‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 24 sur 80 · Me voici, monsieur le capitaine · texte numérisé non relu

Me voici, monsieur le capitaine

— Bon! que m’apportez-vous dans votre panier, monsieur

le Français?

— Des fruits,

LEWINGSTON.

— Bueno ! répondit ce dernier. Que leva vd. en su

canasta, señor Frances ?

— Frutas !

Le patron, sur un signe de moi, acheta son panier au Français, et celui-ci, après avoir empoché son argent, s’apprêta à redescendre dans la pirogue. Je m'avançai aussitôt vers lui en lui disant en fran- Çais :

— Vous partez déjà, monsieur ?

— Oui!... dit-il en me regardant fixement.

— Vous pouvez demeurer à bord, señor Frances, dit le patron. Dans cinq minutes, nous serons à la Boca del Rio-Dulce où nous allons mouiller, et vous pourrez alors débarquer plus commodément!.

— Venez donc par ici, monsieur, ajoutai-je. J’ar-

| rive de France, et je pourrai vous donner des nou- | velles de votre pays; car on m'a dit que vous êtes Français.

— Je l’ai été en effet, répondit l'étranger avec un douloureux sourire; mais, aujourd’hui, je ne suis plus qu'un Caraïbe blanc. Faites un bon voyage, ajouta-t-il, et tâchez de ne point trop longtemps séjourner à Izabal; c’est un port insalubre et où les Européens attrapent des fièvres inguérissables. — Adieu ! adieu! Je ne suis plus Français, mais j'aime

4. La Boca del Rio-Dulce. C’est l'embouchure de la rivière qui, du golfe de Honduras, conduit les navires au port d’Izabal, en passant dans le lac de ce nom,

toujours la France... Si, quand vous reviendrez, vous voulez vous arrêter dans mon île, je vous montrerai mes richesses et je vous donnerai des œufs frais et des bananes mûres.

Cela dit, mon étrange compatriote enjamba le bastingage de la dunette, se laissa glisser le long d’une amarre et tomba dans sa pirogue qu'il dirigea rapidement vers son île.

— Cet homme est fou, me dit le patron de l’Aurora; il est amoureux de la Vierge Marie et prétend posséder toutes les étoiles du firmament. Il y à une douzaine d'années qu’il habite son île; il vit de poissons et de gibier, et, quand il a besoin d’un caleçon ou d’une chemise, il s'embarque dans sa pirogue et va vendre quelques poules ou quelques œufs à Bélize ou à Santo-Thomas. Si vous voulez connaître son histoire, vous pourrez prier le gouverneur de Lewingston de vous la raconter. On prétend qu'il est l'ami du Français et que celui-ci n’a point de secrets pour lui.

Nous arrivames bientôt à la Boca del Rio-Dulce. Le patron de l’Aurora fit jeter une ancre, et la goëlette s'arrêta à une encàblure et demie du pittoresque et joli petit village de Lewingston. Au même instant, nous vimes arriver une douzaine de pirogues montées chacune par deux ou trois Caraïbes.

Le petit village de Lewingston est bâti sur un promontoire dominant le beau golfe de Honduras, à l'embouchure du Rio-Dulce. 11 doit son nom à un

LEWINGSTON: 165

moment d’ enthousties Les habitants dé länéiénrie capitainerie générale de Guatemala, après avoir secoué le joug de l'Espagne, voulurent tout naturellement imiter les Américains du Nord, et ils s'empressèrent d'adopter le code philosophique de Lewingston qui fut bientôt abandonné et dénigré par eux. Le petit village où nous nous trouvons à gardé le nom du Lycurgue américain par la seule raison que les Caraïbes n’en ont point trouvé d'autre à lui substituer.

Lewingston compte environ cinquante maisons.

Ces cinquante maisons, construites en chaume ou en feuillage, peuvent contenir cent cinquante ou deux cents habitants, tous de race africaine, malgré le nom de Caraïbes qu’on s’obstine à leur donner. Ces noirs viennent de plusieurs îles des Antilles et de plusieurs points de la côte de Honduras. Les révolutions de Saint-Domingue en ont amené un grand nombre qui se sont éparpillés sur les frontières de Guatemala, cherchant de préférence, pour bâtir leurs villages, les hauteurs qui bordent la mer. Les uns sont venus se fixer à Truxillo et à Omoa, les autres avaient été prendre possession de l’île de Roatan; mais à peine commençaient-ils à s'y établir, que le gouvernement anglais de Bélize vint les en expulser, prétendant, ce qui était faux à cette époque, que l’île de Roatan avait été concédée à la Grande-Bretagne par le petit État de Honduras.

