‹ Metz depuis Dix-huit siècles. Son peuple, ses institutions, ses rues, ses monuments; Récits chevaleresques, religieux et populaires. Par Émile Bégin. Troisième volumeChapitre 15 sur 53 · ARENA · texte numérisé non relu

ARENA

rapprocher les esprits divisés. Le saint homme, quoique relevant à peine d'une longue maladie, n'hésita point. Il trouva , sur les bords de la Moselle, les deux partis en présence, exaspérés au point de ne rien vouloir entendre. On convint toutefois d'employer tous les moyens possibles pour opérer un rapprochement, et les négociateurs fixérent le rendez-vous dans la plaine où se tenaient les armées, de maniére à pouvoir aller de l’une à l’autre. Mais à peine saint Bernard avait-il commencé les négociations que les Barrisiens se retirérent sans vouloir y prêter l'oreille. « Ne « vous troublez point, dit le pieux missionnaire aux religieux « quil'accompagnaient, la paix se fera quoiqu’avec difficulté. » Effectivement, la nuit suivante un députation des seigneurs ligués avec le comte Renaud de Bar vint trouver le saint homme , lui faire des excuses et déclarer qu'ils se prêteraient aux vues conciliatrices qui l'inspiraient. Les difficultés toutefois furent trés-grandes ; l'affaire languit long-temps; mais l'abbé de Clairvaux prit un tel ascendant sur les esprits, qu'ils cédérent. Malheureusement, cette paix dura peu, car la même année l'évêque Etienne écrivait à Wibald, abbé de la Nouvelle-Corbie, pour lui demander des consolations, et le prier d'engager l'empereur à défendre l'église messine contre les insultes réitérées que les seigneurs voisins lui faisaient subir. « Les démarches faites par l’abbé de Clairvaux pour « assurer la paix, loin d'avoir apporté quelque soulage- « ment à notre douleur, n’a servi qu'à l’augmenter, disait

& Etienne*. »

Ce fut sans doute dans des vues pacifiques qu'à la fin de l'année 1153 l'empereur Fréderic Barberousse parcourut les

* Martenne, Ampliss, collect,, t, nu, p. 566,

rives Mosellanes, appelant devant son tribunal les princes qui n'avaient point écouté ses conseils. On ne voit pas que depuis lors la tranquillité publique ait été troublée. Les différenés survenus entre le monarque et le souverain pontife amenérent d'autres agilations auxquelles Etienne crut échapper en acquiessant au schisme d'Octavien, élu pape sous le nom de Victor 1v*. Sa puissance temporelle y gagna, puisque l'empereur marchait à la tête du schisme : il perdit, au contraire, de son influence spirituelle jusqu'à ce qu'il se fût reconcilié avec Rome**, ce qui n’arriva guëre avant l’an-

née 4160.

Le comte de Saverden, vassal de l'évéché, s'était alors soulevé contre Etienne. Pour le vaincre, notre prélat ne recourut point à l'empereur comme il l’eût fait les années précédentes, mais au duc de Lorraine, comte de Metz. Les Messins prirent et rasèrent le château du sire de Saverden,

qui fut envoyé prisonnier à Lucelbourg.

Cette petite guerre, jointe à d’autres hostilités dont l’histoire ne parle pas, et peut-être à quelques années calamiteuses, produisirent une famine non moins grande que celle éprouvée dix années auparavant. Etienne mourut le 4. des kalendes de janvier 1161 , au milieu des souffrances de son troupeau. On lenveloppa de somptueux ornements; trois aiguilles d’or enrichies de pierres fines servirent d'attache au pallium dont il fut revêtu: une crosse en bois à tête

d'ivoire, une croix en plomb avec inscription nécrolo-

* Martenne, Ampliss, collect., t. 11, p. 780.

** Chron. episc. Met,, ap. spicil., p. 668.

SR RUPANRANS

AN 1095 a 1180. 101

gique*, formérent les accessoires de cet appareil funébre. Son corps fut déposé dans le chœur de la cathédrale, en l'englet

du cousté devers Chambre.

La même année, au mois de juillet, les électeurs épiscopaux réunis autour de cette tombe qui parlait à leur âme, jetérent les yeux sur Théodorik 1.®", fils de Renaud 1.‘, comte de Bar et neveu du dernier prélat. Le jeune comte, dont l'éducation s'était faite dans le cloître, fut élu sans obstacle et prit aussitôt en mains l'administration diocésaine, quoiqu'il n'eût que le titre de diacre.

Théodorik n1, savant et lettré, mais fier, altier, avait ce qu'il fallait pour se faire craindre, et ne possédait aucune des qualités qu’on aime tant chez les autres. Loin d’adhérer au schisme , il reconnut ouvertement le pape Alexandre ur, sans néanmoins s'affranchir des devoirs qu'imposait la puissance impériale. Une circonstance difficile où tout autre que Théodorik eût peut-être succombé, fit ressortir parfaitement le caractère droit et ferme dont il était doué. Paschal ur, anti-pape, voulant obtenir des villes impériales la ratification de son titre ainsi que le droit de joyeux avénement qui accompagnait cette ratification, chargea plusieurs cardinaux d'aller à Metz avec un officier de l'empereur. et d'agir en conséquence. Déjà le peuple et le clergé, pour ne pas irriter l'empereur, approuvaient le schisme. On allait payer la somme demandée, lorsque Théodorik 1x paraissant tout-à-

* Voici l'inscription d’après l’image de la croix en plomb reproduite dans notre Histoire de la cathédrale de Metz : Quarto calendas januarit obrit Stephanus piæ menioriæ sanciæ Meten-

sis ecclesiæ epiSCOpus, — Anno ab Æncarnatione millesimo centesimo sexagesimo tertio,

coup, refusa nettement l'ambassade. D’autres villes imitèrent cet exemple, et comme l’évêque de Metz semblait très-bien d'accord avec la bourgeoisie, l'empereur lui-même n’osa pas

insister davantage.

