‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 37 sur 80 · IE LEUR DÉBITE UN DISCOURS. —- VISITE À VICENTE-CRUZ · texte numérisé non relu

IE LEUR DÉBITE UN DISCOURS. —- VISITE À VICENTE-CRUZ

Je n'étais pas trop mal dans ma cabane. Deux servantes de la posada du village venaient trois fois par jour m'apporter toutes sortes de mets qui mettaient en travail mon imagination autant que mes mâchoires. J'avais des soupes de poissons sucrées, des filets d'iguana sautés au vin de Xérès, des ometettes d'œufs de guacamayas, des confitures de goyaves, d’ananas, des fruits de toutes formes, de toutes couleurs et de tous parfums, et des vins

d’Espagne d’une force de plusieurs chevaux.

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La maitresse d école, ma voisine, venait tous s les matins mettre de l’ordre dans mes appartements ; elle rangeait, elle balayait, époussetait et versait plusieurs cruches d’eau sur le pavé pour rafraichir mon gîte. C'était une excellente femme que cette maîtresse d'école ; elle avait un goître qui lui descendait sur la poitrine, des yeux éraillés, des cheveux gris mal peignés et flottant en ondes tempétueuses sur ses épaules osseuses; son teint avait la couleur du chocolat et son visage était sillonné de rides d’une profondeur à y cacher le petit doigt. Quand elle entrait chez moi, son Lans d'une main et sa cruche de l’autre, je songeais à toutes les sorcières de Macbeth, à toutes les sibylles de Cumes et autres lieux, et j'enfonçais ma tête au plus profond de mon hamac. Mais bientôt la voix douce et un peu chantante de Pepa (ainsi on la nommait) me faisait vaincre l’espèce d’effroi qu’elle m'inspirait. Comme institutrice, elle avait des prétentions au beau dire et ne voulait jamais s'en aller sans m'avoir un peu ébaudi de sa science. Elle me conseillait de ne pas manger de certains fruits, de ne pas m’exposer au vent du soir, au brouillard du matin, et de vaincre ma soif par un breuvage composé avec de la cannelle et du café. Je m'étais en peu de temps accoutumé à son visage, et je ne la laissais plus sortir sans lui donner le plaisir de me raconter les bruits de la ville.

I y avait cinq ou six jours que je vivais de cette

ENTRÉE DES LUCIOS A ZACAPA.

vie un peu crustacée, quand ma vieille et bonne Pepa entra chez moi à une heure inaccoutumée.

— Señor, me dit-elle, vous savez la nouvelle ?.…

— Quelle nouvelle? fis-je en me levant de mon hamac.

— Eh bien, le général don Vicente est à deux lieues d’ici, et il va bientôt nous arriver.

— Vraiment?

— Vraiment! M. Je curé et les notables sont déjà partis à sa rencontre, et, tenez! ajouta-t-elle, voilà les cloches qui carillonnent en l’honneur du chef de la guerre des peuples.

Un bruit de voix et de pas se fit entendre dans la rue. J'ouvris ma porte et je vis toute la population sur pied. Les hommes parlaient haut, gesticulaient, déraisonnaient comme cela a toujours lieu à lapproche des grands événements ; les femmes se groupaient derrière leurs maris et paraissaient remplies d'inquiétude. On en voyait quelques-unes courir les rues avec des paquets de linge, des bourses, des boîtes de bijoux qu’elles allaient mettre en sûreté dans l’église ou dans la maison du curé. Les boutiquiers fermaient leurs volets, les quelques autorités de la ville sellaient leurs mules et se disposaient à abandonner la place aux arrivants. Des mères faisaient cacher leurs filles dans les greniers du presbytère ou les entassaient derrière l'autel de l’église. J'étais sur ma porte, occupé à contempler tout ce

mouvement, à étudier les diverses physionomies des

habitants, et éprouvant moi-même quelque inquiétude à l'égard de mes malles et de mes écus, car tout ce qu'on m'avait dit de la courtoisie des Lucios n’était pas de nature à me rassurer beaucoup. Le consul de Belgique entra :

— Comment allez-vous ? me dit-il.