Les Caraïbes sont laborieux, mais aussi fort dé-

gieuse, et il n’est pas rare d’en rencontrer étendus par les chemins et dans un état d'ivresse révoltant. Ils parlent l'anglais et l’espagnol avec cet accent créole qui rend presque ces deux langues incompréhensibles aux Européens. La langue propre à ces nègres n’est pas le caraïbe, comme plusieurs voyageurs l'ont affirmé; c’est tout simplement un mélange d’africain et d'espagnol.

Le nombre des Caraïbes répandus tout autour du golfe de Honduras ne dépasse pas cinq cents (ceux de Bélize exceptés).

Is sont tous catholiques, mais catholiques trèsfantaisistes.

Leur industrie principale est la pêche et la coupe du bois d’acajou. Ils sont tous de bons marins. Leurs femmes les accompagnent à la mer et elles nagent comme des sirènes ; la baie de Honduras est toujours sillonnée de leurs frêles pirogues. C’est dans cette petite et légère embarcation qu’ils vont porter à Bélize les grosses tortues qu'ils ont, seuls, l'adresse de pêcher, et la vente de ce précieux reptile les rend riches pour toute une semaine.

Le patron de l’Aurora, qui me rejoignit au milieu du village, me demanda si je voulais qu’il me conduisit chez le gouverneur de Lewingston, et comme je ne lui répondais pas, croyant que sa proposition

était une plaisanterie matelotesque, il ajouta :

* — Mais, monsieur, il y a à Lewingston-un gouver-

LEWINGSTON. 167

neur, et je puis même vous assurer que ce gouverneur n’est pas la moindre curiosité que renferme le pueblo.

— Eh bien! fis-je en riant, conduisez-moi donc chez cette curiosité.

Nous arrivâmes en cinq minutes à la porte d’un petit enclos, Un grand vieillard nègre, vêtu d’un caleçon de bain et d’une chemise flottante, vint nous ouvrir avec empressement.

— Señores, nous dit-il en s’inclinant, haganme el favor de pasar adelante. (Messieurs , faites-moi la grâce d'entrer.)

Nous entràmes dans un grand rancho éclairé par quelques copeaux de sapin qui brûlaient à la porte, et le vieillard, après avoir cérémonieusement avancé deux escabeaux de bois de cèdre, nous invita à nous asseoir, tandis qu’il restait debout.

— Vous êtes le gouverneur de Lewingston? lui demandai-je, et cela dans la langue dont il s’était servi pour nous recevoir; Car, gràce aux leçons d'espagnol que j'avais reçues à la Havane et à Vera-Cruz, je pouvais déjà converser dans la belle et facile langue de don Quichotte. Voulez-vous apprendre une langue étrangère vite? Eh bien! prenez une jeune et jolie femme pour professeur. Elle vous apprendra à conjuguer le verbe aimer, et quand vous saurez ce verbe-là, le reste vous viendra tout seul.

— Si, señor, me répondit-il

— Et il y a longtemps que vous exercez cet em-

ploi?

— Cent ans! fit-1l en se redressant.

— Tata-Marco, dit le patron de l’Aurora, monsieur est un Français; il a rencontré tout à l’heure votre ami de l’île Verte qui n’a point voulu causer avec lui... Vous seriez furieusement aimable si vous

vouliez bien dire à monsieur l’histoire de votre ami.

— Je lui en dirai tout ce que j'en sais, señor capitan, répondit le gouverneur; mais, auparavant, permettez-moi d'offrir à Su Excelencia un petit verre d’eau-de-vie et un bon cigare de la Havane.

| Je pris le petit verre d’eau-de-vie du bon gouverneur et je m’étendis dans un hamac en fumant le puro qu'il m'avait donné; puis, quand il se fut assis lui-même, je lui dis :

— Je ne suis pas sûr, señor gobernador, de vous avoir bien compris; car j'ai cru entendre que vous étiez depuis cent ans le chef de ce village.

