JUL
quel perfectionnement s'était introduit dans la fusion des métaux”. La châsse où furent transférées (1094) les reliques de sainte Lucie**; celle que fit faire l'abbé Trudon pour honorer la vénérable dépouille de saint Arnoule(1167)*** ; enfin la châsse qu'ordonna d'exécuter (1170) Létaldus, abbé de Saint-Martin-lès-Metz, afin d'y déposer le corps du roi Sigebert****, avaient été conservées intactes jusqu’à l'époque de la révolution française, et témoignaient d’une habileté peu commune chez les ciseleurs et graveurs. Des tables d'argent massif constituaient chacun de ces trois coffres rectangulaires autour desquels figuraient une ou plusieurs galeries dont les colonnes, les cintres et les chapiteaux rehaussés au burin offraient çà et là grand nombre d'incrustations émaillées et de pierres fines liées entre elles par des fleurons ou des guirlandes. Le dessin n’en était pas correct, mais il décelait une main ferme.
La sculpture en bois, la mosaïque, la tapisserie , la peinture à l’encaustique ou à l'œuf, n'offrent plus aujourd’hui dans notre province la moindre trace de leur existence, Tout a disparu. Il en est de même de la vitrerie coloriée, à moins que l'on regarde les bas-côtés de notre cathédrale comme contemporains d'Étienne de Bar et de Théodorik nr. Je les crois plutôt des dernières années du douzième siécle, peut-
* Rodulphe, célébre abbé de Saint-Trudon, ayant achevé, en 11147, les édifices commencés par son devancier, fit fondre seize cloches, et en donva deux à la cathédrale de Metz. L'une d’elles, nommée Etienne , était dit-on d’un métal très-fin. Chroniques de l’abbaye de Saint-Trudon.
** Chron. générale de l’ordre de saint Benoît , t. v, p. 256.
*** Hist, M. N.S. de l’abbaye de Saint-Arnoul; Meurisse, hist, des Euesq. de Metz, p. 417.
*#*€ Ilist, M. N. S. de l'abbaye de Saint-Martin-lès-Metz.
ÉTAT SOCIAL. 151 ètre même du treizième. Cette peinture translucide, encore à son enfance, quoiqu'elle existât depuis quatre cents ans, attendait pour déployer toute la magie dont elle est susceptible, que le système ogival lui en fournit les moyens. Il semblait peu digne de sa noble destinée d'intercepter le jour par d'étroites fenestrelles, de fermer quelque œil de bœuf ou quelque larmier , et de laisser la lumière incertaine suivre les courbes des coupoles ou les arcatures absidales. Pour la peinture sur verre et pour l'ogive, ces deux sœurs d’une même mére, qui vont désormais grandir et vivre, l’heure d'émancipation sonnera bientôt. Cependant saint Dominique, saint François d’Assises, saint Bernard, et, chose beaucoup plus étonnante, Abaïlard avec son âme de feu, Héloïse, malgré ses élans d'amour jusques sous la bure du Paraclet, protestent avec énergie contre les images, repoussent des sanctuaires de dévotion les mosaïques, les arabesques et les tentures, admettent à grand peine une tête du christ ou. de la vierge*, et considèrent comme profanes tous les autres ornements**. Les moines de Citeaux récemment introduits dans notre pays cherchent à propager ces doctrines
impitoyables , tandis que les autres moines regardent leurs
* Dans son oratoire, Héloïse n’osa placer qu’une image de Jésus- Christ tracée grossièrement sur une croix de bois. 4bæl. et Hel. op. Epist. 1, Epist. vin.
* Voici quelques paroles de saint Bernard à l’appai de ce fait: Omitro sumpluosas depelitiones, curiosas depictiones.... Assentior : patiamur et hœc fieri in ecclesiä.... Cæœterum in claustris, quid facit illa ridicula monstruositas, ac formosa deformitas ? Quid ibi immundæ simic ! quid Jferi leones ! quid monstruosi centauril..,. quid milites pugnantes ! quid venatores tubicinantes !.... Cernitur hinc in quadrupede cauda serpentis, illinc in pisce caput quadrupedis !.., 4. Sanc. Bern. Apolog. ad Guill, c. x; in ejusd, op. t. 1, col. 538, 539.
