La superficie de l’île de Cuba est de 118,809 kilomètres
Sa population totale est d'environ 1,449,460 habitants.
Sur 1,000 habitants il y a 44d esclaves, 157 mulâtres libres et 401 blancs purs. La différence en plus des hommes de couleur est de 198 par 1,000 habitants.
trapiches, à tous les labeurs, à toutes les industries. Dans les petites fermes ils sont généralement plus malheureux que dans les grandes, car ils doivent suppléer aux machines que leurs maîtres ne sont point en mesure d’acheter. Ge sont eux qui font mouvoir les roues des pressoirs, ce sont eux qui tournent au manége, etc., etc. Dans les grandes fermes, la vapeur, la mécanique font la grosse besogne, et ils n’ont guère qu’un travail d’ouvrier ordipaire à produire.
Dans la. ville de la Havane on ne compte pas plus de vingt-huit à trente mille esclaves. Ceux-là, disent les maîtres, vivent heureux comme des moines; ils sont bien nourris, bien vêtus, on ne les bat presque
jamais, et ils n’ont guère d’autres charges à rem-
plir que celles que remplissent les domestiques en Europe. On oublie un péu que les domestiques, en Europe, ont leur liberté et qu’ils peuvent toujours quitter le service du maître chez lequel ils ne se trouvent pas bien.
Les affranchis sont des nègres qui ont pu, à leurs courtes heures de loisir, gagner quelque argent pour se rachéter. Leur temps leur appartient, ils peuvent travailler pour leur compte, louer une boutiqué, se marier et s'enrichir; mais là s'arrêtent pour eux les limites de la liberté. Les cafés, les théâtres, certaines promenades, certaines places dans les églises leur sont formellement interdits. 1ls doivent, dans la rue, se mettre dans la boue et céder vitement le trottoir
à tout homme blanc qu'ils rencontrent; s'ils manquaient de le faire, le blanc aurait le droit et même le devoir de les bâtonner. Ces hommes sont libres et aussi heureux qu’ils peuvent l'être : cette affirmation des maîtres est indiscutable à la Havane, et il faut, pour la combattre, se sentir sur un sol libre, dans un pays où l'hypocrisie est honnie et où la vérité est honorée. — Ah! ces hommes sont libres, ces esclaves affranchis sont aussi heureux qu'ils peuvent l'être! — On dit cela tout haut à la Havane : on.le dit, mais il n’est personne qui n'ait vu ce que souffre d'humiliations, d'insultes, de mauvais traitements tout nègre qui à eu la malheureuse ambition de vouloir s'affranchir. Notez bien que les nègres qui ont eu le courage de vouloir se racheter sont les meilleurs sujets de la colonie ; ce qu’ils ont dû faire pour en arriver à leurs fins a été énorme, inouï : ils ont dû doubler les heures de leur’ travail pour amasser l'argent nécessaire à leur rachat, et quand, après mille peines, mille tourments endurés héroïquement, ils ont payé la liberté, ils s’apercoivent qu'ils n’ont acheté qu’un mensonge. L’orfévre qui donnerait un anneau de cuivre pour une bague d’or serait appelé un voleur, et, comme tel, on le condamnerait aux galères ; le maître qui vend la liberté à son nègre et qui ne lui fait pas connaitre la fausseté de cette liberté donne du cuivre pour de l'or à ce pauvre homme, et ce pauvre homme aurait bien raison d'appeler son maitre un voleur, si les lois de
Ja colonie étaient empreintes de la plus simple moralité. J'ai vu beaucoup de nègres affranchis qui regrettaient leur premier état, et qui, déçus dans leurs beaux rêves d'indépendance et d'égalité, formaient de sinistres projets pour mettre un terme à leur misérable existence. Les suicides sont plus fréquents chez les nègres libres que chez les nègres esclaves. N’en peut-on pas conclure que les nègres libres ont le sentiment de la dignité humaine aussi bien que les blancs, et que, s'ils se tuent, c’est qu’ils souffrent trop de l’état d’abjection où l’on s’obstine à les maintenir? Comment la catholique Espagne peut-elle accorder les principes de l'Évangile avec son horrible législation qui dégrade toute une race d’hommes? Il serait temps d'enlever à une politique égoïste et monstrueuse le manteau religieux dont on l’affuble, et de faire, pour Cuba et