PREMIÈRES IMPRESSIONS
Je n’ai écrit les deux chapitres qu’on vient de lire que pour donner à mon cœur la douce satisfaction de parler du brave et honorable capitaine Darvis, et je dois avouer que je ne 1 ai pas fait sans quelque appréhension. Connaissant toute la modestie de cet homme excellent, de ce bon et habile marin, j'ai tout lieu de croire qu’il ne me pardonnera pas mon indiscrétion ; mais s’il se fàche trop fort, je le menacerai d'écrire toute sa vie et de la publier comme un noble exemple de dévouement et de courage, et alors il se taira bien vite. Je pourrai lui dire d’ailleurs que son noble et digne àmi, M. *#, a lu mes deux chapitres et qu'il m'a donné la pleine autorisation
grand cœur et d’un noble caractère aussi.
Un long voyage sur mer, maintenant que tout le monde pérégrine, n’a plus guère d'intérêt à offrir qu'aux servantes de curé et aux portières. Il serait oiseux assurément de parler des cinq ou six tempêtes qui nous ont assaillis. 11 y a sur terre des ouragans plus terribles que ceux qui font mugir les flots de l'Océan, et quand on songe aux tempêtes politiques dont notre vieille Europe est encore le théâtre, on trouve bien misérables et presque puériles toutes les colères de la mer. Je ne raconterai pas davantage nos succès à la pêche du requin, du marsouin, de la dorade, ce caméléon des hautes latitudes, ni la burlesque cérémonie du baptême des tropiques qui eut lieu à notre bord avec une grande pompe et durant laquelle le pauvre M. Caraman faillit être noyé; je ne décrirai ni les raisins des tropiques, ni les jolis petits poissons volants, les trigles, les exocets qui, tout pâmés, venaient s’abattre sur le pont pour y mourir bientôt. Tous les voyageurs ont plus ou moins longuement raconté ces détails.
Le 23 octobre, juste soixante-six jours après notre départ du Havre, nous mouillâmes dans la mauvaise rade de Vera-Cruz, à quatre ou cinq encäblures du fameux château d’Uloa.
Vera-Cruz, vue de la rade, offre un aspect des plus tristes; elle est assise au pied de hautes dunes de
sable rougeâtre, et pas un arbre, pas une touffe de
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verdure ne rafraîchissent l’aridité de son Robbie paysage. Il faut, pour retrouver quelques traces de végétation, porter son regard un peu au loin. Il s’arrête avec plaisir sur la petite île de Los Sacrificios ?, toute verte et toute fière de montrer un petit fort autour duquel quelques blancs tombeaux s'élèvent en l'honneur de pauvres Européens, victimes du fléau de cette plage sinistre. Vera-Cruz a, comme toutes les villes des colonies espagnoles, beaucoup d’églises et de couvents. On voit quelques lourds clochers, quelques dômes grisâtres dominer les terrasses des maisons et, sur tous ces points Culminants, des milliers de zopilotes, espèce de vautours noirs fort laids, se promènent en sautillant d’une façon comique. Cette ville, centre principal du commerce mexicain, est défendue par le château d’Uloa dont nous parlerons plus loin, et aussi par une simple chemise crénelée. Un très-beau môle, appuyé sur le bâtimerit de la douane, s’avance dans la mer et sert de promenoir aux négociants et aux guetteurs de navires.
L'aspect général de Vera-Cruz est désagréable ; cette ville ressemble beaucoup à une ville de Syrie par ses constructions massives et aussi par la malpropreté qui l’environne de toutes parts. Outre Île château d’Uloa et quelques méchants fortins jetés
1. C'était sur cette île que les prêtres mexicains sacrifiaient
des victimes humaines à leurs horribles idoles.
çà et là autour de ses murailles, elle est encore protégée, du côté de la mer, par une formidable ceinture de récifs sortant à fleur d’eau et présentant aux navires qui voudraient approcher les plus redoutables aspérités.
Au pied des dunes, on aperçoit quelques buissons de cactus épineux, et dans le lointain, voilée par un nuage rose, la longue chaîne des Cordillères avec son Coffre de Peroia et son Pic d'Orizaba, couverts de neige.