Quantité de brigands infestaient alors le diocèse. Théodorik, non content de les forcer dans leurs repaires, acquit le château d'Haboudange, entre Morhange et Château-Salins, ceux de Warnesberg, de Raville ; il y bâtit de nouvelles fortifications, et augmenta celles qui défendaient Conflans, afin d'arrêter les incursions hostiles dont les terres épiscopales étaient incessamment menacées*.

Notre évêque vivait paisible, tenant balance exacte entre le pape et l'empereur, et n'ayant pas voulu se faire sacrer, de crainte d’encourir les censures en prenant l'investiture des mains de l’empereur Fréderic Barberousse, ou d'irriter ce dernier en recevant l’onction d'un prélat attaché au Saint- Siège. Mais, en 1171, une circonstance imprévue amena toutà-coup de tristes démêélés entre la magistrature municipale et lui. Gertain officier de sa maison venait d'arrêter quelques bourgeois qui troublaient la tranquillité publique. Le peuple s'en émut; on prit les armes; l'officier, mortellement atteint de trois flèches, périt avec plusieurs soldats, et les séditieux cernérent le palais épiscopal, décidés à tirer vengeance de l'évêque même. Théodorik s'enfuit. Nomeny, protégé par un château-fort, lui servit d'asile, et l'interdit qu'il fulmina contre Metz, produisit beaucoup plus d'effet qu'une victoire. Les magistrats, épouvantés, condamnérent à mort les chefs de la révolte , imposèrent aux autres l'obligation d'aller se jeter aux

* Chron, episc. Met., ap. spicil., 1, vi, p. 663.

genoux du prélat, et firent ériger , aux dépens des coupables, une chapelle expialoire dans l’église Notre-Dame-des-Champs où l’officier de l’évêque avait reçu la sépulture*.

Mort prématurément, le 8 août de la même année, Théorik reçut, prés de son oncle, une sépulture convenable à sa naissance. On ne déposa ni crosse épiscopale, ni mitre, ni même un calice dans le tombeau, parce que Théodorik était simple lévite, comme le prouve l'inscription de la croix funéraire en plomb gravée ci-dessous :

À Théodorik succèda l’archidiacre Fréderic de Plavoise, d'origine lorraine, vieillard valétudinaire, rempli d'excellentes intentions; mais qu'un attachement exclusif au pape

* Mémoire de Praillon, manuscrit,

Alexandre m1 fit disgrâcier par l'empereur qui le dépouilla du temporel de l'évêché, pour en gratifier le fils de Mathieu LIRNE duc de Lorraine, et de Berthe sa sœur, alors archidiacre de Toul, de Metz, et prévôt de Saint-Diez: on le nom mait Théodorik. Ce jeune prince saisit, en 1153, sans la moindre hésitation, le sceptre épiscopal, et le jour de son intronisation, Mathieu 1. déposa sur l'autel de la cathédrale l'acte d'abandon du château de Sierck à cette église, ainsi que l’avocatie d'Epinal au profit du nouveau prélat.

Fréderic, forcé de quitter Metz, se rendit à Rome, uniquement préoccupé d'idées pieuses, tandis que son jeune rival, plein d'activité, octroyait des chartes pour gagner des créatures, et faisait respecter, les armes à la main , les domaines qui lui étaient échus. Le comte de Saverden, déjà vaincu par Etienne de Bar, s'étant emparé du château de Lucelbourg , Théodorik 1v l’attaqua, le fit prisonnier et rentra dans la possession de cette propriété épiscopale. Il aurait acquis d’autres droits à l'admiration du siècle, disent les chroniques, si le pape Alexandre n1 ne l'avait point déposé dans le troisiéme concile de Latran tenu au mois de mars 1179, pour rendre le sceptre à l’évêque légitime*. Fréderic n’en jouit pas plus que Théodorik n’en fut privé, car tous deux moururent la même année**,

* Benoit Picard, hist. M.N.S. de Metz; Chron. episc. Met., ap. spicil., &. v1, p. 664 et seq. ; Meurisse , hist. des Euesq. , p. 423 et suiv. ; Annal. Præmonstr., t.n, p. 457; Labbe, Concil. , t. x, p. 1531 ; Chron. brev. Si Vincentit; Cartul. S.ti Salvatoris, cott. À, Sol. 4; Pfeffel, abrégé de lhist. d'Allemagne, t, 1, p. 2541.

** Fréderic, inhumé dans la chapelle de Saint-Gall , n’avait jamais été que diacre comme son prédécesseur. Théodorik 1v fut enterré dans l’abbaye de Clairlieu, ordre des Citeaux , fondée par le duc Mathieu, son père.

Page 1