‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 41 sur 80 · HALTE À LA FERME DE LA SAVANETA · texte numérisé non relu

HALTE À LA FERME DE LA SAVANETA

En entrant dans un petit village dont je ne me rappelle plus le nom, je fus attaqué par un Indien. I tenait à la main une vieille épée espagnole et la brandissait de tous côtés pour m'atteindre. La manière dont cet homme se tenait sur ses jambes me fit croire tout de suite qu'il était ivre, et je me bornai à esquiver ses coups autant que je le pus. Malheureusement le chemin où nous nous trouvions était fort étroit et je ne pouvais pas trop me garer

contre les furieuses attaques de mon ivrogne qui, l’écume à la bouche et les veux en feu, tournait sa

lame avec une rapidité merveilleuse et tout en me prodiguant les apostrophes les plus effroyables. Il m’accusait d’avoir tué son père, d’avoir fait incendier sa case, et d’une foule d’autres horreurs. J'avais voulu-lancer mon cheval; mais la crainte d’écraser ce malheureux m'avait retenu. Mes soldats arrivèrent enfin; ils virent ce qui se passait, et avant que j'eusse pu dire un mpt ils avaient saisi l’Indien et s’apprêtaient à le jeter dans la rivière qui coulait près de la route, lorsque je lés priai de n’en rien faire.

Nous allämes diner dans une belle case située au haut du village et d’où l’on avait une vue magnifique. Il y avait dans cette case une vieille femme qui se tenait la tête dans les mains. Je m’approchaiï d'elle et lui demandai si elle était malade.

— Non, señor, me répondit-elle, je ne suis pas malade, je suis morte.

— Que voulez-vous dire, ma pauvre femme? vous avez du chagrin, n'est-ce pas?

— Ah, señor, fit-elle en sanglotant, ils sont venus, ils l'ont tué, ils ont brûlé la case et nous ont chassés à coups de fusil, mon fils et moi... Je suis venue ici chez don Rafaël, qui est un bon chrétien et qui m’a promis de me donner du pain... Mais depuis hier Pepe court les rues; il est frappé et il veut tuer tout le monde...

Le capitaine qui commandait l’escorte entra.

— Señor, me dit-il, il paraît que nous ne sommes

point en sûreté ici; des bandes de trois à quatre cents malfaiteurs courent les environs. Ils ont brûlé plusieurs ranchos, tué quelques personnes... 11 me paraît sage de filer par San Jose afin de les éviter.

— Je ferai tout ce que vous voudrez; mais ditesmoi donc ce qu’est devenu le pauvre garçon que nos soldats ont arrêté.

— Soyez tranquille, señor, on ne Jui a pas fait de mal; il est maintenant au cabildo, et l’alcade à qui je l’ai confié m'a promis d’en prendre soin. Les voleurs ont tué son père hier au soir, et depuis ce moment il est comme fou.

— Oui, dit la vieille Indienne, Pepe est fou et moi je Suis morte, morte, morte!

L’alcade entra. Nous étions logés dans sa maison. le lui demandai s’il ne comptait pas prendre quelques mesures pour résister aux brigands que tous les habitants de son village paraissaient attendre dans la soirée.

— Quelles mesures puis-je prendre ? me réponditil: Is ont des fusils et nous n’en avons pas. S'ils viennent pour ravager le pueblo, je me présenterai à eux et je les prierai de ne pas nous faire de mal...

— Mais ne craignez-vous point qu'ils ne vous tuent ?

— Tout est possible, mais le bon Dieu est le maitre.

— Croyez-vous que si nous restions ici avec notre petite troupe, cela pourrait les empêcher de venir ?

— Oui, señor, mais vous ne pourriez pas rester toujours, et alors la protection que vous nous auriez accordée nous coûterait bien cher.

— Qu'en dites-vous, M. Morales? demandai-je au capitaine.

— Je pense que ce brave homme a raison, et que le meilleur service que nous puissions lui rendre, c'est de quitter son village.

