‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 28 sur 80 · ÉMANCIPATION DE TOUTES LES PROVINCES DU CENTRE-AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

ÉMANCIPATION DE TOUTES LES PROVINCES DU CENTRE-AMÉRIQUE

La capitainerie générale de Guatemala fut, pendant plus de trois siècles, gouvernée par des commandants espagnols, qui n’avaient d'autre but que de s’enrichir et d'alimenter, pour ainsi dire, la cupidité de leur cour. Peu leur importait que les bras manquassent à la terre, que la population indigène s’ensevelit dans l’abrutissement et diminuât de jour en jour davantage, pourvu que les mines d’or et d'argent, si mal exploitées qu’elles fussent, pussent néanmoins remplir les caisses du roi et les leurs, pourvu que les couvents, les chapelles et les églises, élevés de toutes parts, fussent abondamment pourvus de tout ce qui était nécessaire à la vie des moines, des

chapelains et des curés, errant à travers les villes et les villages, et se prétendant envoyés par Dieu, dans ce malheureux pays, pour ouvrir aux Indiens les portes du ciel à deux battants. Au lieu de développer l’esprit des habitants, de les doter de l’industrie qui, par les soins des conquérants arabes, avait enrichi leur patrie, les révérends pères ne songèrent qu'à abrutir leurs esclaves et à les faire travailler comme des bêtes de somme dans les champs qu'ils leur avaient arrachés. (était par le fanatisme et par la tyrannie la plus monstrueuse qu'ils savaient se faire obéir, et la moindre infraction à leurs ordres était toujours punie par eux de supplices dont l’atrocité ne le cédait en rien à ceux imaginés par les monstres humains dont l’histoire a marqué les noms de son fer chaud.

On ne peut, sans frémir d'horreur, lire les récits que Las Gasas fit à la cour d’Espagne, de toutes les violences, de toutes les tortures infligées aux Indiens par les gouverneurs de son temps‘. Ces récits offrent

1. Les maitres espagnols, au dire de Las Casas, écrasaient les femmes enceintes sous les pieds de leurs chevaux. Ils brülaient les Indiens à petit feu, et le but de ces atrocités était toujours d’arracher de l’or à leurs victimes.

C'était en invoquant le nom d’un Dieu d'amour et de bonté que des prêtres osaient ordonner de pareils supplices. La sainte inquisition avait été introduite dans les possessions espagnoles, et l’on peut dire que cette abominable institution a fait plus de mal aux Indiens que les canons et les mousquets des aventuriers d'Espagne.

des tableaux qui font pâlir ceux de l'enfer imaginés par le Dante. La cour d'Espagne nomma Las Casas protecteur des Indiens, et n’en continua pas moins d'encourager l’abominable conduite de ses gouverneurs, qui décimèrent les populations , ruinèrent le pays et le plongèrent dans un état d'ignorance, de superstition et de barbarie qui n’existait certainement pas avant la conquête.

Cependant une nouvelle race était née sur ce sol. Les maîtres avaient, pour leurs plaisirs, fait les honneurs de leurs couches à de belles esclaves, qui leur avaient donné des fils. C’étaient ces fils de race espagnole et de race indienne qui, un jour, devaient s'approprier les conquêtes de leurs ancêtres et les arracher au joug de l'Espagne. Les temps avaient marché. L'Amérique du Nord s'était émue tout d’un coup à la voix d’un grand homme de cœur. Washington avait levé l’étendard de l'indépendance, et de tous les côtés des hommes courageux avaient répondu à son appel, et, avec lui, avaient proclamé la liberté civique. L'Europe devait, elle aussi, entrer bientôt en fermentation, et la France était la nation choisie par Dieu pour répandre dans l'univers la lumière fécondante qui devait éclairer les peuples et leur inspirer l'amour de la patrie et de l’indépendance. La vieille féodalité craquait partout dans ses fondements, des flots d'enthousiasme couraient par tous les mondes , électrisant les peuples et leur fai-

sant entrevoir, pour prix de leurs efforts, une Com-

plète régénération et de splendides destinées. Tous ces bruits, tous ces actes arrivaient, portés par une fiévreuse exaltation, sur tous les points du globe; ils traversaient les déserts, les mers et les continents avec la rapidité de l’éclair, et, à mesure que les peuples les entendaient, leurs yeux s'ouvraient au jour, leurs cœurs s’éprenaient ardemment du saint amour de l'indépendance.