— Vous ne vous êtes point trompé. J’ai effectivement dit à Votre Grâce que j'étais depuis cent ans le gouverneur de Lewingston.

— Quel âge avez-vous donc?

— Cent trente-deux ans!

À voir ce vieillard souple et vert encore, malgré son grand âge, je me rappelais ces centenaires que j'avais vus dans le Liban, et qui, en me racontant les

vieilles guerres de leur montagne, commençaient invariablement leur récit par cette phrase qui ne

LEWINGSTON. 169

manquait pas d’exciter prodigieusement ma curiosité : «Il y a cent ans, j'étais jeune... » Tata-Marco! était un de ces phénomènes des terres privilégiées; il s’avançait bravement dans son second siècle et sans paraître nullement accablé du poids d’une aussi longue existence.

Il était noir comme l’ébène, et ses cheveux crépus avaient la blancheur jaunâtre de la laine; ses bras et ses jambes nus étaient fort maigres; on eût dit que sa chair s'était séchée autour de ses os; mais, malgré cela, il avait encore la démarche vive et le geste vigoureux.

— Voyons donc, dit tout à coup le patron, voyons donc, querido amigo, l'histoire du Français.

— Je vais, répondit le centenaire, vous en dire tout ce que j'en sais; ce ne sera pas long :

«Il y a dix ans, je vis arriver ici un homme chargé d’une corbeille pleine de poissons et de fruits, qui me demanda si je voulais lui acheter ces divers produits de sa pêche et de son jardin. Il parlait mal l'anglais et plus mal encore l’espagnol. Je l’invitai à se reposer et je lui donnai à manger. Quand il eut pris un peu de repos, je le priai de me dire son nom.

«— Mon nom! me répondit-il avec amertume, est-ce que j'ai un nom ? Demandez-le au vent qui m'a

4. Tata-Marco est très-connu dans toute l'Amérique centrale; nous devons ajouter qu’il y est aussi très-estimé,

amené sur cette terre, le vent ne vous le dira pas. Eh bien! je ne suis point plus savant qué le vent de la mer, j'ignore si j'ai un nom, et je réponds à tous ceux qu’il plaît aux hommes de me donner.

« — À votre accent, lui dis-je, vous paraissez être Français.

« — Oui! fit-il avec une sorte d’exaltation dans la voix et un amer sourire sur les lèvres, la France est le pays où je suis né, où j'ai souffert, où j'ai béni Dieu et maudit les hommes. Depuis deux ans, j'ai quitté mon pays que je ne reverrai jamais ; jai employé ces deux ans à me choisir une retraite inconnue de tous les hommes, je lai trouvée depuis six mois et elle est voisine de votre village. Tenez! ajouta-t-il en se levant et en me conduisant à la porte, c’est cette petite île toute verte et toute fleurie que vous voyez là, tout droit devant vous. J’ignore à quel pays elle appartient; mais je m’en suis emparé; elle me plaît, et jamais on ne m'en fera sortir vivant.

« — Vous vivez là tout seul, depuis six mois ?

«— J'ai avec moi des poules, des oiseaux, un chien, une chèvre et des serpents. Ma compagnie est très-variée et je n’en saurais supporter d'autre. Je connais les hommes, j'ai vécu avec eux et je sais qu’ils sont plus malfaisants, plus venimeux que les reptiles de mon île... Je les fuis comme on fuit les bêtes féroces. à

« — Mais, lui dis-je, d'après ce que vous medites,

LEWINGSTON. 171

Ch]

j'ai quelque peine à comprendre votre présence LUE AE

« — Vieillard, me répondit le Français, en me regardant en face et avec un sourire qui me fit presque peur, aurais-tu donc la prétention de te croire un homme? Regarde ta peau, elle est noire comme la nuit ; regarde tes cheveux et ta barbe, tes cheveux et ta barbe sont de la laine : tu n’es pas un homme, vieillard, tu es un nègre. »

— Eh bien! il est aimable, votre compatriote! interrompit le patron de l’Aurora. Je lui fis signe de se taire et Tata-Marco continua :

«— Dans ce pays, hasardai-je timidement, où l'esclavage est aboli, on veut bien admettre que le nègre est un homme.