pour Porto-Rico, ce que la protestante Angleterre a fait pour ses colonies, qui vivent et prospèrent sans l'esclavage. Beaucoup de personnes, prenant en pitié ce qu’elles appelaient mes noires sympathies, m'ont affirmé que les hommes de couleur n’ont point le sentiment de l'indépendance, de la dignité humaine. Je leur ai répondu, pour l’acquit de ma conscience, que l'esclavage n’est dans la nature d’aucun être: et ces personnes, toutes des plus honorables, mais habituées depuis longues années au triste spectacle de la servitude et de la dégradation qu’elle produit, m'ont écouté avec politesse, mais sans trop paraître
comprendre mes protestations et mes reproches,
— Vous croyez, me dit l’une d'elles, vous croyez que l’esclavage est un fait monstrueux qui outrage la religion et la morale; mais ce vice de notre s0ciété, si c’en est un, n’est pas nouveau. Il a existé dans tous les temps, dans tous les pays, avec cette différence que, dans les temps anciens, on ne se bornait pas à asservir une race d'hommes inférieurs, une race qui semble maudite par Dieu, mais des hommes en tout semblables à leurs maîtres par la couleur de la peau et par l'intelligence; et tenez, monsieur le négrophile, il y a à cette heure, sous le soleil du xx siècle, une bonne partie de la race caucasienne en servitude.
__ Les Romains, les Grecs, tous les peuples de l'antiquité avaient des esclaves blancs, noirs, jaunes, selon qu'ils avaient vaincu des guerriers du nord ou du midi. Cela est un fait historique, mais qui ne saurait justifier l'esclavage moderne. Vous dites, avec raison, qu'il se trouve encore une bonne partie de la race caucasienne en servitude; cela est encore vrai, malheureusement. Mais si les musulmans achètent aux Circassiens et aux Abases leurs filles pour peupler leurs harems, leurs fils pour en faire des bouffons ou des porteurs de pipes, cela, encore une fois, ne saurait m'empêcher de dire que l’esclavage est une injure à notre prétendue civilisation, une honte qui déshonore l’humanité. Je n'ai pas à vous prouver que l'esclavage en Turquie ne ressem-
ble pas à celui de vos Amériques; je ne veux pas vous dire que là-bas il est doux, paternel et familier, tandis qu'il est ici dur, cruel, impitoyable. Je suis en Amérique, je veux y rester et discuter avec vous de bonne foi, si vous le voulez bien. Vous dites que les nègres, que les mulâtres, que les hommes de couleur enfin ne sont pas des hommes comme nous; qu’ils sont une race maudite de Dieu; moi, je vous réponds que Dieu ne maudit personne et qu’il a donné à toute créature humaine l’amour de la liberté individuelle.
— Vivez vingt ans ici, votre opinion se modifiera.
— Vous savez bien que non.
Mon interlocuteur partit en souriant, et je pus croire que sa retraite avait pour but de ne pas traiter une question contre laquelle ses principes d'équité n’eussent pu lui fournir de bons arguments.
Si les esclaves domestiques sont moins malheureux ou s'ils sont plus heureux que ceux qui travaillent aux champs dans l’intérieur de l’île, ce qu’il est très-juste d'admettre, il n’en faut pas conclure qu'ils sont suffisamment heureux et qu’il n’y, a, comme on le dit, rien à faire pour améliorer leur sort. Leurs maîtres doivent songer que l'esclavage est toujours un grand malheur, et leur devoir d'hommes libres, d'hommes raisonnables, de chrétiens, leur commande impérieusement de préparer, par une bonne éducation morale, par des soins paternels, tous ces infortunés à jouir de l'émancipation qui est
leur unique espérance, le but qu’ils entrevoient et que nul effort ne les empêchera d'atteindre quand Dieu voudra rendre la race blanche plus juste, plus honnête et moins égoïste.
A la Havane, les esclaves sont presque heureux, soit! Mais peut-on en dire autant des esclaves employés dans les fermes et dans les trapiches ? — Dans les fermes, dans les sucreries, leur travail est toujours fixé réglementairement à seize heures par jour. À l’époque où l’on coupe la canne à sucre, où le pressoir est en jeu, ils doivent travailler, c’est horrible! vingt heures sur vingt-quatre.