Les villes de Quito, de Santa-Fé et de Carthagène veulent tout d’abord suivre l'exemple des États-Unis et s’insurgent hardiment contre le gouvernement de la métropole. Dans la Nouvelle-Espagne, les Mexicains Ayende, Hidalgo, Avazolo-Aldamas, jettent des premiers le glorieux cri d'émancipation. Une lutte acharnée s’établit entre les partisans de la liberté et leurs antiques Oppresseurs. Le sang des premiers coule de toutes parts, répandu par l'épée des Pezuelas et des Callegas: mais ce sang n’est pas répandu en vain; au milieu des désastres d’Aculco et de Guaqui, l'esprit d'indépendance reçoit une grande impulsion.

À Guatemala, les agents espagnols employaient tous les moyens pour cacher aux habitants l’agitation de leurs voisins. Ils payaient des écrivains pour qu’ils peignissent dans leurs journaux les indépendants comme des scélérats, et les noms d’hérétiques et d'insurgés étaient ceux par lesquels les espagnolistes les désignaient. Les moines et les curés fabriquaient des miracles, tendant à prouver au peuple

que Dieu était contraire à l’émancipation, et, au milieu de processions carnavalesques, ils fulminaient de grotesques anathèmes contre les partisans du mouvement insurrectionnel. Pendant que le clergé se livrait à ces ridicules jongleries, le gouvernement colonial faisait force promesses aux habitants; il leur déclarait qu’ils seraient exonérés de tout tribut S'ils persistaient à rester soumis au roi d’Espagne ; il abolissait quelques peines infamantes et supprimait la honteuse cérémonie qui se célébrait annuellement pour perpétuer la mémoire de la conquête ; il décrétait que les Centro-Américains jouiraient désormais des droits et priviléges inhérents aux habitants de la Péninsule ; il voulut bien que la province nommât quelques députés aux cortès, et, pour mettre le comble à ses libéralités, il décerna aux Guatemaliens le titre aussi pompeux qu’humiliant de très-fidèles et très-loyaux vassaux!.

Telle était la situation de l'Amérique centrale au commencement de l’année 1811. Le capitaine général, don Antonio Gonzales Saravia, avait été remplacé par don Jose Bustamente y Guerra. Cet officier général s'était signalé auprès de sa cour par son zèle à poursuivre les indépendants de Montevideo. Ses violences et ses persécutions contre eux étaient

(1) J'emprunte tous ces détails à M. Marure, l'historien de la république de Guatemala. Son livre est écrit avec talent et savoir.

de bonnes recommandations auprès du gouvernement de Madrid, qui ne doutait pas qu'un homme du caractère de cet Espagnol ne fût propre à arrêter les mouvements insurrectionnels dans les provinces du Centre-Amérique. — Dur, inflexible, vigilant et taciturne, dit M. Marure, dans son histoire de la révolution de son pays, Bustamente était bien le gouverneur qu'il fallait, — non pour arrêter les progrès de la révolution, mais pour Îles développer par l'abus même de son pouvoir violent. Un homme plus doux, plus bienveillant, fût peut-être parvenu à ralentir la marche de ce que les royalistes appelaient le mal, et de ce qui n’était, en définitive, que le bien venu par la force du temps et la propagation des lumières pour le bonheur des peuples longtemps opprimés; car, il faut bien qu’on le reconnaisse, Dieu veut le progrès de l’esprit humain, et les événements qu’il prépare doivent arriver à leur heure.

Bustamente commença par mettre en vigueur toutes les mesures de surveillance prises antérieurement par son prédécesseur, et il en prit bientôt lui-même de plus sévères, qui établissaient un système d'espionnage incessant et de, persécution absurde. 11 se créa une troupe d’alguazils occultes qui se répandaient partout comme une nuée d'oiseaux de proie autour des libéraux, et ne les quittaient jamais sans leur avoir arraché un lambeau de leurs secrets.

