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Ils reviendront

ENTRÉE DES LUCIOS A ZACAPA. 271

— Nous verrons bien! lui répondis-je; en attendant je garderai mes pantalons. »

M. Cloquet entra.

— Eh bien ! lui dis-je, vous avez vu votre ami ?

— Oui.

— En êtes-vous satisfait ?

— Énormément.

— Que veut-il faire ?

— ]l veut prendre la capitale, y bouleverser toutes choses au profit de tout le monde. I] va décréter une nouvelle constitution, nommer des ministres et se nommer lui-même président... À propos, je lui ai parlé de vous, et il vous donnera une escorte pour vous conduire jusqu'aux portes de Guatemala.

— Croyez-vous que je puisse être en sûreté au milieu des soldats de votre ami ?

— On ne peut plus en sûreté. Les soldats de mon ami sont des gens d'honneur... On voit bien que vous ne les connaissez pas.

— Je vous demande pardon, je les connais par le vide qui s’est opéré dans mes malles.

— Vous ont-ils donc volé ?

— Non, mais ils m'ont rançonné.

— Ah bien! qu'ils y reviennent! Si le président Vicente-Cruz savait cela, il serait capable de faire fusiller toute son armée.

— Vous l’appelez président; a-t-il donc déjà pris ce titre ?

— Non, mais on le lui a donné.

— Et qui cela, s’il vous plaît?

— Monsieur le curé et les notables, parbleu !

— C'est autre chose.

— Mais nous dinons, n’est-ce pas ?

— Je l'espère bien.

Après diner, M. Cloquet me fit l'honneur de m'’introduire chez l’excellentissime president ‘el general don Vicente-Cruz.

Don Vicente-Cruz me reçut avec la plus charmante affabilité. Il m'offrit ses services, et j’acceptai de lui une petite escorte pour me rendre à Guatemala.

Hélas! les idées politiques de ce général étaient fort embrouillées. 11 était mécontent des gouvernants de Guatemala; il leur faisait la guerre pour en débarrasser la République: mais quand je lui demandai ce qu’il ferait lui-même, en supposant qu'il prit la capitale, il me répondit comme un homme qui n’a aucun plan arrêté et qui compte plus sur ses amis que sur lui-même.

— Au reste, dit-il, on assemblera les députés et ce sera à eux de faire ce qu'il leur plaira. M. le curé m'a promis ses bons conseils : il est homme de bon sens et il saura bien m'indiquer ce qui sera utile et profitable au pays. L'important est de jeter à bas les serviles. Les hommes qui les remplaceront peuvent seuls faire le bonheur de la République.

Je pris congé de Vicente-Cruz, et je dis à M. Cloquet, en rentrant chez moi :

ENTRÉE DES LUCIOS A ZACAPA. 278

— Votre ami n’est pas un aïgle!, mais il a l’air d’un très-brave homme.

— Il l’est en effet, me répondit-il.

— Mais il ne sait pas ce qu’il fera s’il parvient à prendre la capitale.

— C'est vrai! Mais ne vous a-t-il pas dit que M. le curé de Zacapa lui a promis ses bons conseils? Que voulez-vous de plus? Les conseils d’un curé qui passe pour un saint, c’est quelque chose; et, pour moi, je ne doute pas que sous la conduite d’un tel homme la République ne fasse un beau chemin.

— Je n’en doute pas non plus, soyez-en sûr.

Dans la soirée, nous fimes une promenade au petit village de Joya. Ce petit village est bâti dans un fond sablonneux; il est habité par de purs Indiens.

Nous entrâmes dans quelques cases. M. Cloquet

4. Don Vicente-Cruz était un bon soldat, un très-honnête homme, mais d’une incapacité politique absolue. Après qu’on lui eut fait signer la paix avec le gouvernement, il rentra dans la vie privée et se tint tout à faiten dehors des affaires. Quelques mois plus tard, la montagne se souleva de nouveau. Léon Reymondo et Agustin Perez avaient repris ensemble l’œuvre de Vicente-Cruz; ils voulaient culbuter le gouvernement de Guatemala et remettre au pouvoir les ultra-libéraux.

Vicente-Cruz reçut l’ordre d’aller combattre ses anciens associés, et il fut tué par eux à la première rencontre.

J'ai vivement regretté la perte de ce brave homme qui, s’il eût été bien conduit, aurait pu rendre d’utiles services à la République de Guatemala.

questionna les habitants pour savoir ce qu’ils pensaient des événements qui venaient de s’accomplir à Zacapa. Tous lui répondirent qu’ils n’avaient rien à y voir, que Vicente-Cruz était un brave homme et que ce qu’il croyait devoir faire pour la République ne les concernait pas.

— Que ce soit Cruz ou Paredes qui soit président, peu nous importe! dit un grand vieillard en haillons. Nous n'avons rien à espérer de ces gens-là, et pourvu qu’ils nous laissent en repos dans nos ranchos, nous les estimerons des gens habiles, de sages gouvernants, pour peu qu’ils paraissent faire quelque cas de notre approbation. La République, c’est la capitale et rien de plus, et nous qui ne sommes pas des Chapines, nous n'avons pas à nous mêler des pauvres choses qui se font à Guatemala. Si Vicente- Cruz trouve du plaisir à être président de Guatemala, nous l’acclamerons quand nous le verrons: mais nous en ferons tout autant pour Martinez ou Carrera, pour monsieur ou pour vous.

— Mais on dit que Vicente-Cruz veut s'occuper du bien de tout le monde, hasarda M. Cloquet, et qu’il songe sérieusement à améliorer le sort des Indiens, qui sont citoyens de la République aussi bien que les bourgeois de Guatemala.

— C’est possible, répondit le grand vieillard ; mais nous doutons qu’une fois arrivé à la présidence, les Serviles lui laissent faire tout le bien qu'il voudrait faire.

ENTRÉE DES LUCIOS À ZACAPA.

— Enfin, il faudra voir.

— Oui, monsieur, il faudra voir; mais ce que nous verrons ne sera pas grand’chose.

Cette indifférence des Indiens de Joya, tous les Indiens des petits pueblos la partagent. Ils savent si bien qu’ils ne comptent pas dans l’État, qu’on ne saurait les blâmer de leur manque de patriotisme.

Je retournai chez moi avec M. Cloquet, réfléchissant sur ce que je venais de voir et d'entendre et mg disant tout bas que les sauvages ont parfois plus de philosophie que les gens civilisés.

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