Vive Vicente-Cruz! Vivent les hommes libres! Meurent
les serviles !
TRÉ E DES LUCIOS a ZACAPA. 267
et td un ne de même étof il portait un vieux chapeau de paille, un grand sabre à fourreau de fer au côté et une petite cravache à la main. Son visage était très-brun, de ce brun un peu rouge des Indiens; il avait une forte chevelure noire, de petits yeux noirs, presque pas de barbe, une bouche bordée de bonnes grosses lèvres souriantes ; son aspect n'avait rien de terrible, rien de menaçant ; il ne paraissait pas fier du triomphe que les poltrons de Zacapa s’acharnaient à lui faire ; il allait le dos courbé, l'œil un peu timide, un peu inquiet, répondant de la tête aux saluts qui lui étaient adressés de toutes parts. En passant devant notre porte, il se découvrit, fit un geste amical à M. Cloquet et lui dit d'aller le voir sans retard.
Le général était passé: son armée le suivait. Elle se Composait, cette armée, de sept à huit cents coquins vêtus à la diable, armés de mauvais fusils, pieds nus, bras nus, jambes nues, marchant en bandes comme des moutons et criant à tue-tête. Les officiers conduisant ce troupeau avaient, comme marque distinctive, une paire de mauvais souliers aux pieds et un sabre qu’ils brandissaient et laissaient à tout instant retomber sur les épaules noirâtres de leurs soldats. Les sous-officiers portaient une gaule passée dans le canon de leur fusil, et l'en tiraient quelquefois pour faire acte d'autorité et montrer au public qu’ils n'étaient pas gens de peu. Il va sans dire que cette gaule tirée ne rentrait
jamais à sa place avant d’avoir sifflé sur tel ou tel pauvre diable de soldat.
Le curé, qui était devenu, grâce aux circonstances, alcade, corrégidor, ministre de la guerre, logea toute cette multitude le long des murs et sous le portail de l'église; il lui fit distribuer des tortillas de maïs, quelque peu de taña; il la régala d’un sermon dans lequel il menaçait des peines de l’enfer quiconque ne serait pas sage; et quand il eut rempli ces soins, il alla avec les notables et Vicente-Cruz discuter sur les destins de la République.
M. Cloquet m'avait quitté pour aller renouveler connaissance avec son illustre ami. J'étais resté avec mes écolières et leur maîtresse, et, pour la première fois, je me donnai la satisfaction de tenir table. Mes écolières et leur maîtresse noyèrent toute émotion dans un repas babylonesque, et je fus heureux d’avoir sept visages épanouis sous mon toit.
À chaque instant une tête de Lucio apparaissait à la porte :
— Señor, hagame vd. el favor de darme un par de zapatos.
— Señor, tenga vd. la bondad de darme un viejo calconcillo.
— Señor, un poco de pan, por el amor de Dios.
— Señor, un realito para bever un poco de aquardiente à la salud de su merced.
— Señor, un puro.
— Señor, un sombrero.
ENTRÉE DES LUCIOS A ZACAPA. 269
— Señor, un poco de’ polvora para matar à los serviles".
Je satisfis autant que possible aux demandes qui m'étaient adressées; mais comme ces demandes se réitéraient d'autant plus que les premières avaient été bien accueillies, je fus contraint de n’y plus répondre que par des refus. Ma porte ne désemplissait pas, et les Lucios commencçaient à donner aux prières qu'ils formulaient une intonation qui pouvait les faire prendre pour des ordres. Pepa m'’exhortait à la patience, et je voyais avec peine qu’elle tenait fort peu à ce que je conservasse mes chemises et mes pantalons, car elle m'indiquait de son doigt maigre
1. — Monsieur, faites-moi la grâce de me donner une paire de souliers.
— Monsieur, ayez la bonté de me donner un vieux pantalon.
— Monsieur, un peu de pain pour l’amour de Dieu.
— Monsieur, un petit réal pour boire un peu d’eau-de-vie à la santé de votre grâce.
— Monsieur, un cigare,
— Monsieur, un chapeau.
— Monsieur, un peu de poudre pour tuer les serviles.
Toutes ces demandes étaient faites avec une insistance fatigante, et ce qui les pouvait faire excuser, c'était la misère dans laquelle se trouvaient les pauvres soldats de la guerre des peuples. Le curé de Zacapa leur faisait des sermons; mais si cela était bon pour leur âme, cela était insuffisant pour leur corps, et il fallait absolument qu’ils fissent appel à la charité publique pour ne pas mourir de faim à Zacapa.
et crochu que je devais encore vider mes malles au profit des soldats de don Vicente-Cruz. Je goûtais fort peu le sentiment d'humanité de ma gouvernante, et j'allais tout de bon me fâcher contre sa générosité égoïste lorsqu'il me vint à l'esprit de haranguer mes solliciteurs.
Je m'approchai aussitôt d’eux :
«— Mes enfants, leur dis-je, dans un espagnol qui «eût fait se cabrer don Quichotte, j’ai donné à vos «amis cinq chemises, trois pantalons, un chapeau « de paille, une casquette, un paletot, une jaquette, «deux paires de souliers, environ deux cents « cigares, environ vingt piastres en menue monnaie «et en pièces fortes. Je n’ai pas l’honneur d’être « votre compatriote et la guerre que vous faites «n’a, je vous l’assure, aucun intérêt pour moi. « Veuillez donc, mes bons amis, me laisser en paix, « Où sinon je me verrai forcé de donner de la cra- « vache sur toutes les têtes qui voudront voir ce « qui se passe dans mon ménage. »
— Ha dado mucho, mucho sw merced, es verdad, amigos, vamos nos !.
Et tous mes importuns s’en allèrent sans plus de réplique.
— Volveran?! me dit Pepa.
1. Sa grâce a donné beaucoup, beaucoup, c’est vrai! mes amis, allons-nous-en.