Chapitre Treizième. i
Nous abandonnons là Gérard et ses chevaux qui sont trop fatigués pour traîner nos personnes avec la voiture ; mais auparavant nous lui faisons sabler le vin de Scy que l'on nous sert à la porte d'un cabaret, au coin d'une petite esplanade en terrasse, qui s'étend près de l'église.
De ce point la vue est fort belle déjà, mais nous l'aurons plus étendue au sommet de la montagne oti nous arrivons bientôt. Nous nous trouvons juste au-dessous du fort, sur un plateau d'où l'on embrasse un immense et admirable panorama.
La Moselle, le chemin de fer et la ville de Metz en forment les premiers plans. Tout à gauche la plaine de Thionville s'étend arrosée par les méandres de la Moselle; puis c'est le fort Saint-Julien, frère puîné du Saint-Quentin, la côte et le fort de Queuleu que contourne la Seille et derrière lesquels on voit de tous côtés des bois, que des officiers d'artillerie observent à la lunette.
Les grenadiers de la garde sont campés tout près de là et s'occupent déjà de leur repas du soir. Je m'approche d'eux. Ils sont précisément du 3® régiment qui a été si fort engagé hier soir.
— Croiriez-vous, médit un grand garçon, qui, les manches retroussées, épluche des légumes, croiriezvous que ces c... là, quan4 nous lés pressions trop, ils nous faisaient signe qu'ils voulaient se rendre, puis^ lorsque les nôtres s'approchaient sans défiance, ils tiraient dessus à bout portant. Le soir, ils ont voulu recommencer, mais bernique, cette fois-là
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nous leur sommes tombés sur le poil, à la baïonnette, et je vous promets que nous avons rudement travaillé^ la mienne en est faussée.
Je n'oublierai jamais la façon paisible dont cet honnête grenadier me racontait ce carnage en ratis« sant une carotte.
Je m'approche cependant du groupe des officiers d'artillerie entre lesquels s'est élevée une discussion très-animée.
— Je vous répète qu'ils vont vers la frontière, dit l'un.
— Oh ! mon commandant, regardez la direction de la poussière, ils en viennent au contraire, et se dirigent vers le pont de Noveant.
— Pas du tout, fait un troisième, ce sont des convois, qui retournent en Allemagne.
— La poussière ne serait pas si considérable^ c'est de la cavalerie et de l'artillerie.
Pour moi, j'interroge l'horizon, et sur la droite, en effet, j'aperçois avec la jumelle une longue traînée de poussière, nuée menaçante qui paraît se diriger vers nous.
Mon ratisseur de carottes s'est approché aussi ; ses yeux valent une lorgnette.
— Ça, dit-il, c'est de l'ouvrage pour demain.
Je crois bien que le gif nadier a dit le mot de la situation.
Notre attention est détournée tout à coup par une fumée blanche qui sort des embrasures du fort de Queuleu.