«— Si tu étais un homme, répondit le Français, toujours de son ton fiévreux, presque colère, si tu étais un homme, un vrai homme, tu m'’aurais déjà chassé de ta case. Un homme, un vrai homme ne se laisse pas outrager chez lui par un misérable tel que moi, il ne donne pas à manger à ce misérable, il le chasse, ou, s’il ne le chasse pas, il le tue.

« — Ami, dis-je alors au Français, je vois que tu as beaucoup souffert; ton cœur déborde d’amertume et tu reportes sur toute l’humanité la haine que tu as Conçue Contre quelques hommes. Cela n’est pas juste, cela est mal, mon enfant, et, pour avoir le droit de se croire meilleur que ses semblables, il faut être capable de leur pardonner le mal qu'ils

nous ont fait. Viens vivre avec moi, quitte ton île où tu n’entends d’autre voix que la tienne, où tu ne peux causer qu'avec toi-même, en évoquant tes tristes souvenirs, pauvre cœur tourmenté! Sois mon hôte, sois mon enfant! Ici, nous parlerons de tout ce qui pourra te plaire; tu me trouveras toujours doux et paternel, et je te ferai voir que si mon visage est noir, mon cœur est blanc comme celui d’un homme vertueux et ami des hommes. Tu pourras me taire ton secret; je ne te demanderai plus ton nom... Si tu as été une victime, je t'aimerai et te consolerai comme si j'étais ton père; si tu as commis des fautes ou des crimes, je te les pardonnerai; car Dieu donne à ceux qui ont mon âge ce pouvoir tout céleste...

« — Nieillard, dit l'inconnu en se levant, ce que tu m'as dit m'a fait du bien. Je n’accepte point ton hospitalité ; mais je veux t’aimer.et me montrer digne de ta bonté. Écoute : je n'ai point commis de crimes ; mais j'ai été victime des crimes de mes semblables. Mon cœur était bon et doux comme le tien, et si, aujourd’hui, il est plein de haine et de doute, c’est que je n’ai point vécu comme toi sur un rocher ; c’est que j'ai vécu avec les hommes et que j'ai pu apprécier leur caractère lâche et cruellement égoïste. Je vais te dire tout ce que je puis te dire de ma vie : j'étais riche; à vingt ans, j'avais des amis que j'aimais et dont je me croyais aimé. L'un d’eux, pauvre et sans famille, était un frère pour moi. Mes

LEWINGSTON. 173

secrets étaient à lui comme à moi; ma maison était la sienne, ma bourse était la sienne. Tout ce que j'avais, ilen était le maître. Eh bien! bon vieillard candide, écoute encore la fin de mon histoire. — Je me mariai à une belle jeune fille que j'aimais et que j'avais choisie dans une classe inférieure à la mienne... Mon ami, qui devait être un frère pour elle, fut son amant... Il me l’enleva avec tout l'or qu'il put trouver chez moi, et il alla commettre en Italie, en Espagne et en Allemagne toutes sortes d’infamies. Il avait pris mon nom, et quand un jour je pus me mettre à sa poursuite, je fus arrêté par des gens de police comme coupable de plusieurs vols et condamné par les magistrats qui, malgré mes protestations, s’obstinèrent à me garder en prison jusqu’à ce que j’eusse pu leur prouver leur erreur.

«Je devins fou; mais, hélas! la raison me revint...

« Je m'embarquai pour l'Amérique. Deux ans, j'ai parcouru les villes et les forêts du Nouveau Monde, portant avec moi le poids de mes douleurs jusqu’au jour où j’atteignis la petite île où je me suis établi et d’où je ne sortirai plus... Voilà, ajouta le Français, les yeux pleins de larmes, voilà, bon et généreux vieillard, tout ce que je puis te dire de ma vie. Ai-je raison de haïr les hommes et de les fuir comme des monstres 1?...

4, Tout est vrai dans cette histoire, malgré le ton romanes- 10,

l4 MEXIQUE, HAVANE ET GUATEMALA.

