Chapitre Quinzième
monté d'une tour assez élevée, terminée par une lanterne octogonale qui peut servir d*observatoire. Cette tour me rappelle vaguement celle du Seraskierat à Constantinople.
De retour, je suis allé, comme je le fais chaque jour depuis qu'il est blessé, prendre des nouvelles du général Decaen.
— Il ne va guère bien aujourd'hui, me dit la bonne à qui j'ai remis ma carte. Il a la fièvre, et les médecins n'en sont pas contents. Vous allez le voir par vous-même, ajoute-t-elle, car monsieur m'a dit de vous faire entrer quand vous viendriez.
Le général est prévenu de ma présence et l'on m'introduit par un long corridor dans sa chambre à coucher.
En effet, le malade a le teint fort animé, les yeux brillant d'un éclat extraordinaire, et lorsque je presse la main qu'il me tend je sens qu'elle est chaude et sèche.
Il me fait asseoir auprès de son lit.
— Eh bien I lui dis-je, le mieux ne continue donc pas, général?
— Ah bahl fait-il comme voulant dire : « Il s'agit bien de moi. » C'est l'armée qui est malade et la France. Oui, dit-il, frappant son oreiller et se relevant sur son séant; nous sommes perdus ; et savez-vous par qui ? par cet imbécile qui est venu se mêler décommander une armée et qui n'y entend rien. Puis par la rivalité des chefs de corps inca-
148 Met^ i8jo.
pables, inactifs, et qui ne songent ^qu'à s'entre-déchirer ; par ce Bazaine qu'on a mis à notre tête, un égoïste, un ambitieux, un homme qui aurait sacrifié Farmée tout entière pour sauver son corps. Je vais vous en citer un exemple : Il s'était fait prêter une division par Ladmirault, qui a eu toutes les peines du monde à se la faire rendre. Celui-ci fait exception, c'est un manœuvrier, un soldat, les Prussiens ne le prendront pas sans vert.
Croiriez-vous que le 3® corps n'était pas seulement éclairé quand j'en ai pris le commandement? J'étais en train de monter un service d'éclaireurs très-complet lorsque j'ai été blessé. Maintenant c'est Lebœuf qui a mon corps, il ne me le rendra pas; et Dieu sait ce qu'il en saura faire! Bazaine, lui, n'est pas incapable, mais il ne s'occupe pas assez de son affaire, il a d'autres idées en tête.
Puis, voulez- vous que je vous dise, tout cela a été mal engagé. On nous dit ici qu'on attend Mac- Mahon, eh bien, retenez ce que je vous dis : Mac- Mahon n'est pas fichu d'arriver à Metz. Il n'a pas de soldats et il n'en aura pas à temps, tandis que les Prussiens ont déjà 800,000 hommes sous les armes. Il se fera peut-être tuer parce qu'il est brave, mais il n'est pas assez tacticien pour tirer un résultat du peu d'éléments qu'il possède ; surtout si Vautre s'en mêle:
Il y a une chose qui me fait plus souffrir que m^