terre molle, et, bien qu'il ne soit guère plus de neuf heures, je dévore un petit pain que j'ai acheté tout chaud à un boulanger qui ouvrait sa boutique. Le temps est magnifique^ le soleil monte lentement et l'ombre des collines s'enfuit peu à peu.
Un bruit sourd et lointain, répercuté par un faible écho, m'a bientôt rendu ma vigueur première.
C'est le canon. Le bruit se reproduit, mais bien, toujours bien éloigné. Je marche rapidement, pour gagner la hauteur vers laquelle le chemin s'engage; de là, j'espère découvrir où se passe le combat.
J'arrive dans un village occupé par un poste d'infanterie; c'est celui de Lessy, bâti à mi-côte et en amphithéâtre. Je demande à l'officier où se passe l'engagement.
— Je crois bien que c'est une vraie bataille. Écoutez plutôt, ajouta -t-il en étendant la main du côté d'où venait le bruit, voici notre artillerie qui donne. Allez sur la route de Châtel-Saint-Germain; de là vous dominerez la vallée, et vous en saurez plus long q ue moi .
Je suis ce conseil et m'engage dans un petit chemin rocailleux, bordé d'un côté par une haie, et qui de l'autre domine les parois assez abruptes de la
io6 Met!j[ 1870,
montagne. A mesure que j^avance, le bruit de la bataille paraît se rapprocher de moi, j'entends le sinistre grincement des mitrailleuses qui déchire Tair, et le crépitement de la fusillade; je m'élève encore, et j'aperçois, à peu de distance au-dessous de moi, un gros village au-dessus duquel s'élèvent les ruines de quelque vieil édifice. C'est Châtel sans doute, inutile de m'y engager, car il est placé dans un fond; une jolie vallée boisée, il est vrai, traversée par un ruisseau qui fait tourner la roue d'une petite fabrique, mais en ce moment je ne songe guère au paysage.
J'aperçois derrière les collines qui me font face un brouillard blanchâtre qui^'élève lentement et s'étale dans l'air. Le fracas redouble d'intensité; il est évident que c'est un duel d'artillerie. A l'aide de ma jumelle, je vois de longues colonnes d'infanterie couronner les collines, puis disparaître derrière les bois, mais je ne comprends pas grand'chose à ces mouvements.
Je me fatigue à la fin d'entendre si bien et de voir si mal, je n'ai pu encore assister à une bataille, au moins je verrai celle-ci.
Il me semble impossible, si éloigné que l'on soit du lieu de l'action, de ne pas se sentir attiré par le bruit du canon. Est-ce la curiosité surexcitée ou quelque inconsciente fièvre batailleuse? Je ne sais. Ce que je puis dire^ c'est que je ne sens plus la faim ni la fatigue; mon cœur bat à se rompre dans ma poitrine, j'ai la gorge sèche, et dans cette ivresse