Boucheries
que l’on aurait pu prendre pour des figures de cire, allaient être enterrés par leurs mères, Aucun prêtre n’était là pour prier. Les prêtres, dans toutes les Amériques espagnoles, sont toujours des négociants; ils vendent leurs prières et leur eau bénite comme on vend du madapolam et du vin; ils ne savent point prier à crédit.
On m'a assuré que beaucoup de femmes du peuple se faisaient avorter ou étouffaient leurs nouveaunés. On ne tient guère compte au Mexique de ces aceidents-là, et le gouvernement n’a jamais eu la pensée de faire ouvrir dans les villages et les villes des registres où les naissances et les décès seraient constatés par les autorités civiles.
On me reconduisit à l’hôtel.
Le lendemain, MM. Delpont, Roland, Perrey et plusieurs autres Français résidant à Vera-Cruz vinrent me chercher pour faire une promenade à la Boca-del-Rio, petit village indien, bâti sur la rive droite de la rivière de Médéin et distant de cinq ou six lieues de Vera-Cruz. Après avoir pris à l'hôtel de quoi déjeuner, nous partimes dans une lourde voiture attelée de quatre vigoureux chevaux andalous. M. Delpont nous accompagnait à cheval. Nous sortimes par la porte de la Merced et nous côtoyàmes la mer pendant trois quarts d’heure. C’est sur cette affreuse plage que l’on peut se convaincre de la violence du vent du nord : des bricks, des goëlettes, des trois-mâts sont ensablés à environ cinq cents
pas de distance les uns des autres. Quand le vent du nord souffle violemment, les capitaines n’ont rien de mieux à faire que de venir se jéter à la côte. Ils n'ont que ce moyen pour sauver leurs équipages. De la ville’ de Vera-Cruz à la Boca-del-Rio on peut compter au moins cent navires échoués.
Le chemin, qui avait d’abord été facile, commença par devenir moins uni, et bientôt il fut infranchissable. La mer montait, montait rapidement, et, pour la fuir, il nous fallait escalader d’énormes bancs de madrépores avec notre voiture et nos quatre chevaux qui, dans cette circonstance, suffisaient à peine pour la traîner. Le cocher, voyant l’eau monter jusqu’à leur poitrail, prit un parti désespéré, et, fouettant à gauche et à droite, il lança son véhicule sur les rochers. Il est impossible de rendre l’effet produit sur nous par cette ascension périlleuse et tout à fait imprévue. Nous recommandions notre âme à tous les horribles dieux du Mexique, lorsque nos chevaux, écumants de sueur, épouvantés et tout surpris de ce qu’on avait osé leur faire faire, reprirent pied sur un sable fin et doux. M. Delpont, qui nous suivait des veux, arriva tout ému et tout pâle, et il nous exagéra encore, sous l’impression de son émotion, les dangers auxquels nous venions d'échapper. Jamais je n’avais eu la pensée qu'on pût faire naufrage en voiture.
Enfin, le cliemin étant redevenu bon, nous dépassâmes l’île de Sacrificios, et au bout d'une heure de galop nous arrivèämes à là Boca-del-Rio.
Ce charmant petit village est bâti sur un petit plateau boisé, à droite de la belle rivière de Médéin. Toutes ses maisons sont construites en joncs où en roseaux, où en fétus de cannes à sucre, et de manière à y laisser facilement entrer l’air et la fratcheur; le toit, en forme de V renversé, est fait en feuilles de palmier et de bananier., Une petite église, toujours moresque, s'élève au milieu d’un cimetière tout gai, tout fleuri, et protégé par un mur blanchi à la Chaux. Ce village est très-pittoresque.
On transporta nos paniers et nos bouteilles sous le corridor de la posada, et, en attendant que l’on arrangeât le déjeuner, j’allai avec M. Delpont me promener autour des cases. Sous le prétexte assez indiscret d'allumer nos cigares et tout en attendant que l’on nous donnât du feu, nous entrions dans les maisons. Delpont, très-versé dans la langue de don Quichotte, complimentait les habitants, tandis que je m’amusais, ne pouvant mieux faire, à inventorier leur mobilier : — un miroir, une image de la Vierge, quelques médicaments dans des fioles, une natte de jonc pour dormir, un hamac, quelques escabeaux de bois de cèdre, tels étaient les meubles d’à peu près toutes les maisons où nous entrâmes. Les Indiens nous acCüeillaient toujours avec empressement: leurs femmes me riaient au nez Chaque fois qu’il m’arrivait de vouloir baragouiner Jeur langue, mais elles
reprenaient bientôt leur sérieux en voyant leurs maris nouS traiter avec déférence, Le costume de ces
bonnes gens est fort simple : un pantalon de coton blanc, une chemise empesée, une ceinture de crêpe rouge, un chapeau de paille, voilà pour les hommes! — une chemise garnie de dentelles, un jupon de cotonnade à ramages, voilà pour les femmes! Elles ne portent aucune coiffure; leurs cheveux sont arrangés en tresses et roulés avec un ruban de couleur autour de leur tête. Les hommes, les femmes, les enfants ont toujours la cigarette aux lèvres.