Les esclaves ont à redouter tous les châtiments ; ils n’ont pas de récompenses à espérer ‘.
Ils sont généralement mal nourris, mal vêtus, mal logés.
Leur principal repas se compose d’une ration de riz cuit à l’eau, d’une ration de sel, d’une ration de pain de maïs et de quelques centilitres de mauvais
1. Si un maître est content d’un esclave, il lui donne quelques maravédis pour manger du sucre candi où toute autre friandise. L'esclave est toujours traité en enfant quand on a à se louer de lui; il n’est traité en homme que lorsqu’il s’agit de le châtier.
J'ai entendu de très-jeunes filles espagnoles appeler un vieux nègre de quatre-vingt-seize ans : mon fils. Gette expression n’était point un terme d’affectueuse compassion, comme il eût été permis de le croire, mais une marque de hauteur et de
mépris pour le vieillard.
tafia. Ils ont deux fois par semaine, dans les grandes fermes, une demi-livre de porc ou de bœuf salé, et une ou deux fois par an une ration de viande fraiche.
Ils sont habillés d’une grossière étoffe de coton. Un calecon descendant jusqu’à la moitié des cuisses, une chemise (tous n’en ont pas), sont les seuls vêtements qu’ils possèdent.
Is couchent dans des hangars mal aérés, sur des feuilles de maïs ou sur des débris de coton avarié.
S'ils tombent malades, ils sont soignés par le majordome, qui a un médecin de papier dans sa poche et en tire les prescriptions à l’aide desquelles il a la prétention de guérir ses nègres.
Il y a beaucoup de propriétaires qui louent leurs nègres aux personnes qui en ont besoin. Il en est aussi qui prétent la liberté à.Jeurs esclaves pendant un certain temps. .
— Allez-vous-en travailler! leur disent-ils. Vous me payerez tant par jour, et si vous gagnez davantage, tant mieux pour vous!
Il est des nègres qui sont fort habiles dans certaines professions manuelles; c’est ordinairement à ceux-là qu’on prête la liberté. Le maître y trouve toujours son profit.
Un bon nègre vaut encore à la Havane de 500 à 600 piastres. Un nègre peut se racheter moyennant une somme de 400, 600, 1,200 piastres. La somme varie selon le plus où moins de cupidité du maître
le
et aussi selon le plus ou moins d'intelligence de
l’esclave.
Je demandais un jour à un nègre de Bilbao s'il savait lire.
— Non, monsieur! me répondit-il; mais quand la personne qui m'accompagnait se fut éloignée, il revint À moi et me dit: — Non-seulement je sais lire, mais je sais aussi écrire et compter assez bien. Je parle l'espagnol, l'anglais, le français. Seulement, monsieur, je vous en prie, ne dites pas cela à mon maître ; car il exigerait que je lui payasse une somme énorme pour mon rachat.
— Vous avez donc l'intention de vous racheter ?
— Assurément.
— Avez-vous déjà quelque argent ?
— Oh oui!
— Mais comment pouvez-vous parvenir à gagner de l'argent pour vous? Est-ce que tout votre temps n’est pas pris par votre maître ?
— On ne travaille guère sur cette terre plus de quatorze heures par jour, et le dimanche nous avons quatre heures de repos. Notre maître est un maître humain et qui est fort aimé de tout son monde. Eh bien! j'ai pu travailler trois ou quatre heures par jour pour mon compte et faire un petit ouvrage qui se vend bien en ville. Mes quatre heures du dimanche me servent pour vendre ma marchande.
— Et que faites-vous donc ?
— Je fais des peignes en écaille pour les dames.
__ Pouvez-vous m'en montrer un?
— Oui! j'en ai toujours un sur moi auquel je travaille aussitôt que j'ai une minute. Le voici.
C'était une charmante chose que ce peigne en écaille : il était taillé, ciselé, découpé à jour comme une dentelle et d’une solidité merveilleuse.
__ Combien vendez-vous vos peignes? lui demandai-je.
__ Oh! fort cher, monsieur, fort cher! me répondit-il.
— Combien ?
— Quatre et six piastres chaque.
— Sj tous ceux que vous vendez sont aussi bien travaillés que celui que vous m'avez montré, ce n’est pas trop.
