LA HAVANE. :E GÉNÉRAL TACON
L'aspect général de la Havane, considéré du pont d'un navire mouillé en pleine rade, offre à l'œil l’un des plus charmants, des plus délicieux tableaux que Jon puisse imaginer. Les maisons qui bordent la mer sont hautes, construites en bois ou en maçon nerie, et ont toutes de larges persiennes peintes en vert ou en rose. Les dômes des églises, les beaux
palmiers royaux (palmas reales) dominent la ville,
toujours dorée par un soleil éblouissant. La rade est sillonnée de bateaux à vapeur qui mènent des milliers de promeneurs à de jolis villages bâtis sur de vertes collines ou sur les plats terrains qui bordent la mer. Quelques belles forteresses, armées
de gros canons el SUT les murailles desquelles on
voit manœuvrer des soldats en vestes blanches, montrent toute l'importance que l'Espagne attache à cette reine des colonies, reine toujours ardemment convoitée par les États-Unis. Des milliers de navires de commerce sont mouillés dans la rade, et tous les pavillons du monde ondulent au souffle du vent. A peine le Great-Western faut-il mouillé que je reçus la visite d’un commis d'hôtel. Il m'invita à descendre à l'hôtel du Commerce, me donnant pour meilleure raison que cet hôtel était administré par une dame française. Toutes sortes de personnages Y étaient naturellement descendus, et, pour n’en citer qu'un, le loquace commis me montra un registre sur lequel était consigné le nom de M. Levasseur, notre ministre à Mexico, celui-là même que je venais de voir à Vera-Cruz. Je ne pouvais décidément pas être plus difficile que cet honorable fonctionnaire, et, pour me débarrasser au plus vite de lennuyeux employé, je consentis à aller m'’établir à l'hôtel du Commerce. Cet hôtel tant vanté était, comme je l'avais prévu, une affreuse gargote, mais en réalité l’un des meilleurs de la ville.
Les rues de la Havane sont étroites et fort boueuses. Les trotioirs qui les bordent de chaque côté ne peuvent laisser passer deux personnes de front, et il faut, à chaque rencontre que l'on fait, se jeter dans la boue ou y jeter le passant qui vient vers vous. Les volantes qui passent au grand trot
vous iettent l’eau noire des ruisseaux au visage, te]
HAV ANE ET GU ATEMALA.
tandis que les nègres vous heurtent et vous écrasent avec leurs fardeaux.
J'arrivai tout crotté et tout meurtri à l'hôtel, jurant, Mais un peu tard, qu’on ne me prendrait plus
à Courir à pied les rues encombrées de cette étrange et charmante ville.
Le lendemain, de bonne heure, je pris une volante
en Compagnie d’un homme fort aimable et fort
instruit qu’on nommait M. Bordier. Nous courûmes
ensemble toute da ville, et nous allâmes déjeuner au théâtre Tacon.
Le nom de Tacon est encore ici dans toutes les bouches. La Havane doit à cet illustre gouverneur sa résurrection. Avant son arrivée, cette belle cité était le domaine des voleurs et des assassins; personne n’osait s’aventurer dans les rues sans être escorté et armé jusqu'aux dents. La noblesse havanaise, trèsorgueilleuse et très-corrompue en ce temps-là, commettait tous les excès: elle se faisait un honneur de ne pas payer ses dettes, et elle traitait ses créanciers comme don Juan traitait M. Dimanche: les lois de la colonie étaient foulées aux pieds et l'anarchie répandue dans toutes les classes de la société. Tacon, en arrivant, jura qu'il mettrait ordre aux scandales de la noblesse, et qu’il poursuivrait impitoyablement les voleurs et les assassins, à quelque classe du monde qu'ils appartinssent, C'était là une rude tâche à accomplir et qui exigeait du gouverneur autant d'énergie que de probité. L’illustre Tacon eut
la gloire d'exécuter son hardi programme. Il commença par publier un bando par lequel il enjoignait à tous les habitants des rues où un crime aurait été commis, de sortir de leurs maisons et de se mettre aussitôt à la poursuite du voleur ou du meurtrier. Tout citoyen qui, sans un motif sérieux, ne sortait point de chez lui, était condamné à payer une forte amende et à passer plusieurs jours en prison. Les voleurs et les assassins, traqués partout comme des bêtes fauves et certains d’être arrêtés, quelque audace qu'ils déployassent pour en imposer aux habitants honnêtes, disparurent en très-peu de temps. On fut désormais en sûreté dans la ville où quelques jours avant l’arrivée de Tacon personne n'eût osé se promener en plein jour sans trainer une escorte après soi.
Le gouverneur ne se borna point à châtier Îles gens du peuple qui s'étaient rendus coupables ; la noblesse fut par lui traitée avec une juste sévérité, On raconte qu’un négociant étant venu se plaindre à lui qu’un comte de la ville refusait de lui solder un mémoire, lacon le paya sur-le-champ en lui ordonnant d'aller dire à son débiteur qu’il avait vendu sa créance au gouverneur. Le comte vint bientôt payer.
