‹ Metz depuis Dix-huit siècles. Son peuple, ses institutions, ses rues, ses monuments; Récits chevaleresques, religieux et populaires. Par Émile Bégin. Troisième volumeChapitre 20 sur 53 · DONNE SELS · texte numérisé non relu

DONNE SELS

Le jour de jeste Nostre Dame Sainte Marie, mi-août, on

tenait une grande foire au Sablon. Elle durait une semaine, et ceux qui s’y rendaieñt, jouissaient de bonne paix et bonnes treves, les vi jours devant la foire et les vi jours de la foire et vili jours après la foire, sans mortelle querre. On condamnait alors à une amende de xv sous pour le ban et xv sous pour la loy, celui qui, dans cet intervalle , aurait frappé quelque marchand ; à une amende de 60 sous pour le ban et 60 sous pour la loy, celui qui aurait fait plaie ouverte ; à la perte d’un membre tout homme qui estropiait son semblable, et à la mort le meurtrier. Ces dernières peines, il est vrai,

se convertissaient ordinairement en peines pécuniaires.

On ne permettait qu'à onze taverniers de vendre du vin sur le champ de foire. S'il s'en établissait quelque autre, il devait au princier deux mesures de vin; au doyen du grand moustier , une mesure ; au maître-archidiacre , une ; au maitrechambrier , une; au voué de Metz, une; au maitre-échevin, une; à chacun des trois maïours , une. C’est ce qu’on appelait le droit de ban-vin des signours.

Les habitants de Metz payaient ce droit pendant les huit jours de la fête de Notre-Dame; les diocésains pendant sept semaines , à moins qu'ils fussent clerc, prêtre ou chevalier, et que l’achat du liquide fût pour leur usage personnel. En cas

de spéculation, ils payaient le droit.

Tout ce qui se vendait à la foire était passible d'un droit appelé droit de tonneu ou du tonneau. Les marchands, les

étalagistes messins de la foire ne payaient annuellement pour

droit de tonneu, qu'un denier*. L'abbaye Arnulphine, le voué, le maitre-échevin de Metz, percevaient sur la recette

une certaine somme.

Le mardi de chaque semaine , il y avait un grand marché

soumis aux mêmes règlements que la foire.

Diverses ordonnances d'administration et de police atteignaient également les principales industries fixées à Metz. Nous citerons, entre autres, les sochiers, fabricants et vendeurs de socs de charrue , qui payaient trés-cher le privilége d'être sept, car le fisc exigeait de chacun d’eux 40 socs de contribution annuelle, savoir : # socs pour l'évêque; 2 à la cour d'Argancy; 3 à la cour de Rémilly; 3 à la cour de Scy; L à la cour de Nomeny; 7 au voué de Metz; 3 au voué de l’évêque ; À à son sénéchal ; 7 à son chambellan ; { à son maréchal du palais ; 7 au maître-échevin , À au maire de chambre qui en opérait le partage.

Cette fabrication considérable d'instruments aratoires donne unc idée assez juste de l’état prospère où devait se trouver l'agriculture messine , et par suite toutes les industries, malgré les guerres lointaines auxquelles tant de milliers d'hommes élaïent entrainés, Effectivement, si d’un côté chaque croisade enlevait au sol des bras utiles; d’un autre côté, beaucoup de seigneurs aliénaient leurs domaines, et, du morcellement territorial qui en résultait devait naître une amélioration notable dans les produits. L'église d’ailleurs , essentiellement

agricole, acquérant chaque jour quelque terre nouvelle, y

* Tous ceulx de Mets qui tiennent estaulx en la foire et qui y font portuaise, ne doient qu’un denier ennal du tonneu.

DAS RS EUDS

fixait des colonies d'esclaves rendus à la liberté, ou les laissait aux saints personnages qui fuyaient intérieur des cloîtres pour vivre solitairement. Ces émigrés, de plus en plus nombreux, à mesure que le relâchement s’introduisait dans les monastéres, ne trouvant là ni le calme ni la vie pure qu'ils cherchaient , abandonnaïent leur maison et organisaient des communautés nouvelles. Ce fut ainsi que l’abbaye de Saint-Pierremont prit naissance : un pieux ecclésiastique, chanoine et chancelier de la cathédrale, nommé Lubricus, voulant conserver les habitudes réguliéres que les chanoines ses collègues négligeaient singuliérement, quitta Metz avec Wacelin, prévôt de Saint-Sauveur, et quelques autres, et fut se refugier dans les bois de Briey, sur une hauteur isolée, appelée Standalmont, où ils bâtirent un couvent dès que la comtesse Mathilde, à qui appartenait la forêt, leur en eût donné l'autorisation *. De vastes défrichements s’opérérent aussitôt; et moyennant un denier d'or de cens annuel, ou bien un besan d’or tous les quatre ans, payable au souverain pontife, une bulle papale confirma l'érection du monastère de Standalmont**.

