‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 60 sur 80 · LE BON SENS ET LE SANG-FROID DE MAXIMO · texte numérisé non relu

LE BON SENS ET LE SANG-FROID DE MAXIMO

Tout entier aux réflexions que m'’avaient inspirées les confidences de Mendez, je laissais ma monture Cheminer à son gré et sans trop m'inquiéter de la route qu'elle suivait. Ce que m'avait dit l’Indien de San Lucas m’avait rendu songeur, et une sorte de tristesse, de désenchantement de l'humanité, s’emparait de moi et me désolait profondément. Les beaux rêves de ma jeunesse, qui quelques heures auparavant me paraissaient si faciles à réaliser, je venais de les entendre condamner en dernier ressort.

— Eh quoi! disais-je en moi-même, ce Mendez, cet honnête Indien ne pourra pas s’instruire, s’améliorer, parce qu'un coquin de prêtre le lui défend!

Et il y a des hommes dans ce pays qui approuvent ce curé et qui blâment Mendez! Cela n’est pas possible! Cet Indien s’est moqué de moi, il ne m'a pas dit la vérité, il m’a menti, il m'a fait une histoire tout à son avantage, et cette histoire est une grosse calomnie contre son curé.

Mais quel intérêt pouvait-il avoir à me tromper ? Son visage honnête, candide, sa réputation de bon ouvrier me semblaient être des garanties à l'appui de sa véracité. Et puis, d’ailleurs, les études que j'avais pu faire sur le clergé guatemalien, les observations recueillies le long de ma route sur les curés des villages, les entretiens que j'avais eus avec eux, tout cela ne s’accordait-il pas avec le curieux récit de Mendez? Il me paraissait donc certain que le curé de San Lucas était un coquin et un hypocrite comme celui de G..., et qu'il n’exerçait son sacerdoce que pour emplir ses poches en vidant celles de ses malheureux paroissiens. Ce misérable prêtre, qui impose un châtiment à un homme qui veut s’instruire, ne ressemble-t-il pas à ce monstrueux despote des contes orientaux qui faisait crever les yeux à ses sujets pour les empêcher de voir le soleil?

Que de patience, que de résignation, que de douceur angélique ne faut-il pas à l’Indien pour supporter de pareilles énormités ‘! L’Indien, disent les

À. Il y a de pauvres Indiennes qui, pour payer leur cotisa-

tion aux confréries dont on les force de faire partie, vont offrir

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Guatemaliens, est un enfant toujours, il n’a pas de raison et il faut le tenir toute sa vie en tutelle: mais s’il est un enfant, c’est que vous l’empêchez de devenir un homme, c’est que vous comprimez sa raison par les sottises que vous lui faites débiter par vos prêtres. Vous avez peur de lui, et vous vous appliquez à lui ôter ses forces physiques et intellectuelles. La chicha tue son corps, le fanatisme du prêtre tue SONDE IR UNE SAN PROC SAR Dr AaUe raie Ces réflexions, ces.discours que je me récitais à moi-même m'avaient conduit au milieu d’un joli petit bois. Depuis uae heure, j'étais hors du chemin royal, et mon cheval, qui avait sans doute aussi philosophé à sa manière, avait marché à l'aventure. Mes muletiers devaient être en avant, et, pour les rejoindre, je ne savais par où passer. Je cherchais à m’orienter par la position du volcan d’eau dont la cime couronnée de nuages azurés m'apparaissait à travers les arbres du bois où je m'étais, pour ainsi dire, emprisonné. Je me décidai bientôt à tourner à gau- . che; mais, après cinq minutes de marche, j’arrivai aux bords d’un barranco infranchissable. Je revins

leurs enfants aux dames de la ville. Les dames prennent leurs enfants pour quelques piastres et elles les élèvent pour en faire des domestiques. J'ai connu plusieurs dames qui avaient fait ces achats qui sont tout à fait contraires à la constitution du pays.

Je dois ajouter, pour être juste, que les enfants ainsi achetés

sont bien traités par leurs maîtresses.

sur mes pas; mon cheval s’embarrassait les pieds dans les lianes et les broussailles, et s s’impatientait. de tous ces obstacles. Le jour touchait à sa fin; il fallait, bon gré, mal gré, sortir du bois et tâcher de retrouver un sentier; mais là était la difficulté! Je

m'étais laissé conduire par ma monture et sans regarder derrière moi; j'étais fourré dans un cercle de verdure et hors de toute voie fréquentée. Pour aller à l'Antigua dont j'avais retrouvé la direction sur le volcan d’eau, je ne pouvais passer que par le précipice que je venais de découvrir. Enfin, las de tirer des plans que je ne pouvais pas exécuter, je cravachai mon cheval et le poussai en avant. J'arrivai bientôt au pied d’une grosse roche inclinée, derrière laquelle j'aperçus quelques flocons de fumée. J’allais la tourner, quand je vis cinq Indiens armés de fusils se présenter à moi :

— Buenos dias, cavallero ! me dit l’un d’eux. Où vas-tu par là?

Cette question était bien simple, et pourtant elle me semblait fort embarrassante. L’Indien la répéta avec un ton de commandement qui me déplut fort.

__ As-tu donc le droit de m’interroger? lui dis-je avec hauteur. Si je suis dans ce bois, c’est apparemment parce qu’il me plaît d'y être...

L’Indien se mit à rire, il prit mon cheval par la bride et voulut le faire avancer à droite.

Je levai ma cravache.

— Prends garde! me dit-il, j’ai la tête dure, et tu pourrais bien y briser ce joli petit fouet.

— Señor ! señor ! por aqui! cria une voix !.

Je tournai la tête : c'était Maximo.

— Où sont les autres? lui demandai-je.

— Trente sont en bas, répondit-il en me lançant un regard particulier, et les vingt autres viendront bientôt.

— Ah! tu voyages en bonne compagnie, fit l’Indien avec son mauvais rire, Cinquante hommes d’escorte ! c’est joli! Serais-tu donc le président de la république? Tu as la peau un peu pâle pour cela.

— Veux-tu lâcher mon cheval ? lui répondis-je,

— Mais je ñe lui fais pas de mal à ton cheval.

— Allons! dis-je en levant ma cravache, c’est toi qui m’auras forcé de te traiter comme les Espagnols ont l'habitude de traiter tes pareils.

L'Indien lâcha la bride qu’il tenait et fit un pas en arrière, Ses quatre compagnons avaient assisté à cette scène sans dire un mot. Je m'’adressai à eux :

— Écoutez, leur dis-je, vous avez mauvaise mine, mes amis, avec votre grand fusil qui, j'en suis sûr, ne sait pas tirer juste... Ce que vous faites là pourrait bien vous conduire à une vilaine fin, et si vous vouliez m'en croire, vous renonceriez au métier de

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