Je descendis avec mes compagnons dans la barque du pilote, et, pendant que les douaniers faisaient l'inventaire de nos malles, je laissais mes yeux étonnés plonger dans la ville.
En sortant de la douane, nous aperçûmes limmense hôtel intitulé : Gran Sociedad, et nous nous hâtàèmes d'aller l’occuper avec nos équipages. Cet hôtel était alors dirigé par deux Français, les frères Galisse, de Bordeaux. On me donna pour moi seul une chambre à trois lits, longue et haute comme une cathédrale, blanchie à la chaux et meublée avec quelques chaises en bois, quelques tables et quelques lavabo. On cherche à avoir de l’air et de la fraicheur, on sait se passer d’édredons et de tapis.
M. Lavallée, gérant du consulat de France, vint me voir dans la soirée, et j’appris par lui les derniers événements de l’Europe. Notre longue traversée avait vieilli mes nouvelles; au lieu de conter, je me fis raconter!
Le lendemain, j’allai visiter MM. Adoue et Garrust, négociants français établis à Vera-Cruz, et pour lesquels on m’avait donné quelques lettres au Havre. Ces messieurs me reçurent sous leur porte cochère, dans le zagouan, comme on dit au Mexique, C’est là qu’ils tenaient leurs bureaux et une bonne partie de leurs marchandises; la meilleure raison à donner du choix de ce lieu, c’est qu’il est, de toute la maison, le seul endroit où l’on puisse trouver un peu de fraicheur. |
En quittant ces messieurs, et bien qu’il fit une horrible chaleur, je ne pus résister au désir de me promener à travers la ville. Les rues de Vera-Cruz sont tirées au cordeau ; toutes les maisons sont terminées par une terrasse, et elles ont à chaque fenêtre du milieu un lourd balcon en bois badigeonné, devant lequel est tendu obliquement un large rideau
de toile; c’est sur ce balcon que les dames mexi-
caines viennent respirer. On peut les voir là, à toute heure du jour, se peigner, se coiffer, fumer et regarder paresseusement les passants, la tête à demi cachée par un large éventail. Les trottoirs, construits en pierres madréporiques, sont assez larges, mais fort mal entretenus. Tout le jour on y voit dormir, sous les rayons d’un soleil atroce, des hommes du peuple appartenant à toutes les races américaines et dont le teint varie de l’ocre à l’ébène. Les nègres pur sang sont rares à Vera-Cruz : cela vient sans doute de ce que l’esclavage est aboli au
VERA-CRUZ. al
Mexique. Toutes les cargaisons prises sur la côte d'Afrique sont dirigées vers l'ile de Cuba ou sur certains points de l’Union Américaine, contrée où le nègre en bonne santé continue toujours de valoir un peu plus qu’un bœuf et un peu moins qu’un cheval anglais.
Parmi les édifices remarquables de Vera-Cruz il faut citer la cathédrale, qui ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien. Dans presque toutes les constructions espagnoles, le style moresque domine, et il faut convenir que ce n’est pas là un malheur. Rien n’est plus gracieux que ces dômes entourés de balustrades découpées en trèfles, que ces colonnettes légères soutenant de lourdes arcades ou entourant de hautes fenêtres ogivales ; rien ne charme les yeux comme ces corniches où la fantaisie des sculpteurs a ciselé tout un monde d'êtres fantastiques, et l’on ne peut se lasser d'admirer ces magnifiques rosaces, ces sveltes balcons, ouvragés comme une dentelle. J'aime l’ornementation arabe: car elle est tout illuminée, toute vivante et toute parlante. La poésie d’un peuple privilégié y semble écrite en pages ineffaçables.
Après la cathédrale vient le palais du gouvernement. Ce palais est très-élégant : dans un jardin, il serait un pavillon chinois; sur les rives du Bosphore, un kiosque ; à Paris, un établissement de bains: à Vera-Cruz, il représente tout ce qu’il doit représenter, Du palais du gouvernement, je me rendis à la
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Plaza. La Plaza ou marché est'un grand Dahent carré construit autour d’une vaste place au milieu de laquelle s'élève une petite fontaine. C’est là que les Indiens des villages voisins apportent leurs poules et leurs légumes, et que les pêcheurs de la côte viennent étaler leur magnifique poisson.