— Je vous demande pardon, monsieur, je vends très-cher et peut-être même trop cher, car ce n’est que mon travail que l'on paye; mes acheteurs me fournissent l’écaille. Une fois que je serai libre, j’aurai une boutique et je pourrai vendre mes peignes à bien meilleur marché ; mais, vous comprenez... il faut maintenant que je vende cher pour avoir bientôt de quoi me racheter.
— Votre maître a-t-il vu vos peignes?
— Oui, répondit en souriant le nègre; il a vu une chose horrible, abominable, que je confectionne devant lui, et il s’est écrié : «Ce pauvre Ramon ferait bien mieux d'employer son temps à dormir qu'à gratter perpétuellement son écaille. » Je suis sûr
que mon brave maître me croit un idiot, et. c’est cette utile et précieuse croyance que je veux lui faire garder encore longtemps.
Voilà donc un nègre des plus laborieux, des plus intelligents, obligé de cacher les qualités qu’il possède comme on pourrait cacher des vices.
J'étais à l'hôtel du Commerce (un hôte] que je ne vous recommande pas); vaincu par la chaleur, j'étais étendu sur un canapé, lisant les journaux du pays. Les annonces insérées à la quatrième page attirèrent mon attention. J'en vais copier quelquesunes :
N° 1. « Al fin de este mes se vendera una negra € con SU CRiA, calle Reale, n° 19. Esia save cocer y « entiende bastante la cosina. »
N°2. « En casa de don Ramon Antonio Lopez, « calle de la Merced, n° 79, se vende un negrito de « Ocho años. Es muy vivo y puede mucho divertir «los niños. »
Voici maintenant la traduction de ces annonces, étonnantes seulement pour les Européens :
N° 1. &A la fin de ce mois, rue Royale, n° 42, on «vendra une négresse AVEG son PErIT. Cette négresse «sait coudre et entend assez bien la cuisine. »
N° 2. « Chez M. Ramon Antonio Lopez, rue de la « Merci, n° 79, on vendra un négrillon de huit ans,
L'ESCLAVAGE DANS L'ILE DE CUBA. 2 «Il est très-spirituel et peut servir à amuser les « enfants !. »
Les femmes employées comme servantes ont une existence assez douce. On les nourrit bien, on les habille bien et on ne les fouette pas très-souvent. Dans les fermes, elles sont aussi malheureuses que les esclaves mâles. Leur grossesse ne les dispense pas d’un travail toujours fort long et fort pénible. Il va sans dire que leurs enfants ne leur appartiennent pas. Le nègre n’a pas même le droit qu’ont les plus vils animaux, celui de la paternité. Il ne se marie pas, il s’accouple.
Les mulâtres sont généralement moins estimables que les nègres. Orgueilleux, vaniteux, bavards, querelleurs, indociles, les quelques gouttes de sang blanc qu’ils ont dans les veines les gâtent au moral comme au physique. Ils ont presque tous les vices des blancs; ils n’ont presque jamais leurs qualités.
Les nègres sont généralement soumis, dociles. Traïitez-les bien, ils seront bons et dévoués pour vous. Je pourrais, à l’appui de cette assertion, citer des exemples, raconter des faits ?; mais ces preuves auront leur place dans un livre spécial.
1. On vend une négresse avec son petit. On vend un négrillon qui peut servir à amuser les enfants. — On dit le petit d’une négresse comme on dirait d’un animal. On dit négrillon comme on dirait louveteau ; ces dénominations sont hideuses et outrageantes pour le peuple civilisé qui les emploie,
2, Narciso Andreas était un esclave qui avait acheté sa liberté
J'ai entendu deux des principaux propriétaires d'esclaves se plaindre amèrement de l’ingratitude de
leurs nègres.
— Les nègres sont ingrats, égoistes, disait l’un. — ]ls ne nous aiment pas ; ils ne nous respectent que parce qu’ils nous craignent, exclamait l’autre. C'était pitié de les entendre et de les voir se poser en quelque sorte comme des victimes de l'ingrati-
tude de leurs noirs.