L’alcade ayant été de l’avis du capitaine Morales, je ne crus pas devoir insister pour rester. On ressella nos chevaux et nous partimes.

M. Morales nous fit voyager par des chemins détournés qui n'étaient ni moins bons ni plus mauvais que les chemins royaux; mais comme il ne connaissait pas très-bien cette partie de la montagne, nous dûmes prendre des guides au village que nous venions de quitter. Nous arrivämes au bout d’une heure de marche sur un plateau au haut duquel s’élevaient quelques cases. Je mourais de soif et je m’avançai à la porte de l’une d'elles pour demander un peu d’eau. Une jeune fille de quinze ans, belle, presque blanche et très-proprement vêtue vint m’apporter un wacal* rempli de chicha.

1. Le wacal est le fruit d’un arbre que les Indiens appellent wacali et qui, je crois, appartient à la famille des térébinthacées. Ce fruit est fort gros, d’une forme ovoide; son écorce est presque aussi dure que celle de la noix de coco. Il renferme une pulpe que mangent les Indiens. C’est avec l'écorce ou la noix de ce fruit qu'ils font leurs vases. Il en est qu’ils cisèlent

avec beaucoup d’art.

— Ne bois pas d’eau, dit-elle; bois ce que je te donne.

Elle avait des yeux bleus, des cheveux blonds et ses joues étaient roses.

— Cette belle fille n’est pas une Indienne ? dis-je à M. Morales.

— Si, señor, me répondit-il. Il y a dans ces montagnes une très-belle race qui est presque blanche et qui vit beaucoup plus confortablement que les Indiens de l’autre côté. Ces gens-ci sont doux, polis, obligeants; ils se marient entre eux et vivent presque tous en famille. Il y a quatre ou cinq hameaux sur ce plateau. On nomme les habitants hijos de caciques.

— Diable ! mais c’est une princesse que j'ai là devant les yeux, savez-vous cela, monsieur Morales ?

— Oui, on dit que les Caciques étaient les princes du pays.

Je rendis à la jolie fille son wacal vide et je lui demandai comment elle s'appelait.

— Pourquoi veux-tu savoir mon nom? me ditelle.

— Pour voir s'il est aussi doux et aussi beau que ton visage, ma belle enfant.

— Je m'appelle Luz; et toi, comment t’appellet-on ?

— Tu as un nom magnifique; moi, je m'appelle ami.

Nous traversämes les hameaux des Caciques et

nous arrivämes vers le soir à la ferme de la Sava-

neta. Cette ferme, qui appartenait à un ex-ministre de Guatemala, était entièrement abandonnée; nous ne pûmes y trouver que quelques Indiens qui consentirent à grand’peine à nous abriter, tant ces pauvres gens étaient effrayés de voir entrer chez eux des gens armés et appartenant à l’armée insurrectionnelle.

Quand on pense que tout ce désordre des routes, que tous ces crimes commis par des Indiens sur des Indiens sont causés par la misère et le désespoir de ces malheureuses gens, on ne peut que déplorer | profondément un pareil état de choses et faire des | vœux pour que ce malheureux pays trouve enfin | l’homme qui le doit sauver de la guerre civile et de | Paparelie deu, poste SES re

Après six jours de marche à travers des chemins abominables, j’arrivai heureusement à la porte de Guatemala.

J'avais congédié mon escorte à six lieues de la ville, afin qu’elle ne tombât point entre les mains des soldats du gouvernement, et je dois dire à la louange de M. Morales que ce ne fut point sans difficultés que je parvins à le décider à rebrousser chemin. Je remis quelque argent à ce bon jeune homme pour qu'il le distribuât à sa troupe, et je le priai d'accepter pour lui-même, et comme témoignage de ma gratitude, un assez joli sabre que je

portais.…

Je mis encore une heure pour franchir la distance qu'il y à du Guarda à la ville. J'étais harassé, brisé de fatigue, noir de poussière et véritablement honteux de me présenter dans cet état aux regards des belles dames qui, je devais le craindre, pouvaient me prendre plutôt pour un chef de Lucios que pour un honnête et pacifique curieux que j'étais. — Mais il-était deux heures après midi quand j’entrai à Guatemala, et, à cette heure-là, tout le monde est à table.