Nous tournàmes le village et nous nous enfonçàmes dans le petit bois qui l’environne, Je vis là, pour la première fois, et avec toute la joie d’un nouveau débarqué, des oiseaux-mouches vivants. Ils voletaient, ils pépiaient, les jolis petits, et mes yeux émerveillés les suivaient de feuille en feuille, de fleur en fleur. Sur l'invitation de M. Roland, il nous fallut retourner du côté du déjeuner; mais, arrivé à la posada, tout le monde trouva qu'il fallait, pour augmenter notre appétit, faire une promenade sur la rivière. On appela des Indiens, on prit une pirogue et des musiciens au village et on monta dans la gracieuse embarcation, faite d’un seul tronc de cèdre.
La rivière de Médéin est admirable : ses rives verdoyantes et toutes fleuries vous délassent de l'horrible sécheresse de la ville. Il est fàcheux qu’elles soient habitées par un grand nombre de caïmans. Sur de petits îlots verts qui s'élèvent sur l’eau, on voit de charmants oiseaux appartenant à
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la famille des échassiers, et que les gens du pays appellent garzas; des perroquets, des oiseaux de toutes formes et de toutes couleurs passaient en sifflant au-dessus de nos têtes, et d’admirables papillons, larges comme les deux mains, aux ailes d’or et de feu, venaient parfois se poser, comme une riche et éblouissante cocarde, sur les chapeaux de nos bateliers.
Cependant nos deux musiciens faisaient grincer leurs vieilles guitares et chantaient des vers indiens d’une voix tremblante et gutturale qui m’agaçait prodigieusement les nerfs. Nos amis chantaient aussi, mais c’étaient les chansons de Béranger et celles d'Alfred de Musset.
Au bout d’une heure, nous abordàmes sur la rive gauche de la rivière, au pied d’une sucrerie appartenant à un Espagnol résidant à Vera-Cruz. Get établissement, bâti sur une hauteur et dans un style moitié européen, moitié asiatique, entouré de champs de cannes, ombragé d’arbres de toute espèce, offre l’aspect d’un séjour délicieux. Curieux comme des Français, pour ne pas dire comme des Anglais, qui le sont encore plus que nous, et qui souvent poussent l'envie de voir jusqu’à la plus insolente indiscrétion, — nous entràmes dans la sucrerie ; nous visitàmes les caves, les alambics, les pressoirs, et, après avoir tout vu, nous fûmes introduits dans un salon ayant vue sur la rivière. Le
majordome nous offrit de l’eau-de-vie de cannes,
affreuse liqueur qui ressemble par le goût au genièvre et dont les Indiens sont très-friands. Nos musiciens pincèrent leurs guitares, et bientôt tous les mozos (ouvriers) de la ferme se mirent à exécuter des danses furibondes.
J'ai déjà dit que l’esclavage n'existait pas au Mexique. Les Indiens qui travaillent sur les habitations sont libres, mais leur liberté n’est pourtant pas aussi complète qu'on pourrait le supposer. Chaque famille d’Indiens, établie sur une terre, ne peut se dispenser de donner à ses maîtres une certaine somme de journées de travail. Le majordome a Ja faculté d'imposer à tel ou tel Indien tel travail qu’il lui plaît, et il ne lui ménage point les chàtiments pour peu que ce dernier ne l’exécute point à la satisfaction de son despote. J'ai vu, dans plusieurs haciendas, un étrange appareil de supplice. Il se compose d’un madrier très-gros et très-lourd et fendu en deux parties; trois coupures sont faites à chaque pièce : une pour le cou, deux pour les mains. On couche le malheureux qui a encouru la colère du majordome sur la première pièce, et quand son cou et ses poignets sont entrés dans les entailles, on replace la seconde pièce sur la première, et on serre le tout avec de fortes vis. Cet affreux appareil de torture s'appelle le zepo.
