‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 73 sur 162 · Chapitre Treisfième · texte numérisé non relu

Chapitre Treisfième

— Vous savez que cela recommence, me crie Mayer, nous y allons, venez- vous ?

— Parbleu !

Je m'installe quatrième dans une de ces berlines comme on n*eh voit plus guère qu'à quatrevingts lieues de Paris, et nous partons pour Gravelotte.

Notre conducteur répond au nom de Gérard; c'est un ancien troupier qui me paraît avoir en même temps une grande haine pour les Prussiens et un goût prononcé pour la dive bouteille. En effet, à chaque café, au moindre cabaret, il nous arrête brusquement et s'informe si ces messieurs veulent se rafraîchir.

Nous sommes pressés d'arriver et nous répondons négativement, Ce qui paraît beaucoup contrarier Gérard; mais comme ilest rompu à la discipline, il se contente de claquer de la langue et du fouet en grommelant quelque grosse injure pour les Prussiens : cela le rafraîchit sans doute.

Nous avons déjà atteint Moulins, et je remarque pour la première fois un fort beau pont de pierre élevé dans une prairie, sur la gauche, et qui me semblerait infiniment mieux placé sur la Moselle.

Mayer, qui est un archéologue, m'apprend que le lit de la rivière s'est déplacé, il y a plus de deux siècles, à la suite d'un violent orage, pour se reporter à quelques centaines de mètres plus à l'est.

M. de Piolant paraît fort préoccupé; hier, le 3« chasseurs de France, le régiment de son frère,

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qui s'est distingué déjà lors de la retraite de Forbach, a dû donner ; il est sans nouvelles de ce dernier et paraît fort inquiet. Quant au jeune correspondant du National^ qui a été arrêté par les Prussiens^ des mains desquels il a heureusement pu s'échapper, son exaltation se manifeste par un intarissable flux de paroles.

La voiture s'engage bientôt dans cette fameuse côte des Genivaux que nous descendions si volontiers la veille. A droite et à gauche des rqphers abrupts surplombent la route caillouteuse sur laquelle les chevaux de Gérard trébuchent pénible* ment.

Nous descendons par pitié pour ces pauvres bétes qui ne sont point encore au bout de la montée. Le site est des plus sauvages^ on dirait un de ces coins de route peints par Salvator Rosa ; il n'y manque que les brigands. Ceux-ci sont remplacés par de jeunes amazones qui donnent habituellement aux élèves de l'école d'application des leçons de philosophie horizontale. Ce sont cette fois des sous-officiers de l'armée dont elles sont les professeurs. Assis en rond sur la dure, autour d'un journal couvert de victuailles, nos militaires semblent s'intéresser fort aux démonstrations que ces demoiselles accompagnent de gestes animés. •

C'est la chanson de Voltaire en action :

« Malgré la bataille

« Qu*on livre demain

« Çà, faisons ripaille »

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