Chapitre Douzième
d'un nouveau genre^ je ne pense ni au danger ni au ridicule que je vais braver.
En effet, si j'avais été tué : l'imbécile, aurait-on dit, qu'allait-il faire là? Telle eût été mon oraison funèbre.
Je descends rapidement vers le village, qui est occupé, et dont les habitants se lamentent sur leurs portes. Je traverse le ruisseau et sors sur la gauche; je m'engage ensuite dans un sentier qui me conduit, toujours montant, jusqu'à une voie romaine, telle que j'en ai vu si souvent dans le midi de la France»
J'atteins enfin un carrefour et m'engage sur une belle route où, quelques pas plus loin, se trouve une auberge avec un poste, des gendarmes, des blessés, des chirurgiens de l'armée et de l'Internationale. Ce n'est pas ici qu'il faut m'arréter, si je ne veux l'être moi*même. Je suis comme Robert- Macaire^ en ce moment j'ai horreur des gendarmes.
A la faveur du désordre, je m'esquive et descends vers un petit bois tout verdoyant; je traverse un second cours d'eau, et, au milieu des troupes qui me regardent d'un air étonné, je monte sur un plateau au sommet duquel se trouve un village, avec une grande agglomération d'infanterie, de cavalerie et des blessés comme plus bas.
Une route se présente sur ma droite, montant lentement sur un plateau plus élevé. Des chasseurs à pied sont couchés à plat ventre à côté de chaque arbre, inspectant la vallée d'un œil scruta-
io8 Aletf 1870.
teur, parlant à voix basse et le doigt sur la détente de leur chassepot. Un lieutenant que j'ai vu quelquefois me fait signe^ et je vais tout heureux de cette 'protection inattendue m'asseoir à côté de lui.
Mon officier m'apprend qu'il est là, posté avec son bataillon, pour surveiller le bois quilui fait face et d'où l'on s'attend, à chaque minute, à voir sortir des Prussiens.
— De temps en temps nous recevons une balle, me dit-il^ et je ne sais pas trop d'où elles viennent, car ils sont à plus de 1,200 mètres. J'ai peur que ce ne soient des balles françaises.
— Et si les Prussiens sortent ?
— Nous ouvrirons un feu à volonté.
— Que ferai-je, moi^ dans tout cela ?
— Savez-vous tirer le chassepot ?
— Oui.
— Eh bien, vous prendrez celui du premier homme qui tombera; soyez tranquille, ça ne sera pas long.
C'est un tout jeune homme qui me parle ainsi ; il sait que d'une minute à l'autre il peut tomber mortellement frappé, et son regard est calme, sa voix ne trahit pas la moindre émotion; il n'a même pas l'ivresse du combat, car il fume tranquillement son cigare en regardant le bois comme ferait un touriste. La bataille fait partie de son métier, comme l'exercice et le café.
Mon interlocuteur possède une petite carte des