Chapitre Dix-septième, i
frappent mon oreille apportés par le vent ; ce sont nos troupiers qui se jettent sur les villages en chantant le vieux refrain :
u Y a la goutte à boire là- haut. »
— N. de D. que c'est beau ! dit une voix derrière moi. C'est un jeune officier dont les joues colorées par l'émotion, l'œil brillant témoignent assez qu'il voudrait prendre sa part de cet admirable mouvement, avec ses camarades du 32^, qui grimpent en ce moment vers Noisseville pour soutenir la division Montaudon.
Il est près de sept heures ; nos soldats sont entrés, malgré vents et marée, dans le village, que l'on prend sans doute maison par maison.
Il est évident que nous gagnons du terrain, et même rapidement. Par malheur le jour baisse qui va nous obliger de nous arrêter bientôt. Décidément les Prussiens, en dépit de leur artillerie, n'ont pu tenir contre la charge à la baïonnette; mais les brigands nous jouent un tour de leur façon; ils incendient les villages en se sauvant.
Montoy, Servigny^ Sainte-Barbe brûlent avec une fumée noire et épaisse. '
Tout semble à peu près terminé pour ce soir, les soldats vont bivouaquer sur place. On entend dans le lointain quelques rares détonations, et c'est tout. Les troupes reçoivent l'ordre de faire la soupe. Nous sommes vainqueurs, paraît-il, sur toute la ligne.
i66 Afeff 1870.
Les bivouacs s'allumenl, mais les camps prussiens restent dans l'ombre. Seuls les incendies allumés par l'ennemi jettent une lueur intermittente sur la campagne, la fumée de la poudre se mêle à celle de la paille brûlée et vous prend à la gorge; je vais porter à Metz la nouvelle de notre succès et souper à l'hôtel de Metz, j'en ai besoin.
Je viens de m'endormir, car demain je veux être là-bas au point du jour, lorsque j'entends s'agiter frénétiquement ma sonnette. Étonné, je me lève, je vais ouvrir et me trouve face à face avec Brégy, le sous-lieutenant de mon ami Estienne.
— Eh bien, me dit-il en riant^ vous voyez^ je tiens parole, j'ai une balle dans la cuisse et je viens vous demander asile.
On ne peut prendre plus gaiement la chose — mais une balle dans la cuisse c'est malsain , je m'habille à la hâte pour demander un médecin. Il est près de minuit, en trouverai-je un? J'arrive dans la salle à manger de l'hôtel, et du premier coup je déniche un membre de l'Internationale, qui dévore des yeux le souper que l'on va lui servir.
Mauvais début pour lui adresser ma demande.
Je m'approche cependant et lui expose le plus chaleureusement du monde le cas de mon blessé.
— J'y vais, me dit-il simplement, je souperai plus tard.
Il y a dans ces derniers mots une légère nuance de regret et je comprends toute l'étendue du sacrifice que me fait le malheureux docteur Lachapelle.