Beaucoup de rues sont encombrées de boulets, d’éclats de bombes et personne ne songe à les enlever. On dirait que les Mexicains veulent prouver aux Européens qu’ils sont gens aguerris et qu'un bombardement de leur ville n’est pas chose à les émouvoir beaucoup.
J'ai déjà parlé de la prodigieuse quantité de zopilotes qui existe à Vera-Cruz. Ces affreux oiseaux sont très-familiers; c’est à peine s'ils se dérangent de quelques pas pour vous laisser passer. Ils marchent en boitant et en tournant la tête et ont une sorte de gloussement particulier. On a pour eux une grande condescendance. Ils se sont faits les balayeurs de la ville, et le gouverneur, pour leur témoigner sa reconnaissance, les protége par ses édits et punit
d’une amende de vingt-cinq piastres tout curieux qui en abat un pour l’étudier.
Ce qui me surprenait le plus dans mes courses à travers la ville, c'était l’air maladif des habitants.
I n'y a guère à Vera-Cruz que les Indiens qui soient bien portants. Tous les Européens, et même beaucoup de Mexicains de l'intérieur, ont un visage livide et une démarche lente comme des convalescents.
Tous les Français que je rencontrai me parurent des gens déjà morts et revenus sur la terre pour y mourir une seconde fois.
Le climat de ce pays est épouvantable. Il tue comme un poison des Borgia. Jamais je n’ai ressenti une chaleur plus étouffante, respiré un air plus lourd, plus malfaisant que sur cette plage horrible. À Vera-Cruz, rien ne résiste au climat. Les fers sont rongés en deux ans. J'ai vu des barreaux de croisées en gros fer; ils étaient déchirés, perforés comme s'ils eussent été calcinés. L’air empesté de ce pays détruit tout, hommes, végétaux et métaux.
Fatigué, non sans raison, d’une course de plusieurs heures sur le pavé de Vera-Cruz, je m’acheminai vers le port; afin de pouvoir plus facilement
| retrouver mon hôtel. Mes habits étaient trempés de | sueur, j'avais le front ruisselant et les yeux injectés de sang. En rentrant chez moi, je trouvai M. Galisse aîné qui me dit :
— Si vous continuez à vous promener ainsi en plein jour à travers les rues de cette ville atroce, je dois vous prévenir, monsieur, que Vous ne serez pas longtemps mon hôte.
Je pris un bain et me couchai. Ma promenade m'avait rendu malade.
Je reçus beaucoup de visites pendant les quelques
jours que je gardai la chambre. M. Darvis, mon bon et aimable capitaine, venait tous les soirs me tenir compagnie, et M. Caraman, mon compagnon de voyage, était venu s'installer près de moi, en qualité de garde-malade et d’intelligent secrétaire’. M. Francis Lavallée, gérant du consulat de France
4. Caraman partit pour Mexico avec une petite bourse que le capitaine et moi lui avions faite. Il travailla de son métier cinq uu six mois dans cette ville. Enfin il la quitta pour aller en Ca-ifornie. Je reçus une lettre de lui à Guatemala: cette lettre était datée de San Francisco. Il me faisait de cette étrange ville un tableau effrayant.
M Caraman commençait à perdre ses belles illusions dorées. Puisse-t-il avoir été assez heureux pour revoir la France!
à Vera-Cruz, eut la bonté de me consacrer tous ses loisirs, et je dois à sa complaisance beaucoup de renseignements utiles que mon court séjour à Vera- Cruz ne m'eût pas permis de recueillir. Cet honorable Français se plaignait beaucoup de la cherté de toutes choses dans ce pays. Il avait habité longtemps la Havane, et il prétendait qu'il vivait plus aisément dans cette ville avec son petit traitement de chancelier qu'à Vera-Cruz avec son traitement de gérant.
— Ici, me disait-il en riant, tout est hors de prix : un chou coûte trois réaux, et pour un réal on n’a que deux oignons.
