PAYSAGES. — LES INDIENS. — LE CURÉ DE G
Je partis le lendemain même avec une escorte de cinquante hommes commandée par le capitaine Antonio Morales. Ma petite armée fut, pendant les six jours que dura mon voyage, d’une sagesse et d’un dévouement tout à fait dignes d’éloges.
La route de Zacapa à Guatemala est très-rude et très-difficile. Pendant trois jours, nous dûmes gravir des chaînes de montagnes d’une hauteur de quinze cents à deux mille mètres; nos chevaux et nos mules avaient les pieds ensanglantés, et nous devions souvent les abandonner à eux-mêmes pour franchir des torrents et des barancos. Il y a des endroits où tout à coup le chemin royal s’interrompt ; on se trouve alors devant un rocher incliné. Les
mules arrivent, paraissent réfléchir et, après avoir pris conseil d’elles-mêmes, on les voit résolûment se lancer dans le vide. Pour descendre le rocher, elles réunissent leurs quatre pieds ensemble et se laissent glisser doucement sur la pente polie. Ce que font les chevaux et les mules est vraiment extraordinaire. J'ai traversé à cheval cinq ou six fois des rivières profondes. Ce que faisait ma monture, pour éviter les courants, dénotait une sagacité, une intelligence véritablement supérieures.
Nous traversèmes plusieurs villages indiens, nous couchâmes dans plusieurs ranchos et cabildos, et partout nous fûmes accueillis avec la plus touchante hospitalité.
Dans l’Amérique centrale, tout voyageur, pauvre ou riche, peut toujours aller se loger dans le cabildo (mairie). Les alcades du village sont tenus de lui livrer, moyennant deux réaux, tout ce dont il peut avoir besoin. Les Indiens, les Turcs, les Arabes pratiquent admirablement la vertu de l’hospitalité; il est vrai qu’ils sont des barbares.
Les Indiens des montagnes sont beaux et grands. Ils ont le teint plus clair que ne l'ont ceux qui habitent la côte: leur regard est doux, intelligent ; ils aiment à causer avec les étrangers.
Ils cultivent un petit champ de maïs autour de leurs cases, élèvent des poules et des porcs, vont couper le bois dans la forêt, chassent le gibier et s'efforcent de gagner l’argent qu'ils doivent payer
au gouvernement et à leur curé. La pauvreté de ces bonnes gens est extrême. Leurs cases sont d’affreux hangars recouverts d’un toit de feuilles de cocotiers et de plataniers. Les parois en sont faites avec des fétus de cannes à sucre ou de maïs, et plantés dans le sol à une distance de deux ou trois pouces les uns des autres. C’est dans cette misérable cabane que se tient la famille avec les animaux qu’elle affectionne. La femme et le mari dorment dans des hamacs ; les enfants couchent par terre, sur des nattes en écorce ou en jonc.
Le mobilier de ces cases est très-simple. Il se compose d’unepierre à broyer le maïs et d’uneautre pierre sur laquelle on pétrit les tortillas et où on les fait cuire, de quelques vases en terre et en bois et d’un ou deux bancs fixés dans le sol par des piquets.
La ménagère fait sa cuisine devant la porte de son habitation. Quelques pierres superposées composent ses fourneaux ; elle allume des feuilles, des branches sèches sous ces pierres et fait cuire dessus les aliments qu’elle a apprêtés. Ces aliments sont ordinairement des galettes de maïs, des bananes frites, des haricots noirs cuits dans de la graisse de porc et réduits en pâte, des ragoûts de cesina (viande séchée au soleil), etc.
Les hommes sont vêtus d’un caleçon et d’une chemise en grosse toile de coton (manta); ils vont pieds nus ou à peu près, car leur chaussure ne se compose que d’un morceau de peau de bœuf qu'ils
passent sous leurs pieds et qu’ils fixent entre leurs orteils au moyen de petits lacets de cuir cru. Les femmes ont pour tout vêtement un jupon de cotonnade d’une couleur bleue ordinairement et avec de
larges bandes rouges transversales. Leurs cheveux sont roulés avec un cordonret de laine écarlate autour de leur tête. Les enfants sont ordinairement
nus.
Quand on entre dans une case d’Indien, on n’a qu'à dire :. Ave Maria; c'est le salut amical et pieux, et qui vous fait toujours ouvrir avec bienveillance la petite cabane hospitalière.
L’Indien est appelé Jose par tous les étrangers qui ne savent pas son vrai nom.
L’Indienne est appelée Maria.
L'un et l’autre répondent à ces noms, comme si ces noms étaient les leurs.
Il est rare qu’un Indien ou qu’une Indienne sache lire et plus rare encore que l’un ou l’autre sache écrire. Il y a pourtant quelques écoles tenues par des femmes dans les pueblos de quelque importance ; mais ces institutrices n’apprennent guère aux enfants qu’on leur envoie qu’à débiter leurs prières plus ou moins couramment.