Les perquisitions se poursuivaient de domicile en domicile, et la moindre découverte de papiers ou de

livres réputés dangereux donnait lieu aussitôt à l’incarcération des personnes en la possession desquelles ils étaient trouvés. Malgré ces rigueurs, et peut-être à cause de leur excès, les idées de liberté continuèrent d’enflammer les esprits, et, de toutes parts, s’élevaient des murmures contre le despotisme inintelligent de Bustamente. L’insurrection était dans l’air : toutes les poitrines, toutes les bouches en aspiraient les fortes émanations, et, bien que l'heure de l’affranchissement n’eût point sonné encore, bien qu'aucun plan ne fût arrêté pour travailler au grand œuvre, bien que les amis de la liberté ignorassent encore leur force , qu’ils n’eussent pu se compter, on sentait partout ce malaise qui naît toujours à la veille des grands événements agiter les masses de la nation asservie, et chaque citoyen prévoyait déjà, dans son œur, le succès de la sainte et noble cause qu’il avait tacitement embrassée. ns

Les premiers Centro-Américains qui se prononcèrent en faveur de l'indépendance furent les curés de San-Salvador, don Mathias Delgado! et don Nico-

4. Le docteur Delgado était, au dire de M. Marure, un patriote ardent, mais très-ambitieux. À force d’intrigues, il fit ériger sa cure en évêché par l’assemblée des États du Salvador. L'archevèque de Guatemala, le docteur Casaus, homme trèsjaloux de son autorité, rendit compte au pape de l'élection de Delgado, et Sa Sainteté écrivit une lettre fort longue au nouvel évôêque pour l’inviter à déposer la mitre qu’il avait usurpée, le

Fer =

las Aguilar, les deux frères de ce dernier, Manuel et Vicente, et les citoyens Juan Manuel Rodriguez et Manuel Jose Arce. Ils établirent un plan de conspiration qu'ils mirent à exécution le 5 novembre 1811, et qui les rendit maîtres de trois mille fusils, en assez bon état, et d’une somme de 200,000 piastres qui se trouvait déposée dans les caisses royales. Ce fut avec ces premières ressources qu'ils tentèrent de propager la révolution. Une grande partie du peuple salvadorien secondait leurs desseins et semblait même entretenir des relations dans un but identique avec les populations de Metapan, de Zacatecoluca, d'Usulutan et de Chalatenango; mais les autres parties de la province étaient encore peu disposées à adhérer aux principes mis en lumière par

menaçant des foudres du saint-siége dans le cas où il s’obstinerait à enfreindre ses ordres sacrés. « Tu as commis tant « d’horribles choses, lui disait Léon XII, que l’on peut en toute « vérité t'appliquer ces paroles de l'Évangile (je les prononce « en pleurant) : « Tu es entré comme un voleur et un sauteur « dans le parc des brebis, non par la porte, mais par un « autre côté, pour les perdre et les tuer. » Tu as eu l’audace de « nous écrire pour nous demander de daigner approuver et « sanctionner par notre autorité apostolique ce que tu as fait. « Maïs sache bien que nous ne pouvons ni approuver ni sanc- « tionner de pareils faits sans déshonorer notre ministère « apostolique, etc. »

La lettre continue sur ce ton pendant quatorze pages. Delgado envoya au diable le saint-père et continua d’administrer

son évêché jusqu’au jour où les États du Salvador, pour avoir la paix avec Rome, consentirent à le lui enlever.

les auteurs du mouvement. La crainte d’irriter la sévérité des capitaines généraux gouvernant le Centre- Amérique décida la ville de San-Miguel, les bourgs de Santa-Anna, de Sonsonate et de San Vicente, à protester contre les propagateurs de la révolution, et, pour bien prouver leur soumission au gouvernement espagnol, les habitants de ces divers lieux s’empressèrent de renouveler le serment de vasselage et de fidélité qu’ils lui avaient fait jadis ; ils firent imprimer des feuilles pamphlétaires dans lesquelles ils maudissaient, en termes énergiques, les chefs de l’émeute, qu'ils appelaient des dévastateurs et des sacriléges. Ges villes et ces bourgs firent plus encore ; pour bien montrer leur zèle et leur soumission à la Péninsule, ils renvoyèrent au capitaine général les promesses d’affranchissement qu'il leur avait données, et la ville de San Miguel fit même brûler par la main du bourreau les documents dans lesquels elles étaient consignées.