Ces détails de pot-au-feu étaient de la plus rigoureuse vérité. M. Lavallée était chargé de famille, et, pour vivre honorablement, il était obligé de s’imposer les plus rudes privations. La position de presque tous les agents de la France à l'étranger est toujours fort précaire. Nos députés qui n’ont pas beaucoup voyagé sont toujours très-parcimonieux lorsqu'il s’agit de payer la représentation du pays à l’extérieur, Ils ont le tort d'établir le traitement des agents sur le prix des choses en France. Je pourrais entrer très-avant dans cette grave question de la rémunération de nos consuls à l'étranger et prouver, par des chiffres, l'impossibilité où ils se trouvent de vivre avec leur traitement; mais ce n’est pas ici le lieu de faire un sermon à nos économes députés.
Nos consuls sont presque tous et partout dans la 8,
gêne, et on ne leur tient malheureusement pas assez compte des efforts qu'ils font pour la cacher aux étrangers! Ils sont pauvres, mais ils jouissent partout d’une considération bien méritée et que leur envient souvent les agents des autres pays.
Quand je pus sortir, je me fis présenter chez quelques-uns des riches négociants du pays. Le haut commerce est presque entièrement dans la main des Européens. Les Mexicains, très-paresseux de leur nature et aussi très-peu capables de concevoir de grandes affaires, laissent à l’activité des étrangers le soin de les pourvoir de tous les objets nécessaires à leur dispendieuse et frivole existence, se bornant, pour la plupart, à médire d’eux et à les jalouser pour peu qu’ils aient le bonheur de faire fortune. On ne comprend pas bien, en Europe, tout le courage, toute l'intelligence, toute la persévérance qu’il faut que possède un négociant pour réussir dans ce pays où la loi n’existe que sur le papier et dont le gouvernement mexicain semble ne savoir se servir que pour entraver le commerce et pour vexer, rançonner, écorcher les hommes hardis qui s’y livrent. Les archives de notre légation à Mexico sont remplies des réclamations des Français résidant au Mexique. Tantôt c’est le gouvernement qui frappe, sur telle ou
4. La France peut être fière de ses représentants à l'étranger. Instruits, laborieux, patients, ils servent le pays avec le plus
noble dévouement, sacrifiant presque toujours leur fortune , 4
personnelle pour faire honneur à leur position.
LA SOCIÉTE MEXICAINE. 47
telle maison, une contribution de guerre dont le chiffre est toujours arrêté arbitrairement; tantôt c’est un corrégidor qui barre la route jusqu’à ce que le négociant lui ait fait agréer un présent; tantôt c'est un chef de voleurs qui s'empare de tout un convoi de marchandises: une autre fois c'est le directeur des douanes qui enfle les chiffres de son tarif ou qui prohibe tout un chargement de navire. Le négociant est tiré à quatre chevaux, et quoi qu’il fasse, il faut toujours qü'’il laisse une partie de son gain à l’improbité mexicaine.
La société de Vera-Cruz est assez étroite. On ne consent guère à résider dans cette ville que pour y faire fortune. Dès qu’on a amassé quelques vingtaines de mille piastres, on s’achemine au plus vite vers Jalapa, pays très-frais, très-salubre, et où la fièvre jaune n’est jamais entrée. La fièvre jaune, la terreur des étrangers, est, s’il faut en croire les indigènes, une maladie moins terrible qu’on ne le dit. Il faut, selon eux, dès qu’on en ressent les premiers symptômes, se coucher, s’armer de courage et de patience et prendre, avant d’envoyer chercher un médecin, un litre d'huile d’olive dans lequel on fait couler du jus de citron et quelques poignées de sel de cuisine. Cette maladie n’est, toujours d’après les naturels, pas plus dangereuse que les fortes fièvres typhoïdes. C’est déjà bien assez, on en conviendra. Je dois ajouter, pour être juste envers ce fléau, qu'il ne tue pas toujours. J'ai connu plusieurs Français
qui en avaient été atteints et qui n’en sont pas morts.
Dans un salon de Vera-Cruz, toutes les dames fument la cigarette, toutes babillent et jouent de l'éventail. Le luxe n'existe pas; la chaleur proscrit tout ameublement où l’air ne circule pas. Les dames mexicaines jouent presque toutes, et fort bien, de la guitare. Cet instrument insipide remplace presque partout le piano, instrument qui ne vaut pas mieux, mais qui fait plus de bruit.