L'année suivante, un comte de Chiny, Arnoul, mort à Metz en 1110, fonda, de concert avec ses deux fils et sa belle-fille, le prieuré de Sainte-Valburge de Chiny, pour le donner ensuite à notre abbaye arnulphine où il reçut le pri-

* La lettre expédiée à ce sujet est datée de Milan le 21 mai 1096. Voir sur la même fondation, l’histoire manuscrite de Saint-Pierremont , par lJ’abbé Drouin, In-fol, à longues lignes, écriture du xvrr.° siècle, Cette curieuse histoire que J'ai eue long-temps entre les mains, appartient à M. Dégoutin, substitut du procureur du roi, à Briey.

** En 1105, une bulle de Paschal 1 changea ce nom en celui de Saint-

Pierremont, à cause de l’église qu’on avait bâtie sous le vocable de Saint- Pierre.

vilége d'un monument funéraire *. Ce fut la dernière dis-

position princière faite à la fin du onzième siécle en faveur du

clergé messin. Depuis lors. jusqu'en 1199. c'est-à-dire peno 2 D

dant vingt-cinq années, aucune fondation importante n'eut

lieu ; fait significatif, car il prouve à la fois les préoccupations

guerriéres et la pénurie d'argent de l’époque.

L'année 1122 à vu naître, aux portes de Metz, le prieuré et l’élégante église de Notre-Dame-des-Champs , consacrée à la Vierge par l’évêque Etienne de Bar**. Deux années plus tard, le même prélat fit la dédicace de l’église abbatiale de

***; des religieux prémontrés bâtirent le monastère

Senones de Justemont****, avec lesquels les moines de Saint-Éloy***** vécurent long temps en communauté d'intérêts et d'usages sous un même abbé. En 1195, l'abbaye de Sainte-Marie-aux-Bois, ordre des Prémontrés, fut bâtie sur un terrain cédé par les dames de Saint-Pierre de Metz, moyennant douze écus de cens

kAHkRX, annuel 5

le prieuré de Mervaville s'éleva non loin de Moyenvic, au profit du monastère de Senones*******,; l’année suivante, le prieuré de Saint-Christophe sous Deneuvre fondé par l'évêque Etienne , devint aussi la propriété de cette abbaye

vosgienne. Îl en fut de même de deux autres prieurés , savoir :

* Aubert, Myræi. Diplom. Belgic., t.1, ». 595; hist. bénédictine de Metz, p. 209.

** Hist. M. N. S. de dom Descrochets.

*** D. Calmet. Hist. de Lorr., t. 11, p. 292.

*##* Hist. M. N. S. de Justemont, par le P. Robert; 4#nnal. Præmonstr., t.1, p. 945 et seg.

*##X* Saint-Éloy , nommé également Buris et Turis ou Thury.

XXRARE

Anna. Proœmonstr., t.n,p. 499.

*XXX#** D, Calmet. Not. de Lorr., p. d11 et 788.

celui de Lorkin, établi près du cours de la Sarre-Rouge, en 1128 ; et celui de Schures ou Xures, à trois lieues de Vic, sur le Sanon, en 1129. Les monastères de Saint-Benoît en Woivre, ordre des Citeaux; de Freistroff, sur la Nied, ordre des Prémontrés; de Villers-Bettnach, ordre des Citeaux ; de Beaupré, même ordre, bâti dans le Toulois, par Folmar, comte de Metz, sur un fonds appartenant à notre évêque, furent élevés presque en même temps. Depuis 1129 jusqu’en 1151, Etienne parut sérieusement occupé des moyens de les enrichir et d'y faire régner la discipline ecclésiastique; mais quelle que füt l'importance et la grandeur de tels soins , ils ne l'empêchérent pas de restaurer le sanctuaire de Saint-Pierre-aux- Images attenant à la cathédrale“; de fonder l'église et la collégiale de Notre-Dame-de-la-Ronde, voisines du même édifice** , et de prêter, aux pauvres chevaliers du Temple, devenus bientôt si puissamment riches, une protection efficace ***. À partir de cette époque, le zèle d'Etienne changea d'objet, car il ne fit plus dans le diocèse que trois fondations importantes, celle de l’abbaye de Stultzhronn, ordre des Citeaux, en 1134 ; du prieuré de Lixheiïm, en 1142, et celle de l’abbaye d'Autrey, ordre des chanoïnes réguliers , près de Rambervillers , sur un domaine qui lui appartenait en propre. Mais l'élan était donné. Dignitaires ecclésiastiques, seigneurs, simples bourgeois, chacun voulait le suivre. Ainsi, en 1155, saint Bernard fonde à Metz, pour des filles, le monastère du Petit-Clairvaux; en 1157, Mathilde, comtesse de Hombourg,

* Hist, de la Cathédrale de Metz, t. n, p. 571 et suiv. ** Ibid.,t.n, p. 546 et suiv.