Je me fis conduire chez deux bons et honnêtes négociants suisses, MM. Fuchs et Donzel, et je m’in- Stallai provisoirement chez eux jusqu’à ce que j’eusse pu trouver une maison à ma convenance.

LA VILLE DE GUATEMALA

La ville de Guatemala occupe un vaste plateau que dominent les petits serros del Carmen et de Buena-Vista. Son aspect est triste, profondément triste. Ses larges rues, alignées au cordeau et percées à angle droit, ne sont guère fréquentées dans le jour que par des Indiens, des mules et des ZOPilotes. Les magasins sont dans l’intérieur des maïisons et n’attirent point l'attention par ces étalages que les marchands européens ont l’art de dresser aux vitrines de leurs boutiques. Toutes ces maisons n’ont qu'un rez-de-chaussée. Elles sont bâties en grosses briques crues et couvertes en tuiles rouges. Leurs parois sont invariablement. badigeonnées à la chaux, ce qui, pour la vue des promeneurs, est tout

LA

à fait désagréable ; leurs fenêtres sont protégées par de gros barreaux de fer en saillie sur la rue. Les appartements s'ouvrent, à l’intérieur, sur un cloître carré et ont vue sur un vaste palio que les gens de goût ornent de fleurs et de fontaines. Il n’y a pas dans toute la ville un seul jardin.

Les Guatemaliens riches font quelquefois construire de longues caisses en maçonnerie qu'ils recouvrent de carreaux de faïence vernissée et dans lesquelles ils plantent des arbustes; mais des arbres, des pelouses, des massifs, des allées, tout cela n'existe pas.

Guatemala a beaucoup d’églises.

La cathédrale, construite, il y a une trentaine d'années, par un architecte italien, est un grand bâtiment où il semble que l’on ait eu l'intention de confondre tous les styles. On a voulu faire du gothique, du roman, du byzantin, on n’est parvenu qu’à faire du guatemalien.

L'église de San Francisco, l’église de Santo Domingo, l’église de la Merced sont, après la cathédrale, les édifices les plus considérables de la ville.

Le palais du gouvernement est un long bâtiment de rez-de-chaussée flanqué d’un cloître ou promenoir couvert. Il est très-laid, très-mal entretenu et donne une assez bonne idée du désordre qui règne dans son intérieur. Au reste, il n’est pas habité. Le président de la République, les ministres n’y viennent que pour discuter sur les affaires de l'État, et, quand

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ils ont fini leur besogne, ils retournent chacun dans leur maison particulière.

Le palais de l’archevêché est fort remarquable; il est appuyé sur le flanc droit de la cathédrale et fait face à la place du Gouvernement; il est grand, bien bâti, bien entretenu, a de belles cours entourées de cloîtres, soutenus par de minces et gracieuses colonnettes; les appartements sont spacieux et décorés dans le goût du pays.

Le palais de l’Université et de la représentation nationale est un bel édifice quadrangulaire. Les patios ou cours sont larges, les cloîtres bien dallés, | les chambres académiques hautes et fort conforta- | bles. Cet édifice renferme la bibliothèque de la ville, | pauvre bibliothèque encombrée de tous les mauvais

romans de l’Europe et toute fière néanmoins de posséder les manuscrits du père Juarros et de Fuentes, manuscrits que les savants de Guatemala laissent dévorer par les vers.

Guatemala possède un théâtre sur la plaza Vieja. Ce théâtre, que je n'ai pas vu terminé, est, dit-on, fort beau. J'en ai vu un dessin dans un journal | illustré, et ce dessin m'a paru d’un bon effet architectural. Les prêtres se sont opposés pendant vingt ans à ce qu'on le construisit, mais enfin il parait qu'ils ont fini par comprendre que ce théâtre ne leur ferait pas une trop grande concurrence, et ils Pont laissé faire.