On me conduisit au bal chez l’une des célébrités financières du pays. Je ne trouvai là aucun plaisir. C'était une pâle copie de nos fêtes parisiennes, moins le charmant entrain, moins la gracieuse amabilité des dames de mon pays. Les Mexicaines sont pourtant fort jolies. Elles ont toutes un petit pied ravissant et pour lequel la pantoufle verte de Cendrillon serait trop large; elles ont des yeux doux comme le velours, une bouche fraîche et rouge comme la fleur du grenadier; des cheveux longs, soyeux et noirs comme du jais; une taille admirable: mais (où n’y a-t-il pas de mais?) à tous ces avantages, à tous ces charmes détaillés froidement, il manque ce je ne sais quoi qui est le complément ou plutôt le rayonnement de la beauté. |
Dans le beau monde mexicain, on ne trouve rien de national. Hommes et femmes, tout le monde veut paraître européen. C’est le travers de tous les demi-civilisés de nous vouloir singer, Ils ne s’aper-
çcoivent pas qu'ils effacent en eux toute grâce naturelle et qu’ils ne nous prennent que nos ridicules. Il est des salons où le genre anglais est en faveur. Le maître de la maison est habillé comme John Bull, et il s'étudie à estropier sa propre langue pour mieux attraper l'accent britannique. Dans d’autres, on veut être Français. C’est ordinairement la dame qui se charge de ce rôle difficile. Sa toilette est copiée sur celle des vertus de la rue de Bréda, et sa conversation est toute fleurie de coq-à-l’âne et de calembours ".
Un bal à Vera-Cruz est, je le répète, un divertissement fort assommant. D'abord, il fait trop chaud pour danser; ensuite, il est peu agréable de voir ruisseler la sueur sur le front et sur la poitrine de ses danseuses. Les hommes se montrent peu empressés pour la danse; ils laissent sans pitié leurs femmes s’ennuyer sur leur chaise, tandis qu’ils se livrent à leur infernal amour du jeu. Il n’est pas rare de voir, assis à une table, dans un coin du salon, deux joueurs acharnés, confiant au sort d’une carte toute leur fortune. On joue d’abord ce qu’on a dans sa bourse, puis viennent les enjeux sur parole qui vident la caisse; alors on passe au magasin, et, quand on a perdu ce qu’il renferme, on joue le char-
1. Les commis voyageurs font un tort considérable à notre pays. On s’imagine à l'étranger que leur gros esprit est l’esprit de tous les Français, et c’est là véritablement un grand désagrément pour les voyageurs qui ne sont pas des commis,
: ee gement du navire qu'on attend. Pour beaucoup de Mexicains, le jeu est tout à fait une industrie. Jai connu un arriero qui avait perdu cent mille piastres au monte. Un négociant de Vera-Cruz joua un soir sa maison et, après l’avoir perdue, il joua sa femme qui lui resta, tant il est vrai qu’il y a au jeu des veines malheureuses qui ne finissent pas. Les prêtres eux-mêmes ne sont pas exempts de cette horrible passion. Il n’est pas rare d’en rencontrer dans toute maison où le jeu est en honneur. Les gens du peuple ne sont pas plus sages, et, pour jouer de plus faibles sommes que les négociants, ils n’en sont pas moins passionnés pour le monte. C’est souvent, parmi eux, le couteau qui met fin aux disputes qui éclatent autour du tapis vert de l’estanco, et plus d’une fois un réal en discussion a servi de prétexte pour donner la mort à un des joueurs.
Je rentrai chez moi fort ennuyé de ma soirée et fort mal impressionné par les observations que j'y avais faites.
Le lendemain, M. Delpont, un Français établi à Vera-Cruz depuis plusieurs années et connaissant parfaitement toute la république, vint me voir et me proposa de me conduire dans un bal que donnait un de ses employés, à l’occasion du mariage de son fils.
— Je vous assure, lui dis-je, que je suis peu d’humeur à aller au bal aujourd’hui.
— Bah! me répondit-il, le bal où je veux vous
mener ne » resseriblers pas du tout à D où vous étiez hier.
— J'irai donc, fis-je avec indifférence.
—— Eh bien, tenez-vous prêt pour huit heures, je viendrai vous chercher.
— Je m’habillerai à sept heures et demie pour ne point vous faire attendre.