Un autre comte de la Havane, convaincu d’avoir fait assassiner par des esclaves une personne qui lui déplaisait, fut arrêté par ordre de Tacon, et condamné, comme le plus vulgaire criminel, à être
pendu sur la place des exécutions. Durant sa détention, le misérable comte fit offrir sa fortune, qui était considérable, au gouverneur, et, comme ses offres furent repoussées avec mépris, il avisa un autre moyen pour le corrompre. I] avait une fille de seize ans que tout le monde à la Havane proclamait la plus belle entre les belles, la plus gracieuse et aussi la plus coquette de toutes les jeunes filles de la Havane, Le comte la fit demander dans sa prison etdla pria d’aller acheter sa grâce à l’impitoyable gouverneur. La belle demoiselle partit, en promettant à son père de tout faire pour le sauver. Elle arriva au palais : Tacon la reçut et lui dit, après qu'il eut deviné le marché qu’on lui proposait :
— Vous êtes bien belle, señorita ; mais en vérité votre père est trop coupable !
Et il refusa d'écrire à la cour d’Espagne pour obtenir, en faveur du condamné, une commutation de peine; mais l'or du comte havanais réussit mieux auprès des ministres de Madrid qu’auprès de l’incorruptible gouverneur, et le pardon du criminel arriva bientôt sous la forme d’un bannissement hors de la ville.
Les rues de la Havane sont presque toujours pleines de fange. C’est un usage reçû que les piétons ont le droit d’ordonner aux nègres qui conduisent les volantes, de s'arrêter pour ne pas être éclaboussés dans ces rues étroites. Voici une anec-
a) LA HAVANE. 107 dote assez drôle où Tacon ne paraît qu’en dernier lieu.
Dans la rue O’Reilly, une volante attelée de deux mules richement enharnachées roulait et éclaboussait avec ses grandes roues toutes les maisons qu’elle dépassait dans son rapide parcours. Personne n’osait se plaindre, parce que cette volante portait les très-belles et très-orgueilleuses filles d’un riche marquis du pays. Un officier du gouverneur se trouva par hasard sur le passage du véhicule, et, comme c'était son droit, il commanda au nègre de s'arrêter. Le nègre obéit, mais les folles jeunes filles lui cCommandèrent aussitôt d’éperonner et de fouetter les mules. L’officier fut couvert de boue. Il courut après la volante, et s'adressant au cocher qui la conduisait, il s’écria en lui montrant un pistolet :
--- Arrête, ou tu es mort!
La voiture arrêtée, il se mit dans la boue Jjusqu'aux genoux, et, y puisant avec son chapeau galonné, il se mit à en emplir la voiture et à en couvrir les deux demoiselles; puis, quand il eut fini, il leur dit :
-— Si vous avez un frère ou un amant, je me nomme un tel et je loge à tel endroit. Maintenant, ajouta-t-il en riant, je vais prendre un bain, et je vous engage, mesdames, à en faire autant.
L'officier se rendit sur-le-champ et sans changer d’habit auprès de Tacon, et il lui raconta ce qu'il avait fait. Une demi-heure après, le père des jeunes
filles vint demander une satisfaction au gouverneur
pour l'injure qu’un de ses ofliciers avait faite à ses
enfants.
— Marquis, lui répondit brutalement Tacon, mon officier a bien agi, et, loin de le punir pour ce qu'il a fait à vos insolentes filles, je suis tout prêt à l’en
éliciter. 11 est temps, monsieur, que vous et les vôtres cessiez vos scandales. Mon intention est de rétablir l’ordre dans ce pays, et je saurai bien y parvenir, SOYEZ-EN assuré,
La fermeté de Tacon lui donna pour ennemie toute la noblesse havanaise. Elle se cotisa pour acheter du ministère espagnol le rappel de cet homme austère, mais véritablement juste, qui avait su régénérer la * reine des Antilles. Tacon quitta la Havane emportant tous les regrets des honnêtes gens qui l’accompaguèrent, avec les consuls étrangers, jusqu’au vaisseau où 1l devait s’embarquer. Durant son séjour dans l’île de Cuba, lillustre gouverneur avait rétabli l’ordre, raffermi le courage des habitants, abaissé l'orgueil des nobles, créé des monuments, des promenades, des fortifications, des établissements utiles. Son énergie et sa sévère probité lui avaient valu l'estime de tous les étrangers. Il n’avait laissé des ennemis que dans les classes où il avait dû faire sentir SOn autorité.
En arrivant en Espagne, la cour hypocrite de Marie-Christine lui fit bon visage; on l’admit aux honneurs du baisemain et on lui passa la Toison-
d’or autour du cou. Tacon reçut cet ordre avec dédain; mais il sut, pour éviter à son pays d’inutiles scandales, garder le silence sur tout ce qu'il avait vu de crimes et de turpitudes dans son gouvernement de Cuba.
Plusieurs édifices à la Havane portent le nom de . cet honnête et habile gouverneur. On lui a dédié le théâtre italien et plusieurs promenades.
Le gouverneur actuel de Cuba est le général vicomte Roncali de Alcoy.