‹ Metz depuis Dix-huit siècles. Son peuple, ses institutions, ses rues, ses monuments; Récits chevaleresques, religieux et populaires. Par Émile Bégin. Troisième volumeChapitre 14 sur 53 · AN 1095 À · texte numérisé non relu

AN 1095 À

L'épiscopat d'Etienne, plus long qu'aucun de ceux qui se sont succédé depuis huit siècles, puisqu'il dura quarante- {rois années, fut essentiellement réparateur; c’est-à-dire que le nouveau prélat, usant du crédit attaché à son nom, de la puissance militaire de sa famille et de ses propres ressources patrimoniales, entretint une armée qui guerroya presque sans cesse, et par laquelle il recouvra les domaines aliénés de l'évêché. Tous, excepté Remilly, se trouvaient en des mains étrangères auxquelles on les avait abandonnés pour gages de sommes prêtées. Personne n’eût voulu les restituer. Il fallut donc les enlever par la forcé. Appuyé du comte Renaud de Bar, son frère, et d'un grand nombre d'autres seigneurs sous les ordres desquels marchaient quelques centaines de serfs, Etienne détruisit le château de Terly qui incommodait les passants et nuisait au commerce; il ruina le donjon que le duc de Lorraine possédait à Vic; la forteresse assise à Moyenvic, sur le briquetage de la Seille, et le château que le comte de Hombourg possédait aux environs de Marsal. Différentes circonstances interrompirent ces hosülités : le 50 août 1195, Etienne, accompagné d’Adelberon de Monterol*, princier de la cathédrale, qui fut depuis archevêque de Trèves, et de plusieurs autres messins distingués, siégeait à Mayence dans la diète tenue pour élire empereur Lothaire 11, duc de Franconie; en 1127, il assistait, avec les évêques voisins et grand nombre d'abbés, au concile provincial convoqué à Toul par un cardinal, légat du Saint- Siège, pour régler quelques difficultés survenues contre certains monastères ; en 1131, au grand concile où Lothaire "1 recut une seconde fois la couronne royale des mains du pape,

se trouvaient l’évêque de Metz et son princier : l'un et l’autre

* Monsterol ou Montreuil , illustre famille Lorraine,

suivirent la cour à Echternach, vinrent solenniser la Pâques dans la ville de Trèves, et furent bientôt témoins de troubles graves survenus entre la noblesse et le clergé pour l'élection d'un archevèque. Ces difficultés cessérent dans le concile de Reims, tenu le 19 octobre 1151 par le pape Innocent n, qui, malgré les modestes refus du princier de Metz, le fit immédiatement revêtir des ornements pontificaux, puis asseoir au milieu des prélats assemblés. Etienne et les principaux du clergé diocésain étaient sans doute présents aux délibérations Rémoises, comme ils le furent, l’année suivante, à la diète d’Aix-la-Chapelle que tint l’empereur après les solennités paschales.

L'audacieuse fermeté d'Etienne ayant conquis la paix, il put sans obstacles pourvoir aux établissements religieux qui se multipliaient à Metz ainsi qu'aux environs. Malheureusement cette paix n'était point générale, car, lorsque les vassaux de l'évêché vivaient en sécurité, ceux des diocèses de Toul et de Verdun, et les Messins eux-mêmes, souffraient mille maux. Etienne se rendit médiateur entre son frére et l'évêque de Verdun qui luttaient depuis trois années; mais pour calmer les ressentiments du comte de Salm contre les Messins dont ce prince ravageait impitoyablement le territoire, il ne fallut rien moins que l'intervention de saint Bernard.

L'illustre abbé dont la présence dans nos murs fait époque, savait depuis long-temps ce qui s'y passait, puisqu'il écrivait un jour à l'évêque Etienne pour le féliciter d'avoir réuni les esprits divisés, et un autre jour au princier Adelberon, pour le prier de différer la construction d’un monastère projeté avec son évêque. Il s'agissait dès-lors d'introduire l’ordre de Citeaux sur nos rives,

Saint Bernard se trouvait à Metz vers l'année 1154. L'auteur de sa vie raconte qu'après avoir iuutilement intercédé prés du comte de Salm, en faveur des Messins, le célèbre missionnaire sortit de la ville accompagné de ce même prince, de l’évêque Etienne, du comte de Bar, d'une population trés-nombreuse; et qu’on lui présenta un homme atteint de surdité, avec prière d'opérer sa guérison. « Tu refuses d'écouter « mes prières et mes remontrances, s'écrie alors saint Bernard « en regardant le prince de Salm ; eh bien, je vaiste faire voir « qu'un sourd entend ma parole. » Effectivement, un instant après le malade s’en alla guéri. Etonné du miracle, le comte se précipite aux pieds du saint homme, lui demande pardon et accorde la paix aux Messins. Nous rapportons sans commentaires une légende qui trouvera certes plus d’incrédules que de croyants. Elle prouve, du moins, la haute confiance qu'on avait ici dans le mérite de l'un des plus célèbres apôtres de la chrétienté*.

La mort de l’empereur Lothaire n, arrivée en 1157; l'élection du duc de Franconie, Conrad mx, faite à Coblentz l'année suivante, en présence d'Étienne, son ami, devaient marquer d'une ére nouvelle l'administration diocésaine**. &« On croit, avec assez de vraisemblance, qu'Ëtienne , appuyé « de l'autorité de Conrad, entreprit dès-lors de rétablir en- « tiérement le temporel de son évêché, et de réprimer les « brigandages qui s'y commettaient de toutes parts. Il ferma « de murailles le bourg de Remberviller. El fit présent à son

* Mon ami, M. Migette, vient d’avoir l’heureuse idée de traduire sur la toile cette grande scéne politique et religieuse.

