L'AUMÔNE D'UN BAISER
Parmi les nombreux passagers du Great-Western se trouvait madame Tosta, belle-mère de l’ex-président Santa-Ana. Cette dame fumait la cigarette, assise sur le pont, et, pour attirer #attention, elle s'était vêtue tout en dentelles, en élégante toilette de bal. Près d’elle était un beau jeune homme de vingt à vingt-deux ans, ayant le teint rose et les cheveux blonds comme un homme du Nord, et habillé de batiste. C'était le fils de madame Tosta et le frère de madame l’ex-présidente Santa-Ana qui, dit-on, est une des plus charmantes femmes du monde.
M. Manuel Robles, le gouverneur militaire de Vera- Cruz, qui m'avait accompagné à bord du steamer, m'avait fait faire la connaissance de MM. de Garay, l'oncle et le neveu, hommes fort aimables, très-distingués, et connaissant le Mexique comme la France, leur patrie, et toujours leur patrie bien-aimée. MM. de Garay allaient à la Nouvelle-Orléans, et nous devions nous séparer à l’île des Chats.
Pendant que je me promenais avec eux sur le pont, une jeune fille aux cheveux bruns, aux yeux de velours, à la bouche souriante, parut, escortée par un vieillard, laid comme un tapir, aux yeux hagards, inquiets, au ventre énorme, et vêtu de la façon la plus ridicule. La jeune fille alla s’asseoir auprès de madame Tosta , qui lui tendit la main et la baisa au front.
Le jeune M. de Garay s’écria en la voyant et en prenant le bras de son oncle :
— Tiens! voilà Mariana! allons la saluer.
— Elle est charmante, Mariana, fis-je en m'accrochant à son bras gauche, je vais avec vous.
— Venez! répondit-il en souriant.
Mariana se leva, tendit sa petite main de fée à l’oncle et au neveu, puis, quand ceux-ci m’eurent présenté, je pus saisir les deux doigts qu’elle me tendit.
L'homme qui l’avait accompagnée sur le pont s’approcha bientôt, et je pus remarquer, à la, froideur de son salut, qu'il n’était point très-désireux de faire connaissance avec nous: Nous causàmes
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deux minutes avec Mariana, et nous reprimes notre promenade sur le pont.
— Elle est bien jolie, dis-je à M. de Garay; mais elle a un père bien laid et bien malappris.
— Qui cela? me demanda-t-il.
— Mariana!
— Vous avez connu son père ?
— N'est-ce point son père qui est venu tout à l'heure à côté d’elle, et qui nous a rendu notre salut comme si son Chapeau eût été de plomb ?
— Ce monsieur est son mari.
— Son mari! Mais c’est impossible!
—. Parce quet.:
— Eh pardieu! parce qu’il est laid comme Quasimodo, et qu’elle est belle comme Esméralda ; parce qu’il est vieux comme Mathusalem, et qu’elle est jeune comme Hébé; parce que.
— Eh bien! Quasimodo-Mathusalem est le mari d'Esméralda-Hébé.
— Quel âge a donc Mariana ?
— Quatorze ans.
— Et lui?
— Cinquante-sept.
— Pauvre Mariana !
— Croyez-vous donc que ce soit elle qu’il faille plaindre?
— Mais je plains toujours la rose sur laquelle je vois se traîner une grosse et horrible chenille.
On sonna le diner.
Nous descendimes dans le salon du navire. Les dorures, les sculptures, les glaces y étaient prodiguées. La mer était un peu grosse, les dames se retirèrent dans leur joli petit salon de la dunette.
Après le dîner, nous remontàmes sur le pont pour nous promener et fumer. Le temps était superbe. L'horizon encore couleur de pourpre était coupé par une centaine de voiles qui nous apparaissaient comme des goëlands, agitant leurs ailes blanches sur la mer. Le sillage de notre bâtiment était lumineux comme Ja queue d’une comète, et des millions d’étincelles phosphorescentes jaillissaient sur la crête des lames nacrées. Tous les passagers, réunis en plusieurs groupes sur la dunette, causaient, chantaient, discutaient. Le capitaine donnait des ordres à ses officiers et les matelots s’'empressaient de les exécuter. Le bruit de la forte machine dominait le bruit de la mer et du pont, et la cheminée énorme du bateau lançait au ciel ses noirs panaches de fumée. C’était un spectacle immense, fait pour émouvoir les cœurs et les disposer à l'admiration. La mer et le ciel faisaient voir la grandeur de Dieu; notre magnifique navire, tout chargé des produits du Mexique, courant par bonds sur l'Océan, faisait comprendre la puissance du génie humain.
Le lendemain était un dimanche. Je descendis après le déjeuner dans le salon et là je fus témoin d’une étrange dispute.
I] y avait un jeune homme assis avec une vieille
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da et tous les deux jouaient aux A he Capitaine leur avait fait dire qu’il n’était pas permis de jouer dans le salon, le jour du dimanche. La dame avait aussitôt repoussé l'échiquier, et s'était mise à écrire quand un garçon de salle s’approcha d'elle, en lui disant de la part du capitaine que les règlements du bord ne permettaient pas que l’on écrivit le jour du dimanche.
— Appelez-moi votre capitaine, mon ami, dit la dame.
Quand le capitaine fut près d’elle, elle se leva et lui dit avec une grande dignité :
— Monsieur, une mère qui écrit à ses enfants fait toujours un travail agréable à Dieu. Vous m'avez défendu de jouer, je vous ai obéi ; vous me défendez d'écrire, je vous désobéirai.