Le seul monument qui existe à Guatemala est une

statue de cheval, élevée sur la place du Gouvernement. Cette statue n’est pas bonne, mais, telle qu'elle est, elle remplit la place.

Les couvents des dominicains, des franciscains, des capucins, des récollets, des jésuites, des frères de la Merci, des beatas indias, de sainte Thérèse, des capucines, des beatas rosas, des beatas de Betlen, de la Conception, de l’Incarnation, de la Rédemption (j'en passe assurément), sont de très-vastes et trèsconfortables établissements où fleurit, |s’engraisse toute une multitude de gens respectables aussi inutiles à l’État que dangereux pour le pauvre peuple, qui les nourrit en s'imposant les plus rudes privations, et qui ne reçoit d’eux que des leçons de fanatisme et de superstition.

Le Campo-Santo ressemble assez bien à une boutique d’épiceries. Il est entouré de hautes et épaisses murailles ; ces murailles ont des tiroirs de haut en bas, dans lesquels on coule les cercueils. Les inscriptions peintes sur la partie extérieure de chaque tombe figurent des étiquettes comme on en voit dans toutes les boutiques de droguiste ou d’épicier. Quelques monuments de très-mauvais goût s’élèvent sur le sol. On enterre les protestants et autres hérétiques dans une cour séparée et solidement fermée.

L'hôpital est grand, mais fort mal tenu.

La cour de justice n’est qu'une simple maison particulière.

LA VILLE DE GUATEMALA

L'hôtel des Monnaies est un grand bâtiment, et c'est tout ce que j'en puis dire. On y frappe quelques piastres, quelques onces, et on y timbre toutes les rognures de piastres qui courent dans la République sous la dénomination de réaux et de cuartillos. Les Espagnols, pour retenir l'argent dans le pays, avaient fractionné leurs piastres en huit, en seize et en trente-deux parties. Les Guatemaliens ont conservé ce système, et leur monnaie est bien la monnaie la plus détestable que l’on puisse imaginer. Leurs cuartillos, leurs medios, leurs réaux, présentent toutes les formes : ils sont ronds, carrés, triangulaires, efilés, ovales et capables de déconcerter par leurs figures tous les géomètres du monde civilisé. Il en résulte un grand embarras pour compter ces diverses pièces, qui sont très-faciles à falsifier, malgré la petite estampille qu’on leur appose à l'hôtel de la Monnaie. La plus petite pièce est le cuartillo; elle représente une valeur d’environ 15 centimes, le medio vaut 30 centimes et le réal 80. On ne fait dans toute l'Amérique centrale aucun usage de la monnaie de cuivre.

Les prisons sont des cloaques.

Les casernes sont des lieux où il ne fait pas bon d'entrer pour peu que l’on craigne les familiarités de certains insectes.

Guatemala est la ville du monde où il y a le plus de puces. Quoi que l’on fasse pour détruire ces vilaines petites bêtes, on en a toujours des centaines

sur soi, et cela dans les lieux les plus honnêtes.

Les Indiens, les soldats, les gens du peuple sont couverts de toute sorte de vermine, et il n’est pas rare de voir les officiers subalternes de la République se livrer, sous la porte du palais, à l'exercice d’une chasse tout intime; les officiers à épaulettes d’or font cette chasse plus en secret, mais enfin ils la font.

Si vous entrez dans une église, vous êtes certain d'en sortir couvert de bétail. C’est sans doute cet inconvénient qui empêche les gens d'Europe de se montrer bons catholiques, et qui, en les retenant chez eux pendant les heures des offices, leur a valu de la part des dévots le nom d’hérétiques et de mauvais chrétiens.

Que le chemin du paradis soit étroit, d'accord ; mais qu’il ne soit pas plein de puces!

Guatemala possède deux où trois grands caravansérails nommés mesons, et en dehors de la ville de très-jolis lavoirs publics. Ce sont deux bonnes choses que les Espagnols ont gardées des Arabes.

I y à dans la ville un café et un établissement de bains, et deux ou’trois mauvaises auberges, et enfin un assez joli cirque pour les combats de taureaux.

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