‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 35 sur 80 · RENCONTRE DE M. CLOQUET · texte numérisé non relu

RENCONTRE DE M. CLOQUET

La vue de Zacapa représente assez bien un bourg de la Judée. Montagnes de sable grises comme de la cendre, vastes steppes brûlés sur lesquels on n’aperçoit que de rares cactus gigantesques s’élevant sous les formes les plus bizarres à de longues distances les uns des autres. La ville est bâtie sur un large plateau, au bas duquel serpente, dans un lit en désordre, la petite rivière dont elle porte le nom. C’est seulement aux bords de cette rivière qu’on peut voir un peu de verdure. Tout ce qui entoure la ville est d’une atroce aridité.

Avant d’entrer à Zacapa, nous renconträmes deux Indiens occupés à élever une pyramide sur le bord de la route avec de grosses pierres. Le sérieux avec

lequel ils travaillaient me fit penser qu’en cet endroit un crime avait pu être commis et qu'ils en voulaient consacrer le souvenir par un monument de leur façon; mais Maximo, à qui je venais de faire part de ma supposition, se mit à rire comme un fou, et il appela à lui un des deux architectes :

— Jose, lui dit-il, explique un peu à Monsieur ce que tu fais là avec ces pierres.

— C'est, répondit l’Indien, une colonne de sûreté...

— Comment! une colonne de sûreté? Qu'est-ce que cela? fis-je avec étonnement.

— Mais, señor, répliqua l’Indien, il faut bien que j'aie une garantie de la fidélité de ma femme.

— Ce n’est que juste, mon ami. Seulement je ne comprends pas trop le rapport qui peut exister entre la fidélité de ta femme et la colonne que tu bâtis.

— Señor, j’élève vingt-deux pierres les unes sur les autres et sans les fixer autrement que par leur propre poids. Si à mon retour ces pierres n’ont point bougé, c’est que ma femme sera restée vertueuse; si, au contraire, elles sont dérangées ou tombées, j'en conclurai tout naturellement que ma femme a eu des amants, et alors.

— Mais, Jose, il peut bien arriver que le vent ou toute autre cause dérange et renverse ta pyramide, et que ta femme n'ait point eu d’amants.

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