— Madame, répondit le capitaine, il ne m'appartient pas de changer nos règlements. Si vous voulez travailler, vous le pouvez faire dans votre chambre ; mais dans le salon, cela est défendu.
— Mais on étouffe, dans ma chambre, monsieur.
— Je ne puis pas changer les règlements.
Le capitaine allait se retirer, lorsque la vieille dame le retint par le bras.
— Monsieur, lui dit-elle, je ne suis pas protestante, moi, et il me semble que vous n’avez pas le droit de m’astreindre aux exigences de votre religion.
— Les règlements, madame, répliqua le Capi-
taine, m'imposent le devoir de vous prier de ne pas écrire icl.….
— C'est bien, monsieur! fit la dame en ramassant son bureau, je ne manquerai pas de dire partout que vos règlements n’autorisent que l'ivrognerle.
Le capitaine fit un brusque mouvement; mais la dame lui jeta un regard dédaigneux et rentra chez elle.
Je n’aime décidément pas la dévotion des Anglais. Le dimanche, chez eux, il n’est pas permis d'écrire son journal; il n’est permis que de boire du punch. La vieille dame avait raison, et toutes les personnes qui furent témoins de son altercation avec le capitaine blàämèrent celui-ci d’une façon assez verte.
Dans la soirée, la mer devint fort houleuse. Toutes les dames étaient malades. Mariana était restée dans sa cabine, et, pour avoir un peu d'air, elle avait obtenu de son mari qu’il laissât sa porte entr'ouverte, Je voyais, en me promenant le long des chambres, se réfléchir dans la glace la charmante tête de la jeune femme; elle était toute pälotte et ses grands yeux d’antilope étaient un peu voilés. Son mari se tenait près d'elle, assis sur le rebord de sa couchette et sans trouver un mot pour la distraire, le malheureux !
Le jeune M. Tosta, qui se promenait avec moi, prétendait que Mariana avait attrapé le mal de mer en regardant son mari.
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Un monsieur assez jovial a fait ainsi le aise ment des passagers du Great-Western :
Deux boiteux, deux fous, deux diplomates, deux prêtres, deux médecins, deux militaires, deux actrices, deux Actéons, deux perroquets, deux basbleus, deux amoureux, deux bossus, deux capitaines, deux chats, deux veuves qui voyagent pour ne plus l’être, deux entrepreneurs, deux savants qui discutent comme Pancrace et Murphirius, deux danseuses, deux banquiers
Avant de quitter Mariana, qui devait débarquer le lendemain avec son mari à l’île des Chats, je voulus causer quelques instants avec elle. Tosta, qui avait vu s'éloigner son cerbère, vint m'offrir ses services comme drogman. J’adressai par lui quelques mots à Mariana, et elle se mit à rire si fort que son mari l’entendit et se hâta d’accourir. Nous reprimes notre promenade dès que nous l’aperçûmes. Mariana était acCroupie sur le parquet de sa cabine et elle s’occupait à peigner ses admirables cheveux bruns.
On arriva le lendemain à l’île des Chats. Un bateau à vapeur vint chercher les passagers pour la Nouvelle;Orléans. Je m’approchai de Mariana, et je la priai de ne point partir. La folle enfant riait et me demandait pourquoi je désirais qu’elle restàt. Le mari était près d'elle, ma réponse me semblait difficile. Mariana devenait jaseuse: elle me faisait questionner par Tosta, qui lui répondait tout de travers. Pendant ce temps, j'invoquais le dieu des mers ef
Jui demandais qu'il fit disparaitre le nr du la Nouvelle-Orléans qui allait emporter 1 Mariana; j'espérais pouvoir, en la regardant avec adoration, faire crever son mari de colère et de jalousie; je lui souhaitais toutes les attaques d’apoplexie possibles mais il tint bon contre mes souhaits, ne mourut pas du tout et fit signe à sa femme de se lever. Hélas! elle se leva. Je lui tendis la main en signe d'adieu ; sa petite main Ss'avanca affectueusement vers la mienne : mais au moment où j'allais la serrer tendrement, le milan enleva sa proie, et je ne pus qu’effleurer le bout du petit doigt de Mariana.
Une fois embarquée à bord du bateau américain, elle alla s'asseoir sur le pont. Je lui adressai encore une fois un adieu désolé auquel elle répondit par un doux et compatissant sourire. Son mari prit place auprès d'elle, et, pour se venger de moi, il l'embrassa comme s’il n’eût pas été son mari. Satisfait de son triomphe, il se leva et tourna le dos à sa
femme qui alors, et après s'être assurée qu’on ne l’épiait pas, cueillit un baiser à ses lèvres et me le jeta comme on jette une pièce de monnaie à un mendiant. Le lourd bateau partit en nous lançant
ses noirs tourbillons de fumée. Je suivis longtemps des yeux mon joli rêve amoureux, et, quand la distance me l’eut dérobé, je retournai près de la petite chambre de Mariana, j'y entrai et je nr’assis là où elle s'était assise.
La femme de chambre du bateau vint bientôt me
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dire que és messieurs ne pouvaient rester in une Cabine de dame, cette cabine fût- elle inoccupée. Je dus sortir; mais en jetant un dernier regard au miroir où plus d’une fois Mari lanà avait souri à sa beauté, je vis, fichée dans le cadre, une petite épingle d’or qui lui avait appartenu...
Trois jours après, nous arrivames à 1° Havane.