*** Les premiers Templiers établis en Europe, le furent en 1128. Vers 4133, Metz ouvrit ses portes à cette congrégation célèbre qui n’eut d'abord qu’une petite et modeste chapelle provenant de la libéralité des dames de Sainte-Glossinde.

l’abbaye de Salival* ; en 1158, de simples clercs se réunissent et constituent la collégiale de Saint-Thiébault, près de la

porte urbaine du même nom **.

Tels furent, depuis 14122, les principaux établissements religieux créés dans notre diocèse. Get élan presque fébril qui dominait les meilleurs esprits, qui portait les âmes les plus droites et les plus sages à multiplier, à serrer les mailles du réseau monacal sous lequel couvaient déjà les turbulentes agitations de la démocratie naissante, dura douze années environ avec une continuité d'efforts remarquables. Le mouvement se calma peu à peu. La vieillesse, la mort d'Étienne, mais principalement le schisme qui désola l'église jusqu’en 4177, apportérent bien des entraves aux institutions religieuses. Aussi les successeurs d'Étienne ne paraissent pas s'être préoccupés autant que lui de l'organisation morale et matérielle du pays. Cependant, il fallait continuer les travaux commencés, étendre les défrichements, agrandir les habitations à mesure que le nombre des reclus se multipliait; de sorte qu'on aurait tort d'assigner aux seules années de fondations monastiques les constructions importantes qui couvrirent notre sol rajeuni.

Hors de Metz, l'abbaye de Sainte-Marie-les-Preny***, la chapelle de Morlange****; dans nos murs, le portail de l'église

* Salina vallis. Annal., Præœmonstr., t. un ,p. 719. ** Situce dans l'emplacement des glacis de Metz, non loin du Pâté.

X**X Sainte-Marie-les-Preny, appelée d’abord Sainte-Marie-aux-Bois, fut érigée en 4195.

*#*X* La chapelle de Morlange, paroisse de Famek, bâtie entre les années 4186 et 1188, représente très-bien le genre d'architecture de l'époque. J’en ai publié les dessins dans la Revue d’Austrasie,

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Saint-Martin, les clochers de Saint-Maximin et de Saint- Euchaire, les deux synagogues de Juifrue, semblent avoir voulu demeurer debout pour laisser la tradition vivante d’une époque architecturale trés-curieuse, en ce qu’elle annonce un divorce prochain et définitif avec les idées grecques modifiées par la byzantine. Au commencement du siècle, ainsi qu'on le voit à Sainte-Marie-les-Preny, ce sont encore des plattes-bandes, des frises en billettes ou en damiers, des colonnettes à fût peu élevé, des chapiteaux massifs, des cintres étroits et lourds. Dans les monuments d'une date postérieure, les cintres se dégagent; des colonnes en retraite permettent de superposer plusieurs arcs dont le supérieur embrasse tous les autres ; les colonnettes s’effilent ; les chapiteaux ne Îles surplombent qu'avec réserve, et la feuille de laitue apparaît déjà comme signe précurseur des emprunts multipliés que l'art du moyen-âge va faire aux produits de

la nature végétale.

Les imagiers en pierre, en bois, en ivoire, en matière d'or, d'argent et de bronze; les peintres verriers ; les fabricants d'incrustations sur émail, de tapisseries et d’ornements d’autel, travaillaient tous dans un esprit d'ensemble qui s’harmoniait avec le caractère architectural de l’époque. Chacun d'eux semblait avoir, indépendamment du secret de son industrie, l'idée parfaite des exigences de l’art chrétien considéré comme expression symbolique universelle. Aussi, les niches et les cintres laissés vides par les maistres massons n'attendaient pas aussi long-temps qu'aujourd'hui, que l'image vénérée d'un saint patron ou de la vierge vint s'y poser; des portes en bronze massif décorées de reliefs comme cela se voyait à Saint-Trudon et à Saint-Martin-lès-Metz ; des cloches dont la sonorité le disputait à l'élégance des formes, montraient

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