adversaires comme de véritables schismatiques*. Toutefois, l'ascétisme rigide, coïncidant avec les désordres claustraux, avec la pénurie d'argent et le manque d'artistes en quelques contrées, rendait les œuvres d’art beaucoup moins communes qu'elles ne l'avaient été pendant l’onzième siècle. Chaque âge, d'ailleurs, n'offre-t-il pas son caractère propre? Et quand l'esprit humain s’est élancé vers un monde d'idées nouvelles, quand il les a développées, appliquées, étendues jusqu'à ce que la terre épuisée fournisse une sève moins abondante et moins féconde, ne le voit-on point creuser immédiatement d'autres sillons, et chercher à l'intelligence quelque nourriture inconnue. C'est ce qui est arrivé dans le cours du douzième siècle. La Romane et la Byzantine ayant accompli leur destinée commune, atteint leur apogée, la fièvre de constructions monumentales qui suivit les rêves des millénaires s'étant calmée, dans notre pays du moins, vers l’année 1150, et le schisme amenant d’ardentes discussions sur les bancs des écoles comme au sein des cloîtres et sous la nef des basiliques, la poésie se tut; l’art qui n’est autre chose que cette poésie appliquée, se tut également, ou plutôt leurs pontifs traversant les mers pour conquérir le tombeau du christ, allérent chercher là-bas des inspirations
chaudes et neuves qui réagirent sur l'univers.
Si donc en Asie l’on guerroya beaucoup, en Europe on ne discuta et l’on n'écrivit pas moins. Nos grandes bibliothèques de la cathédrale, de Saint-Martin, de Saint- Clément, et principalement de Saint-Arnoul , renfermaient un assez grand
nombre de livres composés ou copiés dans le douzième siécle ;
* Thes, nov. anecd. 1. v, col, A570 et seq., ap. Martenne et Durand; Annal, Ord, S. Bened,, t. v, c. Lxxt, p. 551.
ÉTAT SOCIAL. 155 livres remarquables à divers points de vue, les uns par le contexte*, les autres par lexécution calligraphique, par les ornements variés, quelquefois bizarres, dont ils sont
remplis**.
Cette calligraphie différe généralement très-peu de celle du siècle précédent, mais souvent elle se rapproche de l'écriture dite gothique allemande, dont l'usage deviendra bientôt fort commun dans nos contrées ; on remarque aux lettres une tendance affectée vers les formes rondes, une recherche d'ornements superflus; beaucoup de queues perpendiculaires,
en spirale, ou des traits jetés hardiment sur une ligne entière.
Quant à la notation musicale, elle différa peu de la notation des deux siècles précédents. L'usage des lignes prévalut sans être pour cela général; on placça des lettres, quelquefois de simples points au commencement de ces lignes pour indiquer le fa; le nombre des signes au moyen desquels se traduisaient les groupes de sons diminua ; mais les points ne prirent une forme carrée que dans le treizième siècle ; alors les neumes disparurent et le système de notation du
plain-chant prit naissance.
Je m'arrête avec intention sur l'écriture proprement dite et sur Ja calligraphie musicale, parce qu'en aucun diocèse peut-être leur marche n'offre plus d'intérêt que dans celui-ci,
* On peut voir, à la bibliothèque publique de Metz, le manuscrit intitulé : Collectio canonum, C. 25.
** Voyez, à la bibliothèque publique de Metz, les manuscrits sui-— vants: Zncipit Epistola Beat Hieronymi, etc., E, n.° 90; Quatuor Evangelistæ, etc., G,n.° 1; Petri Lombardi sententiarum libre 1v, BB, n.° 19,
tant à cause du soin particulier qu'on en prenait, que du
caractére spécial qu'imprimait aux travaux notre voisinage de l'Allemagne.
Nos prélats, nos abbés ne surveillaient pas moins l'instruction des clercs que l’exécution des manuscrits. Parmi les hommes marquants du siècle, on cite l’écolâtre Falco, directeur des études à la collégiale de Saint-Sauveur*; l’archidiacre Gauthier , écolâtre de la cathédrale , qui fut chargé, vers 1150, de l'éducation d’un prince de Bar devenu en 1164 évêque de Metz, sous le nom de Théodorik n1**; Adelberon
* En 4144 , il souscrivit à une charte citée dans l’histoire bénédictine de Metz,t.u, p. 271.
** Gauthier est auteur d’un long poême intitulé le Mappemonde. L'ouvrage commence ainsi :
Ché sont les matieres qui sont contenues en cest livre, qui est appellé le Mappemonde ; si le fit maistre Gauthier de Més en Lorrègne, un tres
boin philosophe.
Suivent les titres des chapitres, puis li prohemes de cest livre.
Qui veut entendre à ces commans,
On peut apprendre en ces romans,
Des euvres Diu et de Clergie ;
Qui pour laye gent commenchie,
Qui soutiff et de boin sens,
Dont plusieurs trouvai à mon temps; Que si latin apris eussent,
Maint grand bien savoir en puissent...
