‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 36 sur 80 · ARRIVÉE A ZAC APA · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A ZAC APA

— Señor, le grand saint d’ Héquipulas! n’a jamais trompé personne, et c’est lui qui a légué aux maris cet excellent moyen pour voir clair dans la conduite

de leurs femmes.

Je donnai pour cette utile découverte quelques réaux à l’Indien et me promis de la communiquer à mes compatriotes. Puissent-ils en tirer honneur et profit!

En entrant dans la ville, nous fûmes contraints de nous arrêter pour laisser passer un riche enterrement. Une douzaine de joueurs de violons etdeflütes, raclant et soufilant des quadrilles, précédaient le cercueil orné de fleurs et d’oripeaux. Dans ce cercueil était un cadavre de vieillard revêtu d’un costume de moine. Le mort était un riche négociant de Zacapa qui, de son vivant et moyennant une grosse somme payée au curé, avait obtenu de celui-ci d'être enterré dans un habit de franciscain, ne doutant nullement de forcer la porte du paradis à l’aide de ce pieux travestissement.

Je louai une petite maison pour attendre à Zacapa le moment où je pourrais reprendre mon voyage; car tous les renseignements qui m’étaient fournis sur le

4. Esquipulas est un grand village aux environs de Chiquimula. On y tient une très-belle foire tous les ans au mois de décembre. Le saint d’Esquipulas, grand christ nègre, a la réputation de faire beaucoup de miracles, notamment celui de ren-

dre les femmes fidèles à leurs maris.

peu de sûreté des routes étaient de nature à arrêter César en personne‘.

Je m'installai dans ma bicoque ; j’allai voir le curé de Zacapa. Ce curé était un Espagnol; il avait dans sa paroisse une immense influence et passait pour un saint aux yeux des Indiens. Il m’offrit ses services avec empressement et il m'engagea à venir m'installer chez lui dans le cas où la présence prochaine des insurgés amènerait quelque désordre dans la ville. Je remerciai l’obligeant curé, et je lui fis comprendre qu’étant étranger, et par conséquent en dehors de tout parti, il était peu probable que j'eusse quelque chose à redouter des Indiens, qui, d’après l'opinion

1. M. Martial Cloquet, consul général de Belgique au Centre-Amérique m'écrivait :

« Il faut absolument différer votre départ de Zacapa jusqu’à « l’arrivée du chef des insurgés qui pourra vous donner une « escorte pour assurer votre voyage. Partir en ce moment serait « commettre la plus grande imprudence. Les routes sont infes- « tées de voleurs qui, dernièrement encore, ont assassiné un de « mes compatriotes après l’avoir entièrement dépouillé.

« Veuillez disposer de moi en toutes circonstances et agréer, etc.

« Je compte arriver bientôt à Zacapa et j'aurai bien du « plaisir à vous y trouver. »

Plusieurs voyageurs venant de Guatemala étaient arrivés tout nus à Zacapa. J’en vis un qui me raconta des horreurs On l’avait volé, battu, assassiné... C'était un poltron qui calomniait les Indiens, pour corriger son manque de bra-

youre. ,,

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que j'avais pu me faire d’eux pendant mon voyage, paraissaient être des hommes beaucoup plus raisonnables qu’on ne se plaisait à le dire.

— Enfin, répondit le curé, disposez de moi sans réserve ; je serai toujours heureux de pouvoir vous

être utile; mais je ne désire pas que vous ayez besoin de recourir à mon intervention.

En rentrant dans ma baraque, je trouvai un grand monsieur occupé à boire du grog, tout en se balançant dans mon hamac. Il se leva aussitôt, me dit bonjour en français et me tendit une main que j'ai toujours serrée depuis avec affection. Ce monsieur était le consul général de Belgique, M. Martial Cloquet, qui venait d'arriver à Zacapa.

Nous causàmes pendant deux heures des choses de l’Europe et nous dîinâmes ensemble. Après dîner, nous sortimes pour nous promener du côté de la rivière.