— Mal! répondis-je. J'ai les jambes cassées.

— C’est la fièvre, et partant ce n’est rien. Voulezvous boire un verre de champagne?

— Dieu m'en garde!

— Vous avez tort. Le champagne, à dit Hippocrate, est un bon remède pour la fièvre.

— Vicente-Cruz va arriver ?

— Oui! il sera ici dans une heure.

— Le connaissez-vous ?

— Cest mon meilleur ami.

— Quel homme est-il ?

— Au physique, il n’est pas beau; au moral, il est admirable.

— Sérieusement ?

— Très-sérieusement!

— Est-ce qu’il est un homme instruit, votre ami?

— Il ne connaît peut-être pas Puffendorff, mais il sait lire, écrire et compter aussi bien que vous et moi; et puis d’ailleurs il a été vice-président de la République.

— À-t-il donc quelque idée de notre civilisation ?

— Vicente-Cruz ! ah çà! mon cher, vous croyez donc que mon ami est un Iroquois, un peau-rouge,

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un anthropophage? Mais d’où venez-vous donc pour ignorer que nous sommes ici en pays civilisé, et que tous les hommes qui s'occupent des choses de cette République sont plus savants que. M. de Metternich et ont autant d'esprit que votre vieux Voltaire. C’est la fièvre qui vous fait mal juger ce que vous voyez.

Un bruit de coëtes (pétards), de fusillade lointain, suspendit notre conversation. Les groupes de la rue se dispersèrent, et ceux qui les formaient coururent bientôt du côté du bruit.

— N'ña Pepa, dit M. Cloquet à mon institutrice, allez faire un brin de toilette, ma mie, voici les amoureux qui arrivent.

— Ah! soupira Pepa, je n’ai plus à craindre de ces gens-là que des coups de crosse de fusil, et aussi je ne bougerai pas de la maison de sa grâce.

— Et vos écolières, malheureuse, les laisserezvous seules à la merci des galants qui vont venir ?

— Mes écolières feront ce qu’elles voudront, répondit Pepa dans sa terreur égoïste,

— Courent-elles donc quelque danger? demandai-je à M. Cloquet.

— Eh! eh! fit-il; on dit que les Lucios aiment la chair fraîche.

— Alors, monsieur Cloquet, nous devons veiller sur'elles..,

— Soit! veillons! veillons! Et se tournant vers ma gouvernante : Allons, ma Pepa, ma bonne et vieille Pepa, ajouta-t-il, va nous quérir tes brebis ;

elles seront ici protégées par la France et la Belgique, et ce n’est pas peu dire. Me permettez-vous de m'’établir ici ? me demanda-t-il.

— Sans doute ! lui répondis-je.

— Dame! quand les filles de Pepa seront entrées, nous serons un peu pressés; mais à la guerre comme à la guerre ! et d’ailleurs nous représentons à nous deux la plus fine fleur de la chevalerie.

Pepa revint avec six enfants dont l’aînée pouvait avoir onze ans. Les pauvres petites entrèrent et furent s’accroupir dans un coin de la case; leur maitresse s’agenouilla devant elles et se mit à entonner les litanies de la sainte Vierge.

Viva Vicente-Cruz ! vivan los libres! mueran los serviles !!

Ces cris, proférés au bout de la rue, nous annoncèrent l’arrivée de l’armée révolutionnaire. Notre porte était grande ouverte, M. Cloquet et moi nous nous tenions assis devant, et la bonne Pepa, qui en avait fini avec ses litanies, guignait par-dessus nos épaules ce qui se passait dans la rue.

Les cris allaient toujours grossissant, et la foule houleuse déroulait ses longues files à nos pieds. Le général Vicente-Cruz, à cheval et flanqué à sa droite et à sa gauche du curé et des notables, parut bientôt. Ce général était vêtu d’une veste en grosse laine rayée

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