Le peuple est partout le même, et l’histoire des communes de France montre plus d’une fois de semblables défaillances. II faut qu’un peuple s'exerce à la lutte, qu’il essuie plusieurs défaites avant d’obtenir des victoires. La fatale ignorance de son droit et de sa force le fait hésiter longtemps ; il va, plusieurs années, comme un enfant qui s’essaye à marcher, en tâtonnant vers son but : il est, au fur et à mesure que sa croissance augmente, que son discernement s’éclaire, que sa volonté grandit, hardi jus-

qu'à la témérité et courageux jusqu’à la folie; vous le voyez s’élancer, plein d’une héroïque imprudence, contre les obstacles qui se dressent devant lui, et comme il est encore trop faible, trop inexpérimenté pour les vaincre, il s’arrête tout d’un coup, comme effrayé de son audace, et il retend avec soumission les mains aux fers que lui présentent ses oppresseurs.

Dès que la nouvelle du mouvement de San-Salvador arriva à Guatemala, le capitaine général Bustamente conféra des pouvoirs extraordinaires au colonel Jose Aycinena, afin qu’il allàt combattre l’insurrection et rétablir l’ordre dans cette partie de la | colonie. Il adjoignit à cet officier plusieurs commissaires, et l’archevêque, qui ne voulait pas rester inactif, envoya un moine nommé Jose Mariano Vidaurre, qui eut pour mission de sermonner les insurgés et de les menacer de la colère divine, s’ils ne se soumettaient pas promptement au gouvernement péninsulaire. Le peuple, retombé dans son apathie et redoutant la vengeance probable du gouverneur, reçut avec des acclamations de joie ces divers envoyés qui se présentèrent à lui en médiateurs, et il rejura de garder sa vieille fidélité au roi d'Espagne.

Peu de temps après les événements que nous venons de raconter, la ville de Léon, capitale de la province de Nicaragua, et plusieurs bourgades se soulevèrent à l'exemple du Salvador, mais sans que ce soulèvement eût plus de résultat que celui qui

avait eu lieu dans la province voisine. Il manquait encore, à cette époque, aux citoyens du Centre-Amérique, cet esprit d’union, cette similitude de besoins et d'intérêts qui font la force et assurent le succès des grandes entreprises populaires. Le temps marchait, marchait vite en faveur des idées d’affranchissement, mais le jour du triomphe était loin encore.

J'aime à suivre, pour ainsi dire pas à pas, les progrès des idées libérales d’un peuple qui, gouverné pendant plusieurs siècles par les pachas du roi des Espagnes , n’avait eu besoin que d’entendre les cris d'indépendance des peuples de l’Europe et des États- Unis, pour vouloir, lui aussi, devenir maître de ses destinées. Personne, parmi les révolutionnaires du Centre-Amérique, personne assurément n’avait songé à ce qu’il ferait de sa liberté, une fois que cette liberté serait conquise ; aucun plan de gouvernement n’avait germé dans l’esprit des chefs, aucun d'eux d’ailleurs n’était capable de conduire son pays. L’instruction de la plupart des Centro-Américains était tout élémentaire; les Espagnols avaient toujours eu grand soin que les professeurs de leurs écoles tinssent les esprits dans un demi-jour d’érudition. Un peu de droit et beaucoup de théologie étaient tout le fond d'enseignement des académies. Les moines mettaient tous leurs soins à diriger leurs élèves vers l’état clérical, et les quelques professeurs laïques qui étaient tolérés par l’inquisition

avaient pour ambition de faire des jeunes gens qui fréquentaient leurs cours des admirateurs de la puissance espagnole. L'histoire, la politique étaient des sciences qui n’arrivalient que travesties et muselées à Guatemalat, et si, par hasard, un citoyen doué d’assez d'intelligence pour deviner ce qu’on voulait lui cacher tentait de s’instruire seul et de se rendre compte de certains grands faits historiques, ce citoyen était bientôt déclaré dangereux et tenu en surveillance par la police ombrageuse des capitaines généraux. Aucun Centro-Américain n'avait donc pu formuler le moindre plan de gouvernement; aucun, selon nous, n’était apte à émettre des principes qui servissent dans l’avenir de base à la révolution qui arrivait, portée par mille courants électriques; mais peu importait à ces hommes épris de la liberté! ce qu'ils désiraient obtenir tout d’abord, c'était leur affranchissement, c'était le renvoi de leurs maîtres : après cela, disaient-ils, ils verraient bien à s'arranger entre eux. Hélas! ils ignoraient qu’il est plus dificile de créer un gouvernement que d’en renverser des centaines. Ils devaient plus tard en faire la triste expérience et expier par le déchirement de

1. L'Espagne s’était constamment appliquée à tenir ses colonies de l’Amérique centrale dans l'ignorance des grands faits qui s’accomplissaient en Europe. Une loi du gouvernement métropolitain punissait de mort tout étranger qui entrait dans le Guatemala sans avoir obtenu l'autorisation de

s’y rendre.

leur malheureux pays les fautes nées de leur ignorance politique.