— Ne vous habillez pas du tout, cela sera beaucoup mieux pour vous. Là où nous allons, on apprécierait fort peu vos gants clairs et votre habit noir. Mettez une jaquette de toile et laissez au fond de vos malles vos jolies cravates parisiennes.
— Mais où diable prétendez-vous donc me mener?
__ Dans un monde très comme il faut, au sein d’une des familles les plus honorables de ce pays.
— Sérieusement?
— Très-sérieusement !
—— Adieu donc! vous me trouverez ici à huit heures et dans le costume que vous m'avez indiqué.
M. Delpont partit en riant et en me promettant beaucoup de plaisir pour le soir.
. À l'heure convenue, il arriva.
— Venez, me dit-il, nous sommes en retard de cinq minutes, et il ne faut pas faire attendre les mariés.
Nous arrivàmes bientôt devant une pauvre maison bâtie au bout d’une sombre rue du port. Quelques copeaux de sapin flambaient devant la porte, en
signe d’allégresse, et le bruit de plusieurs guitares, grinçant sous les doigts d’Indiens demi-nus, retentissait aux fenêtres du premier étage. Sur un signe de M. Delpont la porte de la maison s’ouvrit, et nous trouvâmes sur la première marche de l’escalier deux enfants tenant un plateau d'argent sur lequel étaient un gâteau, une bouteille et un verre. Ces deux en- | fants, fille et garçon, pouvaient avoir, la fille, dix à | douze ans, le garçon, quatorze ou quinze. Delpont l embrassa la jeune fille, prit le verre plein qu’elle lui tendait, le vida, et lui fit un compliment que je n'entendis pas. Bientôt vint mon tour de boire et d'embrasser la jeune fille. Ce furent choses vite faites. M. Delpont lui fit pour mon compte un nouveau compliment, et, quand il l’eut achevé, nous : montâmes l'escalier, précédés par les deux enfants. Dans un long salon tout enfleuri se tenaient, rangées contre les parois, une cinquantaine de personnes des deux sexes. Les hommes portaient pour tous vêtements une chemise flottante et un pantalon de calicot blanc; ils étaient chaussés de souliers en peau de cerf et coiffés d’un chapeau d’écorce à larges bords. Les femmes étaient habillées comme des poupées : leur costume, fort original, se composait d’une chemise transparente, ornée de dentelles sur la poitrine et brodée de soies de couleur ; un large jupon à gros volants, très-serré à la taille, enveloppait leurs jambes, et, par sa longueur, ca- Chait leurs pieds, chaussés de fins souliers de satin
blanc ou rose. Toute cette société appartenait à la classe des ladinos.
M. Delpont distribua des cigarettes à tout le monde; un grand vieillard, qui paraissait être le maître de cette maison, ordonna aux musiciens de jouer une contredanse, et bientôt le bal commença.
Je m’approchai de M. Delpont et lui demandai laquelle de toutes ces dames était la mariée.
— Mais, dit-il, vous le savez bien, puisque vous l’avez embrassée.
— Comment! m'écriai-je, ces deux enfants qui nous ont reçus sont les mariés ?
— Certainement.
— Mais quel âge a donc cette jeune fille?
— Onze ans.
— Et son... mari?
— Quatorze.
Et c'est à cet âge qu’on se marie dans ce
pays ?
— Oui, généralement, dans cette classe.
— Mais ce mari et cette femme sont des enfants. Voyez-les tous les deux : la femme mange des bonbons et joue avec une poupée, le mari s'amuse à compter les pièces d’argent cousues sur ses pantalons. C’est une abomination, un pareil mariage! ,
— Possible.
— Et quelle est la raison qui force les parents à marier leurs enfants si jeunes?
— Je ne pense pas qu'ils puissent en trouver une
meilleure que le plaisir qu’ils ont à donner une fête.
D'ailleurs les prêtres sont là pour les pousser à se débarrasser de leurs enfants, et l’occasion de se divertir que leur offre un mariage est toujours saisie par eux avec empressement.
Notre conversation fut interrompue par un bruit de voix au fond du salon, Deux mozos déclamaient des vers improvisés en l'honneur des jeunes époux, et tout le monde les écoutait avec un charme infini.