Nous sortimes de la sucrerie et nous redescendîmes la rivière. Notre déjeuner était prêt. Chacun de nous y fit honneur.
LE CHATEAU D ULOA, — EL NORTE, M. LEVASSEUR. — LOS TOROS. — LES VOLEURS.
M. Manuel Robles, le gouverneur militaire de Vera-Cruz, avait bien voulu me donner la permission de visiter la forteresse d’Uloa. Je pris un bateau et m'y fis conduire avec quelques personnes.
… La forteresse d'Uloa, longtemps regardée comme imprenable, bat la mer sur quatre côtés. Bien approvisionnée, bien servie, elle pourrait résister longtemps aux feux d’une escadre. Elle a des poudrières à l’abri de la bombe, des arsenaux, de vastes carrés pour la manœuvre et l'exercice des pièces. Malheureusement, elle est on ne peut plus mal entretenue : son phare est d’une malpropreté indicible; ses escaliers, tout encombrés d’immondices ; sont obscurs et puants. Qui voit la forteresse
d’Uloa peut juger de l’apathie et de l’imprévoyance des Mexicains. Ils n’ont d'autre port que Vera-Cruz, car ceux qu’ils possèdent sur le Pacifique sont peu fréquentés par les marines européennes. Vera-Cruz est leur véritable entrepôt, la source de leur fortune, leur unique place de guerre du côté de la mer, et cependant ils ne font rien pour la conserver. Ils auraient pourtant si peu à faire : Vera-Cruz se défend déjà si bien par sa mer détestable, par ses récifs et par son effrayant vomilo negro.
En sortant du château d’Uloa, nous nous rendimes à bord du navire français où nous étions attendus pour déjeuner. Notre déjeuner dura trois jours. Le vent du nord (el-norte) ayant soufflé toute sa colère sur la rade, il nous fut impossible de retourner à terre. Notre capitaine fit jeter toutes ses ancres, lancer de forts grappins sur plusieurs bouées, et, grâce à ces sdges précautions, nous pümes nous considérer un peu en sûreté. Les petits navires mouillés autour de nous chassèrent bientôt sur : leurs ancres, et nous en comptâmes jusqu’à six qui furent entraînés à la côte. Le troisième jour, le vent tomba un peu et nous résolûmes d’affronter la forte houle qui restait pour rentrer en ville. En touchant le môle, deux de nos matelots tombèrent à
l'eau ; mais nous pûmes aisément les aider à remonter dans l’embarcation. Nous mimes pied à terre sans plus d’accidents.
Dans la journée, le packet anglais arriva, ame-
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nant entre autres passagers le ministre de France à Mexico, M. Levasseur. — M, Levasseur débarqua, avec sa dame et ses domestiques, tout mouillé par l'eau de la mer, et le premier mot qu'il prononça, en entrant à l'hôtel, fut pour demander si quelqu'un pouvait lui prêter des chemises. Toutes les malles de M. Levasseur étaient restées à bord du packet, L'arrivée de ce diplomate bouleversa tout l'hôtel. Les dames s'étaient habillées comme des madones | et ne quittaient plus les corridors, dans l’espoir d'y rencontrer M. Levasseur, — je me trompe, Son Excellence monsieur le ministre de France. On établit partout une grande différence entre la personne et le personnage, entre l’homme et le titre dont il est revêtu, et ce n’est pas dans les États républicains que ces distinctions sont le moins observées.
M. Delpont arriva.
| — C'est, me dit-il, aujourd’hui jour de Loros. Voulez-vous y venir? Il y a un banderillo havanais qui, à ce que l’on assure, est plus habile et plus audacieux que Montès.
— Allons donc voir les toros ! fis-je en passant mon bras sous celui de M. Delpont.
Nous arrivâämes au cirque. Deux ou trois mille spectateurs, parmi lesquels on pouvait compter plus de la moitié de femmes en grande toilette, occu-
| paient tous les gradins.
Toutes les descriptions que j'avais lues sur ce
féroce spectacle, toutes les horreurs que j'avais entendu raconter furent réalisées devant mes yeux. Je vis des chevaux éventrés traînant leurs entrailles et les déchirant sous les pieds, des taureaux abominablement torturés, des hommes tués ou presque tués, ef de belles dames, de gracieuses jeunes filles, se pâmer d’aise et applaudir comme des cannibales à ces atrocités. J'avoue ici, et peut-être à ma honte, que, durant ces combats disproportionnés,. il m’arriva plus d’une fois de faire des vœux pour les taureaux. Je sortis dégoûté, rassasié de sang, de chairs palpitantes, et assourdi par les rugissements de la foule stupide et féroce.