La rivière de Zacapa était à cette heure pleine de lavandières et de jeunes baigneuses. Il y avait du lieu où nous nous étions arrêtés deux ou trois jolis tableaux de genre à faire; et si jamais j’ai regretté de n'être pas peintre, ç'a été ce jour-là!

M. Cloquet était un homme de trente-huit à quarante ans. Son caractère, son esprit, Sa vive imagination et sa pétulance l’eussent fait prendre plutôt pour un Italien que pour un Flamand. Il avait le teint bronzé, les cheveux brûlés par le soleil, et sa mise, qui était fort pittoresque, le grand sabre qu’il

portait au côté, les pistolets qu’il avait dans sa ceinture, tout cela lui donnait fort peu la tournure d’un brave et pacifique agent de la Belgique.

— Ah çà, voyons, me dit-il en riant, nous avons dix ou douze jours à passer ici, il ne faut pas que nous y mourions d’ennui; autant vaudrait mourir par le couteau des Indiens, cela au moins serait plus tôt fait. Aimez-vous la chasse?

— Pas du tout.

— Aimez-vous le champagne?

— Je l'exècre.

— Aimez-vous?.…

— Nenni!

— Que le diable vous emporte! Vous aurez le spleen demain, la fièvre après demain, et je vous enterrerai dans huit jours : jolie perspective que j'ai là!

— Je n’aurai pas le spleen si vous voulez bien de temps en temps me tenir compagnie ; et si la fièvre vient, eh bien! nous la chasserons avec du quinquina.

—— Pouah! du quinquina? vous en êtes encore à croire à l'efficacité de ce remède ? Mais j’en ai mangé des boisseaux, de quinquina, moi qui vous parle, et la fièvre ne m’a jamais quitté.

— Êtes-vous donc malade?

— Si je suis malade? Il y a quatre ans que j'ai la fièvre, une fièvre paludéenne, comme disent les

docteurs. Savez-vous comment je la combats?

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— Dites-le-moi donc vite.

— Eh bien! je fais un exercice du diable, je bois du grog, cela me fait transpirer, et la fièvre s’en va.

— Mais je n’aime pas le grog, moi.

— Aimez-vous donc mieux le quinquina ?

— Non, mais c’est un remède.

— Il est joli, votre remède!

— Vous avez raison, et je vous promets de boire tout ce que vous voudrez si la fièvre m'arrive; mais, puisqu'elle n’est pas venue encore, je puis me dispenser de faire usage de votre grog. Il sera temps d’en venir là quand je serai malade.

— Le grog, je vous le dis très-sérieusement, est un excellent préservatif contre les maladies de ce pays'. Permettez-moi de vous dire que les limonades que vous prenez vous empoisonneront.

— Cela se peut. Aussi dès aujourd’hui je les remplacerai par de l’eau claire.

4. M. Cloquet avait raison : le grog, c’est-à-dire l’eau et le rhum, est un bon remède contre la fièvre. Il ne faut jamais boire d’eau pure dans les pays chauds. Les Indiens, en voyage, font toujours chauffer l’eau qu’ils boivent. Quelquefois ils y ajoutent quelques grains de sel pour lui enlever son insipidité.

Je crois pouvoir recommander aux Européens qui voyagent dans l'Amérique centrale de boire du grog de préférence à toute autre boisson.

Pour s’acclimater vite, il faut observer certaines règles d’hygiène , éviter l’air humide du soir et du matin, manger peu et

prendre tous les jours un bain froid.

— Dieu vous en garde! Ne buvez jamais, jamais d'eau pure à Zacapa. L'eau est un véritable poison.

— Mais je meurs de-soif, et il me faut bien boire quelque chose.

— Suivez-moi, dit M. Cloquet.

— Où me mènerez-vous?

— Chez un de mes amis qui a pour vous un breuvage innocent.

M. Cloquet m'introduisit chez un riche négociant de la ville. Ce monsieur m'offrit de l’eau de cannelle et de poivre, et, grâce à cette détestable liqueur, je n’eus que cinq accès de fièvre à Zacapa.

PEPA. — ENTRÉE DES LUCIOS À ZACAPA.

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