__ Pardieu! messieurs, eût-on été en droit de leur répondre, n’exigez pas de ces pauvres maudits plus qu’ils ne peuvent vous donner, et croyez bien que, s'ils ne vous tuent pas, ils font déjà beaucoup pour vous. N’exigez pas une ardente reconnaissance de ceux à qui vous faites suer l'or qu’il vous faut pour vos plaisirs et vos débauches. Les nègres vous paraissent ingrats, et ils le sont sans doute; mais, mon Dieu! soyez justes et dites-moi si vous avez jamais vu le prisonnier aimer son geôlier et la ViCtime aimer son bourreau. Vous prétendez être bons et compatissants pour vos esclaves ; vous leur don-
de don Pedro G**. Son maître, tombé dans la misère, fut nourri par lui pendant quarante ans. — Bautista Élias, nègre libre, se revendit pour permettre à sa maitresse, la dame GE de relever ses affaires.
On a vu des nègres sauver leurs maîtres au péril de leur vie. Dans l'incendie qui eut lieu à Santiago, quatorze nègres ont péri pour sauver les enfants de leurs maîtres. Tous ces faits
sont bien connus à la Havane.
nez le pain et l’eau dont ils ont besoin pour vivre ; vous les habillez, vous les couchez sur une paille toujours fraiche; vous ne les faites pas travailler plus de huit heures le dimanche, tout cela est bel et bien; mais tout cela n’est pas assez, tout cela n'est riën. Nourririez-vous vos nègres comme vous vous nourrissez. vous-mêmes: les vêtiriez-vous comme des princes et leur donneriez-vous le droit de ne rien faire, que vos nègres n'auraient pour vous ni plus ni moins de gratitude.
— Nous le savons bien, répondrait un propriétaire. Le nègre est d’une nature perverse, et, quoi que l’on fasse, on ne le changera pas.
— Le nègre est tout ce que vous dites parce que son état l’y force. L’esclavage est une monstruosité, et votre raison, votre obligation de chrétien et d'homme civilisé, et j’ajouterai votre intérêt même, vous imposent le devoir de le faire cesser.
Après cette discussion fictive, voici une conversation réelle. Un propriétaire me dit un soir à l'hôtel:
— Vous voulez que nous affranchissions nos esclaves ?
— Oui, lui répondis-je; mais quand vous les aurez amenés à pouvoir l'être.
— D'abord notre colonie ne peut exister sans esclaves.
— Eh bien! tant pis pour elle si cela est vrai, ce dont je doute très-fort, je vous l’assure.
— Mais l'émancipation des nègres donnerait lieu à tous les désordres.
— Aussi ne suis-je point d’avis qu’on les mette immédiatement en liberté.
— Le pourra-t-on faire plus tard?
— J'en suis certain, et je dirai même qu'on le pourra bientôt si l’on veut bien songer que tout l'avenir de cette colonie repose sur la franche et complète abolition de l'esclavage.
— Expliquez-vous!
— Je ne demande pas mieux. L’esclavage est, ceci est admis par tout le monde, une monstruosité dans le siècle où nous vivons, la honte de notre temps et une tache de barbarie répandue sur notre civilisation. Mais, comme toutes les monstruosités qui ont vécu longtemps, l’esclavage a fait naître une somme incalculable d'abus qui ont pris racine dans la société tout entière. Il faut vaincre les abus et détruire les préjugés avant d’abolir l’esclavage.
— De quels abus et de quels préjugés voulez-vous parler ?
— Des abus de la force, ceci vous regarde personnellement, et des préjugés qu'ont tous les blancs contre le travail, cela vous concerne également.
— Il faut bien que l’on use de sévérité envers les nègres; sans cela on ne saurait s’en faire obéir,
— L'abus de la force a abruti ces malheureux; il faut les ramener à la raison par une éducation morale et domestique; il faut les marier régulièrement et ne plus les séparer de leur femme et de leurs enfants ; il faut ne plus leur imposer de travail au-dessus de leurs forces et faire que leurs journées ne commencent plus avant le jour et ne finissent plus quelques héures avant son retour. Il faut que le travail ne soit plus une ignominie pour l’homme libre, et que le nègre, une fois rendu à luimême, ne s’écrie plus par un sentiment de fausse dignité que. vous avez mis en lui : « Je suis libre! donc, je ne dois rien faire! » Quand vous en serez arrivés là, vous pourrez commencer l’affranchissement de vos esclaves, et il n’y aura plus alors de dangers à l’entreprendre. Dès aujourd’hui, vous ne devez plus acheter de nègres et votre gouvernement doit faire une loi qui déclare libres tous les enfants des esclaves qui naitront. Voilà tout mon système pour l'abolition de l'esclavage ; il est assez simple, comme vous voyez, et, que vous le vouliez ou non, il sera tôt ou tard mis en pratique. :
— Votre système perdrait la colonie, et c’est pour cela que nous n’en voulons pas.