Les danses mexicaines sont peu gracieuses. Les hommes tournent en sautillant autour de leurs danseuses, et celles-ci piétinent très-vite sur leurs falbalas. Il y avait à ce bal quelques jolies têtes de femmes. La ladina, bien que très-brune, n’est pas sans beauté. Sa taille est svelte, élancée:; elle a de belles dents blanches, de grands yeux noirs, un petit pied qui semble plus propre à la danse qu’à la marche, et que toute dame de cette classe a toujours soin de chausser d’un joli petit soulier de satin. L'homme est généralement moins bien que la femme. Il est petit, ses cheveux sont noirs, gros, durs; il a les lèvres épaisses, la peau couleur de cacao. Le mélange du blanc et de l’Indien forme ce qu’on appelle la race ladina; le mélange du nègre et de l’Indien produit la race zamba, la plus hideuse de toutes les races humaines.
L’exiguité de l'appartement où nous étions, la raréfaction de l'air, l’odeur de sueur qui nous prenait au gosier, la fumée des cigares, des cierges
résineux, le tapage infernal d'un orchestre charivarique, toutes ces causes ajoutées aux tristes réflexions que nous faisait faire ce mariage nous forcèrent, M. Delpont et moi, d'abandonner le bal, où d’ailleurs notre présence était pour les invités un sujet de gêne et de décorum forcé. Je pris congé des parents, je crois que j’embrassai encore une fois la
mariée, et, après lui avoir souhaité beaucoup de bonheur, à elle et à son mari, je sortis.
Je ne m'étais pas plus amusé à ce bal de ladinos que je ne m'étais amusé la veille au bal d’un des nababs du pays. Ces enfants mariés m’avaien rendu triste.
La fête de la Toussaint est à Vera-Cruz, comme le jour du nouvel an chez nous, la fête des étrennes. C'est ce jour-là qu’on distribue des bonbons et des jouets à tout ce que l’on a de filleuls et de petites cousines. La Plaza est encombrée de tentes, de boutiques, d’étaux chargés à rompre de bonbons, de gâteaux et de joujoux. Vers le soir, hommes et femmes, citadins et leperos (gens du peuple), toutes les classes, tous les âges se mêlent, se confondent pour jouer du sifflet. Les voleurs, très-nombreux au Mexique, tirent toujours bon parti de cette allégresse générale.
Le consul des États-Unis, M. Pommarès, vint avec M. Delpont m'inviter à faire une promenade à cheval autour de la ville, et j'acceptai avec joie leur aimable invitation. M. Pommarès est Français; c’est
un jeune homme fort instruit et d’une générosité sans limites. Il a rendu beaucoup de services à ses compatriotes et a eu le bonheur de ne pas faire un ingrat. Tous les Français que j’ai connus à Vera-Cruz m'ont toujours vanté le caractère noble et chevaleresque de M. Pommarès, et j'ai pu moi-même apprécier plusieurs fois le mérite de cet homme excellent.
Devant la porte de l’hôtel, des mozos tenaient en main trois magnifiques chevaux mexicains. Le cheval mexicain est généralement petit; il a le poitrail large, les jambes minces et nerveuses et l’œil en feu. Il a quelque ressemblance avec le cheval arabe, e pourtant 1l en diffère essentiellement par la structure. Il est plus court, plus en chair, et n’a point cette noblesse particulière aux chevaux des plaines de la Mitidja. On le nourrit avec du maïs, de l’alfarfa (espèce de luzerne), et quelquefois aussi avec de la paille hachée que l’on mouille avec de l’eau de son. Le prix d’un beau cheval, au Mexique, varie de 800 à 1,000 piastres. Il est des mules de selle qui ne se vendent pas à moins.
Nous traversàmes au pas la rue principale de la ville, dérangeant les zopilotes et les Indiens, et nous faisant maudire par les uns et les autres. Nous sortimes par la porte de Tampico, et M. Pommarès, voyant que je voulais lancer mon cheval, me pria d'attendre, pour le faire, que nous eussions dépassé le chemin de fer.
— Il y a ici un chemin de fer? lui demandai-je avec étonnement.
— Vous allez le voir, me répondit-il gravement.