Après les mouvements malheureux qui avaient eu lieu dans la province du Salvador et dans la ville de Léon, les habitants de Grenade, l’une des grandes villes de Nicaragua , se soulevèrent à leur tour. Le 22 décembre 1811, le peuple, réuni en assemblée, demanda énergiquement la déposition de tous les agents espagnols, et ceux-ci, effrayés par la grande voix populaire qui leur reprochait leur conduite odieuse, s’empressèrent de donner leur démission, et ils émigrèrent en masse à Masaya. Le 8 janvier 1812, les chefs de la révolution s’emparèrent par surprise du petit fort de San Carlos, qu’ils convertirent immédiatement en prison d’État pour les officiers ‘européens. La discorde, comme cela arrive malheureusement trop souvent dans les réunions politiques, ne tarda point à diviser les indépendants de Grenade. L’évêque Nicolas Garcia Xérès, nommé par eux gouverneur intendant du pays, fut bientôt accusé de favoriser les fonctionnaires espagnols : le doute entra dans les esprits, et il enfanta bientôt une profonde mésintelligence parmi les principaux chefs de l'insurrection, mésintelligence dont ne tardèrent point à profiter les représentants et les amis de la Péninsule.

Les bannis ou les émigrés se réunirent dans la bourgade de Masaya, et de là ils demandèrent des SeCOurs au Capitaine général qui s'empréssa de les

leur envoyer. L’insurrection de Grenade eut à subir le sort de celles de Salvador et de Léon. Ceux qui en avaient été les auteurs furent bientôt — et malgré la parole du commandant Gutierres qui, au nom du roi d'Espagne et de son lieutenant, leur avait promis une entière amnistie — condamnés comme rebelles à la peine du bannissement, et plusieurs d’entre eux, notamment le père don Benito Soto, trouvèrent une tombe dans leur exil.

Une conspiration contre le gouvernement colonial s'organisa peu de temps après dans un couvent de Guatemala. Un moine espagnol nommé Juan de la Conception, sous-prieur du couvent de Betlen, en était le chef occulte. Un indigène, le docteur Tomas Ruiz, la dirigeait, et il avait pour auditeurs de ses discours et pour complices de ses actes quelques militaires qui devaient, à un moment convenu, soulever les troupes contre le capitaine général et lui faire déposer son autorité. Cette conjuration, malgré toutes les précautions que l’on prit pour la tenir secrète, fut éventée par la police du palais, et bientôt des condamnations à la garrotte, à la hart et aux galères furent lancées contre le docteur Ruiz, contre le moine Victor Castrillo, contre Francisco Barrundia, contre don Joaquin Yudice, contre le prieur, contre [Ibarra, contre Andres Dardon, contre le moine Manuel de San José et six ou sept autres individus plus ou moins compromis dans cette affaire. Le gouvernement Colonial, qui déjà manquait de force pour

î ÉMANCIPATION DU CENTRE-AMÉRIQUE. 221 se montrer rigoureux, commua ces diverses condamnations et, après quelques années de détention, la plupart des conspirateurs de Betlen furent remis en liberté.

Tels' furent les résultats des premières tentatives faites en faveur de l'indépendance.

Bustamente, l’homme sous le despotisme duquel tout le Centre-Amérique avait vainement essayé de lutter, Bustamente, la terreur des Indiens et des Ladinos, avait été remplacé par un autre gouverneur, don Carlos Urrutia. Ce nouveau capitaine général était aussi médiocre militaire qu’inhabile administrateur. Il laissa, en entrant en fonctions, subsister les règlements de police établis par son prédécesseur et manqua d'énergie pour réprimer la propagande d’affranchissement que plusieurs Guatemaliens s’efforçaient de répandre.