L'auteur termine de la manière suivante :
En l’an de l’Incarnation,
À Rois de l'apparition
Mil CXLV ans,
Fut premier fait chei Romans:
Vous qui avez ouï l’escrit , Dou fils Dame d’en Jesus-Christ, Puis du monde que Dieu forma,
de Montreuil, princier de la même cathédrale, sorti du cloitre en 4151 pour occuper le siège archiépiscopal de Tréves*; Adelberon de Namur, son successeur au titre de princier, qui, aprés cinq années d'une gestion pacifique, accepta le sceptre épiscopal de Namur **; un autre Adelberon, chanoine de Metz, chancelier de l'empereur et archevêque de Mayence, mort en 1141 sous le fardeau d’un enchainement d'intrigues et de révoltes contre son bienfaiteur“**. À ces illustrations ecclésiastiques incontestables, nous pouvons ajouter Etienne de Bar lui-même, qui fut en correspondance avec saint Bernard et sainte Hildegarde**** ; et si nous jetons les yeux sur tous les grands monastères, dans chacun d'eux apparaitra quelque homme éminent : à saint Trudon, Rodulphe déjà cité comme artiste et chroniqueur , écrivant les annales
du pays sans négliger pour cela l'architecture, la peinture,
Ce siecle un autre forma,
Que vous devez apres entendre, Qui du siecle volez apprendre, Quel cose cest, et comment va, En empirant toujours s’en va.
Explicit le Mappemonde.
Ce fut donc sous les voûtes du cloître diocésain que Gauthier de Metz fit son poême, en même temps qu’il instruisait le jeune comte de Bar et d’autres disciples. Gauthier , nommé Caraldus, était né à Nomeny, si l’on en croit le P. Benoït Picard. Il ne voulut jamais être prêtre, se contenta du titre de diacre , et vécut d’une prébende monacale dans l’abbaye de Saint-Arnoul. Hist. M. N.S. de Metz.
* Brouverus, Annal. Trevir,, t. n, p. 26 et seq. ** Labbe, Bibl. nouv., p. 405.
*** Lambert. Schasnab., ad ann. 1069, 1109 ec 1141.
**X* Sainte Hildegarde, abbesse du couvent du Mont-Saint-Rupert, sur le Rhin, près de Binghen, était très-connue alors dans le monde littéraire. Le pape approuva ses écrits. Notre abbesse de Sainte-Glossinde correspondait également avec elle. Chron. Hirs,, p. 422.
la musique, les arts manuels et la discipline monastique” ; à Maur-Moutier, puis à Gorze, Théodvin, devenu vers 41132
évêque, cardinal, puis légat du Saint-Siège**; à Saint-
Martin-lès-Metz, l'abbé Richer, administrateur éminent, artiste et poëte distingué pour l'époque***. Ses œuvres témoignent à la fois de la lutte engagée entre la langue latine et la langue romane, des croyances superstitieuses , des dévotions et des mœurs du temps, et mériteraient bien plus de voir le jour que tant d'autres rapsodies qu’on exhume****.
* Rodulphe, né sur la Sambre, fut d’abord maître de chant et de grammaire, puis prieur à Saint-Trudon. 11 mourut en 4158, dans un âge avancé. Chron. de Saint-Trudon, par Rodulphe,
** Annal, bened., lib. rxxim, n.° 5; Zib. Lxxv, n.° 47 et A0.
*** Elevé au titre d'abbé, en 1130, il mourut vers 1153, laissant une grande réputation et plusieurs ouvrages manuscrits parmi lesquels nous citerons un poême sur la vie de saint Martin, et une chronique sur la vie de saint Sigebaud, 36. évêque de Metz. Ces deux livres ,
demeurés inédits, étaient conservés dans la bibliothèque de Moyen Moutier.
**** La vie de saint Martin, écrite en vers libres rimés , est précédée d’une élégie de 160 vers, et d’une épiître en vers alexandrins adressée à l’évêque Etienne de Bar. Le tout se trouve renfermé dans un volume petit in-4.° de 86 pages, qui doit se trouver à la bibliothèque royale. Richer termine son poême sur saint Martin par la description de l’église abbatiale dont nous avons donné quelques dessins précédemment,
L’extrait suivant donnera une idée de la muse de Richer :
Tn refectione festivitatis S.ti Martinr.
Paratur refectorium Adornant laquearia Catervis discumbentium ; Parietumque spatia ; Mundantur domûs atria Ut sit cunctis lætitia, À squalenti spurcitià ; Festivitatis gratià.
Rosa, storax et galbanus, Custodit sapientia
Cum therebinto platanus,
Sacratæ domûs hostia, Pavimenti planiciem,
Et cum illa justitia
Recta spargit judicia.
Cum quibus sagax logica, Necnon moralis ethica.
Cum naturali physicà, Jura discernunt publica, ...
Per florum pingunt speciem :
Cum cortinis tapetia Peregrinaque pallia
Quæ mittit Macedonia, Vel dives Alexandria,