— Vous croyez cela?
— Gertainement.
— Eh bien! examinons encore cette question.
— Elle en vaut bien la peine.
126 MEXIQUE, HAVANE ET au ATEMAL À
— Dites-moi d'abord combien vous Cnhihye ez de nègres pour labourer un terrain de mille mètres carrés.
— Mais. environ une cinquantaine.
— Bon! ces cinquante travailleurs ont accompli leur tâche en combien de jours?
pr quatre; ils sont si paresseux!
— Ils font donc environ cinq mètres par jour. Maintenant, combien vous faut-il de surveillants pour vos cinquante nègres?
— Deux ou trois, quelquefois plus, cela dépend...
— Ces surveillants sont ordinairement peu indulgents, ils ne laissent guère au nègre le temps d’essuyer la sueur qui découle de son front. J'ai vu ce matin un champ plein d'ouvriers qui ne s’arrêtaient jamais et dont, malgré cela, le travail n’avançait pas.
— Je vous ai déjà dit cent fois que le nègre est un abominable paresseux.
— Vous vous trompez ! il n’est pas paresseux: il est logicien. 11 se dit, le pauvre hère, dans son lourd esprit : « Ce sont mes bras que l’on veut que je re- « mue; eh bien! je les remue, et l’on n’a rien à me « reprocher. Si je voulais faire usage de mon intelli- « gence, je pourrais abréger mon travail; mais quel «intérêt aurais-je à finir ce champ aujourd’hui? « ma besogne faite, il me faudrait courir à une « autre, et autant vaut pour moi travailler ici qu’ail- «leurs. » Votre esclave raisonne ainsi et il raisonne
juste. — Maintenant, prenez dix travailleurs libres,
1 à ESCL AVA GE DANS L'ILE DE CUBA. jp 197 donnez-leur un champ de mille mètres carrés à labourer et dites-leur : « Je vous donne tant pour ce travail que vous terminerez quand bon vous semblera. » Mes dix travailleurs libres mettront leur intelligence au service de leurs bras, et, au lieu de labourer cinq mètres par jour, ils en laboureront chacun vingt. En somme, ils feront en cinq jours ce que vos cinquante esclaves font en quatre. Vous n'aurez plus besoin de surveillants, l'amour du gain leur en tiendra lieu. Vous pourrez, avec dix hommes libres, obtenir, à un jour près, une somme de travail égale à celle que vous obtenez avec vos cinquante-deux ou trois esclaves. — Si vous relevez le travail aux yeux des nègres, si vous les préparez par une bonne éducation domestique à être dignes de la liberté, si vous leur faites comprendre leurs devoirs d'hommes, une fois qu'ils seront libres ils vous aimeront et viendront vous demander la faveur de gagner leur vie en travaillant sur vos terres. Ceci est le fond de mon opinion. J’y tiens énormément et toutes vos objections ne me l’ôteront pas.
Mon brave propriétaire réfléchit un moment, puis il me dit :
— Est-ce que beaucoup de vos compatriotes partagent vos idées? à
— Je l'espère! lui répondis-je.
— Alors, ajouta-t-il, un jour ou Pautre il n’y aura plus de colonies pour l’Europe.
On dit que les maîtres espagnols sont plus doux
pour leurs esclaves que ne le sont. les propriétaires des États-Unis. Je veux bien le croire: mais cette douceur tant vantée n'empêche pas les majordomes des fermes de faire couler le sang des esclaves sous le fouet. J'ai vu expirer sous mes yeux un nègre que l'on avait laissé dix heures dans un égout, ayant de l’eau jusqu'aux épaules.
Nous n’aurons le droit de nous croire des gens civilisés qu’alors que nous aurons détruit l'esclavage partout où il existe.