Lorsque la constitution espagnole fut reprise en 1820 par tout le royaume de la Péninsule, la liberté de la presse fut accordée à toutes les colonies qui ne s'étaient point encore émancipées. Le docteur don Pedro Molina profita de cette liberté pour fonder à Guatemala un journal. 11 publia dans l'Editor con- Slilucional plusieurs longs articles de critique sur l'administration, et presque aussitôt un autre citoyen créa un autre journal pour le combattre. Cette dispute entre deux folliculaires passionnés, l’un pour la liberté, l’autre pour le régime colonial, reporta les esprits à la révolution. Les royalistes, dans cette

petite guerre de presse, avaient fini par gagner du terrain ; il est vrai qu'ils employaient, outre leur éloquence, toutes sortes de moyens propres à se faire des partisans ; ils répandaient l'argent à pleines mains, et achetaient les votes des citoyens quand il s'agissait d'envoyer des députés aux cortès.

Le capitaine général Urrutia, bientôt fatigué d’une tâche au-dessus de ses forces et pressé par le docteur Siméon Cañas, l’un des principaux membres de la junte provinciale, délégua son autorité politique et militaire au sous-inspecteur général de l’armée, don Gavino-Gainza. Ce nouveau pacha espagnol était bien l’homme qu’il fallait pour laisser triompher la cause populaire. — Ambitieux jusqu'à la démence et très-amoureux de renommée, Gainza, à peine eutil pris possession du pouvoir, laissa entrevoir aux libéraux certaines espérances pour le succès de leurs tentatives. Il musela ses espions et donna ordre à ses alguazils d’être aveugles. Une telle conduite , suivie par un représentant du roi d'Espagne, ne pouvait manquer d’être fort appréciée par les indépendants du Centre-Amérique. Les espagnolistes l’accusèrent tout bas de haute félonie, tandis que leurs adversaires chantaient ses louanges dans une infinité de petites feuilles répandues en profusion dans les villes et les villages de son gouvernement.

Ce général caressait l'espoir d'être nommé roi de la capitainerie générale de Guatemala, et il eût pu

assurément réaliser son rêve s’il avait eu plus d’au-

dace et d'initiative ; mais l’ambition de ce person-

nage se noyait dans une molle prudence qui énervait sa volonté et lui faisait brûler les proclamations que, dans sa fureur de régner, il improvisait chaque nuitt.

Tei était l’état des choses à Guatemala quand le bruit de la révolution mexicaine vint surprendre les royalistes et ranimer les espérances des libéraux. Dans la petite ville d’Iguala, le colonel Iturbide avait hardiment poussé le cri de l'émancipation. Les Guatemaliens qui s’occupaient des affaires du pays se réunirent spontanément et convinrent qu'il était temps de proclamer l'indépendance du Centre-Amérique et de suivre le glorieux exemple des Mexicains : mais les hésitations de quelques hommes ralentirent encore une fois l'impulsion révolutionnaire. Les Guatemaliens n'avaient pu trouver parmi eux un homme qui, par la force de son talent ou par le mérite de sa vertu, fût capable d'enlever la majorité et de rallier autour de lui tous les libéraux. Il y avait un parti qui voulait proclamer l'indépendance du pays immédiatement et sans se préoccuper du mouvement ou de Pimmobilité des provinces voisines. Ce parti était composé des libéraux proprement dits ; il avait toute l'énergie et tout l’enthousiasme qu’il fallait pour amener le triomphe de la révolution, mais il

1. Voyez Révolutions du Centre-Amérique, par Marure, t. Ier, cher p: 80!

manquait d'expérience et d’habileté pour la diriger et pour en sortir. Un autre parti composé d'hommes plus sages et surtout plus patients se disputait avec le premier. Il voulait régler sa conduite sur celle des Mexicains et connaître, avant de se lancer dans les événements, le plan qui avait été adopté à Iguala. Le général Gainza était tout naturellement porté vers ce dernier. L’agitation extrême des libéraux exaltés l’inquiétait; il se sentait dans une fausse position, et il manquait de résolution pour en sortir avantageusement. Toutefois, et pour sauver les apparences, pour couvrir sa responsabilité auprès de son gouvernement, il se mit à blâmer, dans un manifeste qu'il publia et que plus tard il fit désavouer, tout ce qui s'était fait à Iguala. Il peignit sous les plus sombres couleurs le colonel Iturbide et ses auxiliaires, parla des vertus de son pauvre roi, et, ce devoir de conscience rempli, il s’abandonna à son apathie naturelle, tout en nourrissant secrètement dans son esprit ses ambitieuses chimères.

