‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 14 sur 80 · LES EMPLOYÉS, LES HONNÊTES VOLEURS, LES ESPAGNOLS DE LA HAVANE · texte numérisé non relu

LES EMPLOYÉS, LES HONNÊTES VOLEURS, LES ESPAGNOLS DE LA HAVANE

À la Havane, les jeunes gens ont la fureur des emplois publics. Il n'est point de petit expéditionnaire, de commis des douanes, d’employé de police qui ne se croie un personnage. Je ne puis me rappeler sans rire l’altercation que M. Bordier et moi avons eue dans la chancellerie du gouverneur avec un petit monsieur de vingt ans. Nous entràmes dans un bureau, et, après avoir salué très-poliment le commis qui y trônait, nous le priâmes de vouloir bien nous faire la grâce de viser nos passe-ports. Le jeune mirliflore nous rendit dédaigneusement notre salut sans se découvrir, et nous nous crûmes alors tout à fait dispensés de garder nos chapeaux à la main, Mais, en nous voyant nous recoiffer, il se facha,

devint rouge comme une pivoine, et, d’un ton impératif, il nous dit :

— Otez donc vos chapeaux !

— Quand vous aurez Ôôté le vôtre, monsieur, lui répondit froidement M. Bordier.

— Je suis une autorité, répliqua le jeune homme, et rien ne m’oblige à me découvrir devant vous.

— Êtes-vous donc grand d'Espagne, monsieur ?

demanda M. Bordier avec un rire ironique. — Ma foi! c'est possible! et quant à moi, je suis d’autant plus disposé à me découvrir que mon chapeau me gène très-fort.. je vous Ôterai même ma culotte, si cela peut vous faire plaisir.

— Et vous? me cria le jeune homme, resterezvous couvert devant moi ?

— Oui, monsieur ! lui répondis-je.

— Je vous forcerai bien à vous découvrir.

— Nous verrons!

Le furibond commis du bureau des passe-ports se leva, ouvrit une porte, et revint accompagné d’un vieux soldat d'infanterie chevronné jusqu'aux épaules.

— Faites, lui dit-il, ôter son Chapeau à ce monsieur.

— Je ne ferai pas cela, répondit le soldat, furieux

d’avoir été dérangé pour une pareille besogne, et

tout aussitôt il se retira en haussant les épaules. Le commis devenait violet : il prit sa casquette galonnée et la jeta sur son bureau.

Page 1