ESPÈCES DE BOIS QUE L’ON TROUVE DANS LA MONTAGNE
Un voyage dans ce pays ressemble toujours un peu à une expédition. Il faut avoir l'œil et l'oreille ouverts, tenir son fusil à portée de sa main pour être prêt à se défendre contre les bandits à deux ou à quatre pattes qui parcourent la forêt à toute heure de jour et de nuit. Les chemins sont difficiles, bordés de précipices dont le fond se dérobe à la vue: le soleil tombe perpendiculairement et vous brûle comme un fer chaud; vos tempes battent la générale, vos lèvres se dessèchent et vous sentez, au bout de deux ou trois heures de voyage, la fièvre circuler comme un poison dans vos artères,
Pour moi, déjà un peu accoutumé à ces rudes pérégrinations, j'étais moins souffrant que ne le sont ordinairement les Européens qui arrivent sous ce ciel embrasé, et c'était vraiment avec bonheur que je me voyais en train de faire mon ascension vers la capitale de Guatemala. Toute chose nouvelle m’enchantait : les belles orchidées, envahissant de leurs grappes odorantes la cime des arbres millénaires, m'enivraient de leurs parfums suaves et pénétrants ; les papillons couleur d’or et de feu qui passaient devant moi, les bandes de perruches, de perroquets qui traversaient la forêt en jetant leurs cris railleurs, les jurons de mes mozos, le hennissement des chevaux et des mules dans le lointain, tous ces êtres et tous ces bruits, dans un paysage splendide, me causaient de profondes et vives sensations.
J'étais beaucoup moins préoccupé de l’apparition de quelque tigre que de celle d’un serpent. 1] me semblait que je m'arrangerais mieux avec le premier qu'avec le second. Le tigre est un animal qu'on voit venir, il est d’une nature lâche et il n’attaque guère l’homme qu’alors qu’il est dévoré par la faim ; on à vu, il est vrai, beaucoup d’Indiens qui, surpris par des tigres, leur avaient servi pour déjeuner; mais l’Indien est à peine vêtu, sa chair s’offre au tigre comme un mets succulent, et il tombe dessus avec gourmandise. L’Européen est couvert des pieds à la tête, le tigre a peur de lui et il fuit quand il l’aperçoit, Il n’en est pas ainsi du coral; les his-
toires sinistres que j'avais entendu raconter sur les prouesses de ce joli petit serpent me trottaient toujours dans l'esprit, et j'avoue que l’appréhension que j'avais de le voir s’élancer d’une branche pour venir me piquer au nez ou aux lèvres, comme on prétend qu'il a l’habitude de le faire, me gâtait un peu la beauté du site où je me trouvais.
Pour me donner une idée des mœurs du tigre, de sa débonnaireté quand il est rassasié, un de mes bons amis, M. le commandant D***, m'a raconté que durant le long séjour qu'il fit dans l'Amérique centrale, il avait eu plusieurs fois le désagrément de se rencontrer face à face avec ces redoutables coureurs des bois. Une fois, entre autres, il était monté sur une mule et chevauchait tranquillement du côté dela Palmilla, quand tout à coup sa monture fit un mouvement qui faillit le mettre à bas. D*** aussitôt serra le frein et tira de son fourreau un long poignard qu'il portait à la ceinture. Devant lui, à dix pas de distance et assis sur son derrière, était un beau tigre qui, en voyant la mule et son cavalier, se léchait gastronomiquement les moustaches. D** essaya un moment du pouvoir de la fascination sur le monstre, il lui lança plusieurs regards chargés d’éclairs et de menaces; mais le tigre ne broncha pas. La pauvre mule, tremblant de tous ses membres, l'oreille haute et le poil hérissé, tenta plusieurs fois de rebrousser chemin ; mais l’éperon de son cavalier la retint rési-
gnée en face de l'ennemi. Après avoir essayé du
força de persuader au tigre que ce qu'il avait de mieux à faire était de s’enfoncer dans la forêt et d'aller chercher quelque coupeur de bois pour son diner. Le tigre, pour répondre à l'officier français, ouvrit ses formidables màchoires et fit entendre un long bâillement.