Cette conduite vacillante du gouverneur déplut à ceux-là même qui avaient un moment espéré trouver en lui le chef de la révolution. Jugeant avec raison que €e général n’était qu’un ambitieux sans courage, ils résolurent de le compromettre en flattant ses espoirs secrets, et ils allèrent lui offrir le gouvernement de Guatemala, à la condition qu’il consentirait à en proclamer lui-même l’'indépendance. Cet homme, qui avait condamné le plan

d’Iguala, le loua alors en termes chaleureux ; il donna une pleine et entière approbation aux trois principales garanties qu’il renfermait et qui étaient « la

conservation du culte catholique, l'indépendance de la Nouvelle-Espagne sous une monarchie modérée, et l’union intime de tous les Américains avec les Européens. » Le pauvre gouverneur ne doutait pas qu’il ne fût choisi par les Centro-Américains pour être le monarque modéré dont le plan d’Iguala avait reconnu la nécessité pour ramener la tranquillité dans le pays. 11 ne pouvait deviner que cette seconde garantie fût toute en faveur de son auteur et qu'un petit colonel mexicain nommé Agustin lturbide aurait l’audace de se faire nommer empereur de tout le pays conquis par Fernand Cortez et par Pedro Alvarado.

Le citoyen Cayetano Bedoya, envoyé par les libéraux à Oaxaca pour rendre compte au chef du mouvement mexicain de l’état des esprits, fit bientôt connaître à ses amis que la province de Chiapas, que les villes d’Oaxaca et de Tehuantepec avaient accepté le plan d’Iguala et que de nouvelles adhésions arrivaient de tous les points du Mexique. Cette nouvelle excita le zèle des libéraux cacos (exaltés) et vainquit l’apathie peureuse des libéraux modérés. Gainza lui-même crut le moment venu de montrer son bon vouloir en faveur de la révolution, etil convoqua tous les citoyens revêtus d’un caractère officiel et tous ceux que leur talent ou leur activité

avaient placés au premier rang de la nation, afin qu'ils se réunissent en junte extraordinaire et prissent la détermination qu'ils croiraient la plus propre à faire le bonheur du pays. Le 1/4 septembre 1821, don Mariano Aycinena et le docteur Molina allèrent soulever le peuple des faubourgs pour qu’il vint, par les cris qu'ils lui avaient appris à pousser, contenir les, espagnolistes et presser la junte de décréter l'émancipation de Guatemala. Une multitude énorme, conduite par don Francisco Barrundia et don Basilio Porras, déboucha le lendemain matin sur la place du palais qu'elle enferma bientôt dans un cercle impénétrable.

Dans l’une des salles du palais se tenait la junte, composée de lParchevêque, des députés de toutes les corporations, des prélats, des ordres religieux, des chefs militaires, des receveurs des finances et des principaux orateurs et écrivains populaires. Gainza en avait été nommé le président. Des discours plus enthousiastes que substantiels furent débités par les libéraux et plus où moins combattus par les espagnolistes qui, terrifiés par les trépignements et les rumeurs de la foule, consentirent à adhérer au vœu national. Gainza fut maintenu comme chef d’État, sans autre titre que celui de gouverneur. Ce n’était point là ce qu'avait rêvé cet homme ; mais il dut paraître satisfait de l’œuvre qu'il n'avait eu ni le courage d'empêcher, ni le

talent de diriger vers le but de son ambition,

La proclamation de l’indépendance de l'Amérique centrale eut lieu 297 ans 3 mois et 19 jours après le 2 juin 1524, jour de l’entrée au Guatemala du conquérant don Pedro Alvarado.

La révolution avait mis dix ans à s’accomplir. Elle n’avait point été faite dans l'intérêt du peuple centro-américain, mais dans l'intérêt des familles issues de pères espagnols et de mères indiennes. La

guerre civile, l’anarchie allaient bientôt ensanglanter le sol de cette belle contrée, et des hommes cruels, sans talent et sans honneur, allaient se disputer le pouvoir et sacrifier des milliers d’Indiens pour réaliser leurs coupables ambitions.

Nous avons cru, avant de pénétrer plus avant dans l'intérieur de la république de Guatemala, devoir donner les détails historiques qui précèdent. Maintenant nous allons reprendre notre voyage et rendre compte de nos impressions, de nos remarques, de nos renseignements obtenus.

LA ROUTE D'IZABAL À ZACAPA.

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