« — Mon pauvre enfant, fis-je en serrant dans mes mains les mains de l’infortuné, je dois vous répéter ce que je vous ai dit : s’il existe des méchants dans ce monde, il ne faut pas pour cela maudire et prendre en haine toute l'humanité. Vous êtes jeune encore, l’âge apportera le calme en votre cœur et Dieu vous fera la grâce de pouvoir oublier les hommes pervers qui vous ont rendu si malheufeux. |

Te Se POS —

« — Je n'ai pas la foi qui sauve, murmura

le Français. Adieu! Vous êtes un bon vieillard;

je vous aime et viendrai vous voir de temps en © temps.

« Il tint parole. Tous les mois, je vois une fois se détacher sa pirogue de l’île qu’il s’est choisie, et il arrive bientôt ici. Tous mes compatriotes sont ses

que avec lequel elle est racontée et qui était celui de Tata- Marco. Le Français se nommait le comte de R... Sa femme, enfin abandonnée par le coquin qui l'avait séduite, est morte en Californie où elle exerçait un vilain métier. — Il est triste de penser qu’on puisse devenir fou pour de telles créatures. M. de R... était un bon jeune homme. Riche à vingt ans, il avait mené cette vie d’étourdissement que mènent aujourd’hui beaucoup de fils de famille. Son prétendu ami était un Grec qui a, dit-on, maintenant une belle fortune à Boston.

Décidément les fripons ont du bonheur dans ce temps-ci.

Un autre coquin nommé Baudroux, qui se faisait appeler le comte de Maillet à Guatemala, est actuellement un grand négociant aux États-Unis. — Son histoire judiciaire est dans les ar-

chives du consulat général de France à Guatemala,

LE WINGSTON. 175

amis, il s’ingénie à trouver l’occasion de leur être agréable , il aime à les obliger; aussi il n’est point un Caraïbe de toute la côte qui ne soit prêt à donner sa vie pour le Français. »

— Mais, dis-je au gouverneur, on m'a dit que votre pauvre ami avait perdu la raison, et qu’il passait de longues heures à converser avec une vision.

— Oui! répondit Tata-Marco, mon malheureux ami est devenu fou. La solitude qui l’a laissé tout entier à ses tristes pensées a exalté son esprit, et comme le Français est un bon et noble cœur, il a aimé tous les fantômes qui erraient dans son cerveau. — Il est amoureux de la Vierge Marie, des anges, et il se croit le possesseur de tous les astres du ciel.

Je savais tout ce que je désirais savoir sur mon pauvre compatriote, et, l'heure de retourner à bord de l’Aurora étant venue, je pris congé du bon centenaire de Lewingston.

Nous retraversàmes, le patron de la goëlette et moi, la rue principale du village, et nous vimes plusieurs groupes de nègres et de négresses se divertir devant la porte de leurs cases. Les uns dansaient une ronde autour d’un grand feu alimenté avec des copeaux de pin résineux, les autres chantaient et buvaient du rhum. La plus charivarique musique que l’on puisse imaginer animait ces danses et ces chants Elle se composait d’une mauvaise guitare, d’une flûte en roseau et d’un tambour fabriqué avec

un petit baril défoncé et recouvert à ses deux extrémités d’une peau de chèvre desséchée.

Nous arrivàmes heureusement à bord de l’Aurora, et deux heures après notre retour nous levions l’ancre pour entrer dans la charmante rivière d’Izabal.

LA RIVIÈRE D’IZABAL.

Il faudrait être poëte et grand poëte pour décrire la beauté de ces nuits calmes et parfumées. Si, pendant le jour, la chaleur vous empêche d'admirer les merveilles de cette nature, féconde jusqu’à la prodigalité, jusqu’à l’extravagance, si la fatigue ferme vos yeux et vous Ôte la possibilité de jouir de la vue de ces tableaux qu'aucune plume, qu'aucun pinceau ne sauraient rendre, la nuit, couché sur le pont d’un bateau et roulé dans les plis d'un sarap, ou étendu sur une natte de jonc, vous pouvez ouvrir VOS Yeux et votre âme et compter les étoiles qui brillent comme des escarboucles sur un ciel de velours bleu, vous pouvez aspirer ces brises toutes chargées de mille parfums, enivrantes comme la vapeur du nar-