** Etienne de Bar souscrivit à deux diplômes de l‘empereur Conrad, datés , l’un de Cologne le 9 avril 1138 ; l’autre de Strasbourg le 28 mai 4139.

église du château de Lucelbourg qui lui appartenait en propre, et soutenu des forces de son frère Fréderic, comte de Férète, il tira des mains du duc Mathieu, celui de Hombourg, fief dépendant de son évêché dont ce duc s'était emparé après la mort du comte Hugues. Il acheta, au profit de son église, le bourg de Viviers, la partie que le duc de Limbourg possédait à Roucy, et les châteaux de Mirebaux et de Fauquemont. Il reprit, à main armée, ceux de Deneuvre et d'Apremont, et la tour d'Epinal nommée Mouron, dont le duc Mathieu s’étoit rendu maitre. Long-temps après, s'étant reconcilié avec le même duc, il employa son secours pour assiéger le château d'Epinal où le seigneur voué, de qui il avoit lieu d’être très-mécontent, s'étoit retiré : et après l’en avoir chassé, il donna la vouerie d'Epinal au duc Mathieu qui, de son côté, céda à l’église de Metz le franc-aleu qu'il avoit à Vic. Le château de Pierre-Percée appartenant aux comtes de Salm, étoit alors la terreur du pays, parce qu'il servoit de retraite à des brigands qui faisoient mille ravages dans les campagnes, et arrêtoient les voyageurs. Etienne en forma le siège, dressa trois forts autour de la place pour empêcher d'y faire entrer ni vivres, ni secours. Il la tint ainsi investie plus d’un an, et la força enfin de se rendre. Les habitants de Dieulouard, château de la dépendance de l’évêque de Verdun, avoient souvent insulté l’évêque de Metz, et avoient fait beaucoup de dégâts sur ses terres. Il les attaqua, assiégea le château, le prit de vive-force et le réduisit en cendres. Il prit de même la tour de Thiaucourt, et le château de Vatimont qu'il ruina jusqu'aux fondements. Etienne savoit néanmoins employer la douceur et user de générosité quand il étoit à propos. Il en donna une preuve envers le duc Mathieu, lorsqu'assiégeant le château de

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«& Preny, et y ayant fait brèche, il se retira à la priére du « comte de Bar son frère, préférant la paix et l'amitié du « duc à une victoire certaine*. »

Ces petites guerres étaient terminées à la satisfaction des Messins et de leur évêque, qui avait en outre octroyé plusieurs chartes, soit pour assurer différentes possessions ecclésiastiques contestables, soit pour des établissements nouveaux, lorsqu'en 1146 retentit jusqu'à Metz la trompette d’une croisade prochaine. Le roi Louis vit, le marquis de Montferrat, le comte de Maurienne et leurs bataillons traversérent le Pays- Messin. Etienne se joignit à eux avec quelques seigneurs. On s’embarqua bientôt. Après d'imminents dangers, de périlleuses rencontres où le courage de nos ancêtres ne faillit pas, tous ensemble furent témoins, peut-être acteurs dans cette assemblée générale d'Acre dont les conférences eurent un résultat si peu conforme à l'attente des croisés**.

Etienne dut être absent trois années, pendant lesquelles l'archevêque de Trèves Adelberon gouverna le diocèse comme administrateur. « C'est en cette qualité, disent les Bénédictins, qu’au sortir du concile de Rheims tenu au mois de mars 1148 par Eugëne x, il invita le souverain pontife à venir jusqu'à Tréves, en passant par Metz, pour y consacrer l'église de Notre-Dame-de-la-Ronde***, > L'évêque Etienne l'avait rétablie depuis peu dans un style simple, lourd et sévère, comme l’attestent les quatre gros piliers qu’on voit à l’ex-

* Histoire bénédictine de Metz, t. n, p. 268—9269.

** Les grandes chron. de saint Denis, t. 11, p. 989. *** Jist, bénéd. de Metz, t, 1, p. 272—275.

trémité de la grande nef de notre cathédrale où l’église dont

s'agit se trouve enchassée transversalement*.

Eugène accepta volontiers l'invitation d'Adelberon. Il se rendit ici, et la dédicace eut lieu avec une pompe dont les annales ecclésiastiques offrent peu d'exemples : dix-huit cardinaux, plusieurs archevêques et plusieurs évêques y assistaient.

Bien qu’Adelberon connût les besoins du diocèse qu'il avait administré long-temps comme princier, avant d'arriver à l'épiscopat, ce n’était ni l’action directe de l’évêque en titre, ni l'influence acquise par une main victorieuse frappant sans pitié la révolte. Aussi, notre prélat, à son retour de la Terre- Sainte, füt-il obligé de réprimer bien des abus, de punir quantité d'usurpateurs. Le comte de Bar lui-même ravagea les terres de la république et de l'évêché au point que les Messins, justement indignés, souffrant d’ailleurs toutes les horreurs d'une cruelle famine, prirent les armes et marchèrent en grand nombre contre leur perfide agresseur. La bataille eut lieu en 1153, prés de Pont-à-Mousson, sur le territoire de Thirey. La fortune trahit le courage de l’armée républicaine, d’ailleurs mal aguerrie. Deux mille messins périrent, tués ou noyés dans la Moselle; mais cette défaite ne fit qu'exalter le courage des vaincus. Ils se préparaient à la vengeance quand Hillin, archevêque de Trèves, qui venait de remplacer Adelberon, courut prier saint Bernard d'abandonner sa cellule solitaire et de venir en toute hâte

* Voyez, pour l'explication de cette curieuse combinaison architecturale , mon Histoire de la cathédrale de Metz, t. 1, p. 400404; t. n, p. 949 et suiy.

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