L’Indien aime la musique. Il joue très-bien de la guitare, et aux jours de fête il va toucher, à la porte de l’église, de la marimba.
Cet instrument est une espèce d’harmonica composé de tubes en terre cuite recouverts de touches
en sapin. On frappe sur ces touches avec un marteau léger, et on parvient ainsi à formuler des airs plus ou moins mélodieux.
L’Indien porte toujours à la main un machete. C’est avec cette arme qu'il coupe le bois, qu'il construit sa case et qu'il se défend. Il à aussi quelquefois un vieux fusil à pierre qu’il ne décharge jamais sans fermer les yeux.
Les mœurs des Indiens de la montagne sont généralement pures. Les curés, c’est là un crime que j'ai signalé au chap. 1v de la première partie de ce livre, les font marier avant qu’ils soient en âge de puberté. Il résulte de ces mariages précoces que les femmes sont vieilles à dix-huit ans et les hommes épuisés avant leur trentième année.
Un curé n’est, dans un village indien, qu’un oppresseur et qu’un maître impitoyable. C’est lui qui, par ses mauvais exemples, démoralise la population; c’est lui qui dépouille les Indiens, qui les ruine, leur enlève l’argent qu’ils ont tant de peine à gagner; c’est lui qui les abêtit en les menaçant à tous moments de la colère du ciel. Il est des prêtres qui ont la prétention de faire des miracles, de guérir les maladies et, ce qui est plus fort, d’en envoyer à ceux de leurs paroïissiens qui ont la hardiesse de leur désobéir. Le curé a toujours une bonne maison et une bonne caisse où il sait cacher les piastres qu’il extorque à ses paroissiens. Quand il a séjourné dans un pueblo pendant cinq ou six ans, il compte ses
écus et, si le chiffre en est assez rond, il lève le camp et rentre en ville pour jouir du fruit de ses épargnes.
J'ai voyagé en compagnie de deux prêtres espagnols qui retournaient riches dans leur patrie. Ils causaient entre eux comme des négociants et calculaient le degré de religiosité des Indiens sur l'importance des sommes qu’ils avaient gagnées avec eux.
Je terminerai ce chapitre en rapportant un entretien que j’eus avec le curé du village de Guastatoï.
— Vous prétendez, lui dis-je, que vos paroissiens sont des gens sans moralité, sans religion; mais c'est à vous de leur donner ce qui leur manque.
— Eh mon Dieu! répondit le curé avec un soupir, c’est là ce que je m’applique à faire tous les jours. Si vous entendiez les sermons que je leur débite, vous seriez étonné de me voir si patient et si dévoué.
— Monsieur le curé, faites moins de sermons à vos Indiens et donnez-leur plus de bons exemples.
— Mais c’est ce que je fais. Ils me voient chaque jour agenouillé dans mon église, ils m'entendent prier pour eux...
— Oui, mais ils vous voient embrasser les jolies filles d’une façon peu paternelle; cela n’est pas de nature à les persuader que vous êtes un saint.
— Que voulez-vous! je ne suis qu'un homme; j'ai trente-deux ans, et à trente-deux ans...
— (est très-juste !
— Au reste, je dis à mes Indiens : « Faites ce
que je vous dis de faire et ne faites pas ce que je fais, »
— C’est là une bonne morale.
— Croyez-vous donc qu’il soit agréable de vivre au milieu de cette crapule? Voilà trois ans que je suis dans ce village, et c’est à peine si j'ai pu y gagner ma vie. Savez-vous ce qu'on me donne pour un baptême? quatre réaux; pour un mariage? douze réaux; pour un enterrement? souvent rien.
— Vous vous faites bien un peu payer en nature?
— Il le faut bien! Mais savez-vous que je suis obligé de revendre mon maïs à ces coquins et qu’ils me l’achètent toujours le meilleur marché qu’ils peuvent.
— Ces coquins ne sont pas si bêtes.
— J'ai la plus mauvaise cure du département. A Zacapa, le curé a pu faire son affaire en dix ans; moi, je resterai ici toute ma vie sans pouvoir y épargner de quoi vivre comme un arriero.
— Votre cure n’est pas si improductive que vous le dites, et je parierais que vous avez déjà quelques bonnes économies en caisse.
— Elles sont jolies, mes économies. Je n'ai pas mille piastres, et je vis comme un anachorète.
— N'est-ce pas votre paroisse qui fournit aux besoins de votre table?
— Ma paroisse me laisse mourir de faim. Quand je veux manger une pauvre poule, il me faut aller
la demander dans dix cases. Vous n'avez pas d'idée
de l’égoïsme et de l’avarice des Indiens.
— Enfin, vous avez votre poule?
— Oui, mais que d’humiliation, que de travail pour l'obtenir !
Je plaignis de tout mon cœur le curé de Guastatoï et je le quittai en lui souhaitant de sortir bientôt d’un village où il se trouvait si malheureux.
— Ah! me répondit-il en soupirant, le bon Dieu m’a envoyé ici; j'y resterai tant qu’il lui plaira.
XIT