ghuilé et mélodieuses, avec leurs ailes qui moirent les flots limpides, comme les soupirs de Ja harpe éolienne. Vous entendez au loin, dans les forêts vierges, mille bruits qui annoncent que tous les redoutables hôtes de ces solitudes ne sont point endormis : tantôt, c’est la fanfare éclatante d’un oiseau veilleur; tantôt, c’est le sonore rugissement du tigre, tenant conseil de famille au fond d’un carrefour ; d’un autre côté, c'est le cri du singe qui se balance au bout d’une liane flexible ; plus loin, c’est le sifflement du serpent qui vient de ravager tout un nid de jeunes perroquets. Les forêts ont, comme les cités, leurs drames émouvants, leurs luttes terribles, et pour s’en convaincre, il faut naviguer une nuit sur la rivière d’Izabal.

Dès que le jour paraît, que le soleil jette ses flots de rubis sur les arbres et sur les rochers, le tableau s’anime et devient tout à fait éblouissant. Qu'on se figure une rivière, verte comme une émeraude et coulant à travers une forêt plantée sur des rochers à pic et tout couverts de verdure et de fleurs: des arbres qui datent de la création: des fleurs de toutes couleurs qui grimpent et couronnent tous les sommets ; des lianes qui se nouent, qui étranglent par mille guirlandes les palmiers aux aigrettes élancées, retombent comme des cordons de soie, et

remontent pour embrasser encore d’autres géants Sylvestres. De beaux oiseaux blancs, verts, bleus, rouges, roses, couleur de feu, volent, chantent et se

LA RIVIÈRE D'ZABAL. 179

poursuivent dans ces bois vieux comme le monde et respectés depuis la création; des papillons, couleur de rubis, couleur de topaze, couleur de saphir, floconnent dans l’air, se reposent de fleur en fleur, rasent les flots verts, remontent, redescendent comme les bijoux d’un écrin de fée que l’on éparpillerait dans les airs. Un écho moqueur est caché dans les anfractuosités du rocher de Alquitran, et il s'amuse à répéter les cris de nos matelots caraïbes.

Le soleil devient brûlant. — La goëlette est remorquée par une douzaine de frêles pirogues, montées chacune par deux rameurs. À chaque coude de la rivière, les pirogues vont porter une amarre sur un arbre et les matelots halent dessus pour faire avancer la goëlette. Nous faisons ainsi une lieue toutes les deux ou trois heures.

Notre barque se croise souvent avec d’autres barques qui descendent la rivière et vont à Bélize ou à Santo-Thomas. Le patron échange quelques paroles avec les patrons qu’il connaît ; il leur demande des nouvelles de l'intérieur. Les nouvelles ne sont pas bonnes : — Guatemala est en pleine insurrection. Toutes communications entre la capitale et la côte sont interrompues. Des bandes de voleurs parcourent les routes, pillent les voyageurs et les tuent : les Lucios en font autant de leur côté.

Nos matelots soufflent dans un coquillage comme des tritons et produisent ainsi un son qui, répété

par les échos du rocher, ne manque pas de surprendre mes oreilles européennes.

Nos repas se font sur le pont de l’Aurora. C'est un Caraïbe qui cuisine et nous sert. Les mets qu'il apprête sont fort simples : une omelette, des tranches de jambon grillées, des bananes frites, et pour dessert toutes sortes de fruits délicieux qu’il cueille le long de la route.

Au moment où j'écris ces lignes nous sommes dans un cercle de verdure délicieux. Les arbres plantés sur le roc vif atteignent une hauteur qui, comparée à celle de nos plus grands chênes, ferait paraître ceux-ci comme des nains.

Ce qui me semble tout à fait insupportable, c’est la perpétuelle chanson de nos bateliers ‘. Ce chant qui ne finit pas, exécuté par une douzaine de voix discordantes, a quelque chose qui vous agace, qui vous abêtit et vous donne envie de quereller. Je ne voudrais pas rester un mois sur la rivière, toute belle qu’elle est, à la condition d'entendre toujours cette infernale chanson.

On fait à bord de l’Aurora une effroyable consommation d’eau-de-vie de canne. Chaque batelier qui passe est invité à venir prendre sa ration.

Le paysage continue à se dérouler splendide. Le soleil me chasse de partout. En bas on étouffe, en

Page 1