— Eh bien! me dit M. Delpont quand nous -fûmes hors du Cirque, j'espère que vous vous êtes diverti ?
— Horriblement! lui répondis-je.
Un peuple auquel il faut de pareils spectacles pour l’'émouvoir-est un peuple condamné par Dieu. Quand on pense que c’est l'Espagne, l'Espagne la Catholique, qui a doté ces pays de ces affreux divertissements, on n’est pas du tout tenté de se faire Espagnol.
Le packet anglais était parti pour Tampico. Je devais attendre son retour pour aller à la Havane, et j'employai les deux ou trois jours que je devais encore passer à Vera-Cruz à visiter ce que j'avais visité : les magasins, les promenades, la cathédrale avec Son grand Christ nègre, lâche flatterie faite par
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les prêtres aux hommes de couleur; ses vierges coiffées de bonnets en dentelle et même de chapeaux de paille, et toutes les petites figurines en cire accrochées par centaines à tous les saints qui ont la réputation de guérir telle ou telle maladie.
On est très-dévot dans ce pays. Les habitants ont toujours aux lèvres les noms de Jésus et de Marie; mais ces pieuses invocations ne les empêchent ni de voler, ni d’assassiner.
J'avais eu l’intention de traverser le Mexique pour me rendre à Guatemala: mais on me raconta tant d'histoires de voleurs, on me fit voir tant de pré-
cipices sur la route que je devais parcourir, que je dus, bon gré, mal gré, me résoudre à changer mon itinéraire.
Je note ici, et sans les arranger, plusieurs faits des voleurs du Mexique.
1° Une dame anglaise, partie de Vera-Cruz pour se rendre à Mexico avec son mari et une femme de chambre, fut arrêtée à quelques lieues de Puebla. On lui prit tout ce qu’elle possédait, on tua son mari, on viola sa femme de chambre, et, cela fait, on allait permettre à la dame de continuer son voyage, lorsqu'un bandit s’aperçut qu’elle avait au doigt une bague d’un assez grand prix. Aussitôt il lui ordonna de lui donner ce bijou ; mais La pauvre femme, malgré tous les efforts qu’elle fit pour satisfaire la cupidité du scélérat, ne put parvenir à faire sortir la bague de son doigt, Les chairs étaient
gonflées autour; elle lui montra sa main meurtrie en disant :
— Vous voyez bien que je ne puis vous la donner.
— Attendez! répondit le monstre, je vais vous aider à l’ôter.
Et, lui saisissant le poignet, il tira son couteau et lui coupa le doigt, qu’il lui rendit après en avoir arraché le diamant.
99 Une célèbre danseuse italienne revenant de Mexico fut arrêtée à dix lieues de cette capitale. Les voleurs la mirent complétement nue et exigèrent qu’elle dansàt devant eux. La pauvre Italienne fut forcée de satisfaire cette fantaisie des brigands et beaucoup d’autres qui étaient plus dificiles. On la ramassa le lendemain, sur la route, dans un état. à faire pitié.
3° M. Adoue, négociant français, fut arrêté et complétement dévalisé. Un voleur voulait lui casser la tête parce que M. Adoue avait gardé un doublon dans l’une de ses poches.
Je n’en finirais pas s’il me fallait énumérer tous les vols et tous les assassinats qui se commettent presque tous les jours sur la route de Vera-Cruz à Mexico. Aussi, les négociants qui ne sauraient compter sur la protection du gouvernement ont-ils trouvé bon de traiter avec les voleurs. Il Y a des chefs de bandits auxquels on paye une sorte de contribution pour qu’ils escortent les convois de marchandises. On m'a montré un certain don Pablo auquel le com-
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merce a donné le titre de Protecteur de la route. Get honorable coquin est fort estimé des négociants, et c’est à qui, parmi eux, aura l’honneur de l'avoir à sa table.
La justice, dans ce pays, est une véritable dérision. L'argent rachète tous les crimes, et il ne se trouve guère dans les prisons que les voleurs qui
n’ont point eu les moyens de corrompre les juges ; les faux témoins, les malfaiteurs, les assassins de toute sorte circulent librement dans les rues, recevant toujours les saluts des autorités, qui manquent de force et peut-être aussi de probité pour les faire arrêter.