— Malhonnête! s’écria D** en mettant pied à terre, on te donne un conseil et tu y réponds par une impertinence.. attends !
; Mon brave ami venait de se rappeler qu'il avait
dans sa sacoche une paire de pistolets; 1l l’ouvrit | tranquillement, prit ses armes, les chargea, et, après | avoir attaché sa mule à un arbre, il revint en face du tigre.
— Je ne veux pas, lui dit-il, abuser de ma force. Tu vois que je pourrais te faire du mal; écoute donc : l'un de mes pistolets est chargé avec de la grenaille, l’autre avec une balle conique. Du premier coup je tâcherai de t’aveugler, du second je tàcherai de te percer le flanc... Mes deux coups tirés, il me restera encore ce poignard qui en a tué bien d’autres que toi. réfléchis donc! Si dans trois minutes tu n'as pas quitté cette place, je ferai feu et tu n'auras qu'à t'en prendre à toi du mal qui pourra t’arriver.
Le tigre ne bougea pas; mon ami reprit :
le brave et c’est une idée que j'apprécie, et, pour t'en
| | | — Entôtement n’est point science. Tu veux faire donner la preuve, regarde bien! Tu vois cette
petite branche rouge avec un bouquet de fleurs bleues? elle va disparaître, Et visant le but qu'il venait de désigner, 1l fit feu. La petite branche rouge tomba, coupée en deux morceaux.
Le tigre s'était levé soudainement ; ses prunelles s'étaient injectées de sang, sa queue puissante battait son large flanc : il fit entendre un rugissement terrible dont les échos du bois tressaillirent ; puis, après avoir fait un pas vers le commandant et tâché de le faire reculer, il prit sa course et disparut dans un précipice.
— Eh bien! fit D**# en soupirant, bon voyage ! et il renfourcha sa monture que la terreur avait baignée d’une sueur froide.
Le tigre, comme semble le prouver la scène bouffonne mais très-réelle que je viens de raconter, n’est dangereux que lorsqu'il a faim. Les serpents, eux, le sont toujours; ils font le mal sans nécessité, et il faut toujours se garder de leurs attaques quand on voyage dans les forêts. Le coral, dont j'ai parlé plus haut, ressemble à un bracelet de femme: il est d’un beau rouge de corail avec des anneaux d’or et de velours noir. Il est long d’environ 20 ou 25 centimètres; sa morsure donne la mort presque instantanément'. On le trouve ordinairement roulé à
1. Les Indiens ont une plante qu’ilsnomment guaco, qui guérit de la morsure du coral. Le coral tué exhale une odeur d’amande amère très-prononcée, ce qui a fait penser à plusieurs méde-
cins que son venin pourrait bien n'être autre chose que de l'a-
ROUTE D’IZABAL ï ZACAPA. 233 l'extrémité des branches qui tombent sur les chemins.
Il m'arrivait souvent de rencontrer sur la route un ou plusieurs Indiens cheminant paisiblement, une épée de Tolède ou un machete à la main. Ces braves gens, que j'aurais pu prendre pour des malfaiteurs, étaient des courriers ou des commissionnaires. En passant près de moi, ils mettaient la
main à leur chapeau et me criaient en s’inclinant : — Buenas dias, cavallero ; Jesus te ampare !?
Souvent il m'arrivait d'arrêter quelqu'un de ces pauvres voyageurs pour lui demander à quelle distance je pouvais être de tel ou tel lieu.
— Tout près, tout près, cavallero, me répondait-il. Quand tu auras gravi cette montagne, tu verras tout droit devant toi une case bâtie sur un cours d’eau. Eh bien! ce n’est pas là l'endroit où tu veux aller.
Et l’Indien, satisfait de sa réponse, reprenait sa marche sans attendre mes remerciments.
Pour un Indien, tout Européen est Espagnol. C’est tout à fait peine perdue que de lui décliner votre nationalité. Vous lui diriez que vous êtes Français, Anglais, Italien, qu’il ne vous en demanderait pas moins si vous êtes de Cadix ou de Barcelone. L’ignorance géographique des Indiens n’a rien de surpre-
cide prussique. Je crois que M. le docteur Drivon a écrit cela quelque part.