Nous arrivèämes bientôt devant une chaussée recouverte de mauvais rails mal joints et tout cassés.
— Eh bien ! fit M. Pommarès, que vous en semble? Vous nous prenez un peu, messieurs les nouveaux venus, pour des sauvages, et pourtant vous voyez que nous vous suivons de fort près en civilisation et en progrès.
— Si c’est avec ce chemin que vous comptez nous atteindre, lui répondis-je en riant, il pourra bien se faire, mon cher compatriote, que vous ne nous rejoigniez que dans l’autre monde. Voyons! ajoutai-je, ne plaisantons pas... c’est là un chemin de fer. mexicain ?
— Mais oui! Il a déjà coûté quatre à cinq millions de piastres sans pouvoir s'étendre au delà de deux ou trois kilomètres. Pour faire un chemin de fer d’ici à Mexico, il faudrait l'éternité, et toutes les mines d'or et d’argent des Amériques ne sufliraient pas pour le payer. Vous n’avez pas d'idée de la difficulté que rencontre ici toute nouveauté qui veut s’y fixer. L'argent manque au gouvernement, qui n’a guère d'autre ressource que le produit de ses douanes ; les capitalistes du pays n’ont ni assez de confiance, ni assez de patriotisme pour entreprendre de grandes choses ; le peuple est stupide et paresseux, et, en outre, il a horreur des inventions européennes. Les
Indiens et les ladinos se croiraient ruinés, perdus, s’ils voyaient un convoi traverser leur pays, et pour s'opposer à la réalisation de ce qu’ils regardent comme un signe prochain de la fin du monde, pour combattre le monstre (c'est ainsi qu’ils nomment une locomotive), ils ne manqueraient pas de bouleverser leur pays et de culbuter tout gouvernement qui paraîtrait disposé à favoriser une aussi infernale entreprise. L’avorton que vous voyez a déjà produit deux ou trois pronunciamentos et fait sauter deux ou trois présidents.
Nous longeàmes quelques instants la voie ferrée, et, tout en Causant, nous avançèmes dans la campagne. — Dans la campagne, il est impossible de voir un arbre : quelques nains végétaux, tels que nopals, aloës et chardons épineux, quelques haies frangées de volubilis de toutes couleurs sont les seuls arbustes qui croissent autour de la ville. Le souffle mortel du vent du nord ne laisse s'élever aucun arbre à plus de deux mètres de hauteur,
Nous arpentàmes au galop tout le camp des Américains. L'emplacement qu’il avait occupé était encore tout couvert de boulets, de pieux de tentes, de débris de harnais, d’éclats d’obus, etc. Des chevaux morts sont abandonnés dans ce lieu sans qu’on songe à les dépouiller. On compte sur l'appétit des zopilotes pour faire disparaître les cadavres; mais ces complaisants balayeurs ne s'imposent pas toujours l’obligation de les dévorer tous. Il semble
qu’ils tiennent à en laisser une partie sur le sol, pour empester l’air et ne pas ôter au climat de Vera- Cruz sa détestable réputation.
Nous revinmes au pas par el Paseo publico. Le Paseo est tout simplement une allée dallée en bitume avec des bancs de pierre de chaque côté. Quelques pauvres acacias rabougris et moribonds font tout ce qu’ils peuvent pour donner aux promeneurs un peu d'ombre et de fraîcheur. Au bout de cette promenade sont groupés quelques cases, quelques bals indiens, quelques pauvres vacheries et quelques carnicerias! sur la porte desquelles pendent en rouges festons toutes sortes de viandes découpées en lanières et séchées au soleil. Tout cela forme une espèce de petit village, séparé du Paseo par un petit pont jeté sur une flaque d’eau pourrie, et dominé par une misérable église à moitié ruinée par les boulets des Nord-Américains.
Nous passämes ensuite devant le Campo-Santo. Ce cimetière est entouré d’une muraille peinte en noir et en blanc. Une petite chapelle, d'architecture moresque, s'élève au centre, et une grande quantité de tombeaux dorés et peinturlurés l'entourent de tous les côtés. Chemin faisant, nous rencontràmes plusieurs jeunes femmes portant sur leur tête des enfants morts et coquettement couchés dans une corbeille ornée de fleurs et de rubans. Ces enfants,