pa L'ANTIGUA
— Ainsi, tu as frappé un homme de ton couteau ?
— Oui.
— Mais pourquoi ?
— ]l m'avait insulté.
— Vous êtes devenu fort susceptible, señor Severino.
—— Qui, monsieur, mais il est des insultes qu'on ne peut laisser impunies.
— Enfin, que t'a donc dit l’homme que tu as
frappé?
— Ce qu'il m'a dit? ah! carajo !.. ce qu'il m'a dit valait plus qu’il n’a reçu. soyez-en sûr! Il m'a dit, ce chien-là, ce maudit fils de... il m'a dit que ma maîtresse avait un pied plus grand que le sien et que ses yeux étaient roux...
On emmena Severino et il fut condamné à six mois de galères. Le pauvre garçon était venu au monde sept ou buit siècles trop tard. I était un vrai chevalier des dames et aurait dû naître au temps des Amadis et des Fier-à-Bras.
N'ayant plus rien à voir à l’Antigua, je résolus de me faire conduire aux volcans d’eau et de feu. M. Pivaral me fournit des guides, et je partis le lendemain matin pour faire une excursion qui me promettait autant de fatigues que de charmes.
La base du volcan d’eau (el volcan de agua) a une circonférence de seize à dix-huit lieues du pays (72 à 90 kilomètres), la hauteur du cône est de treize mille cinq cent soixante-dix-huit pieds américains (environ 476 mètres); sa région inférieure, jusqu’à une hauteur d’environ cent mètres, est couverte d'arbres gigantesques qui semblent dater de la création. Des précipices, aux bords aigus et creusés à des intervalles assez rapprochés dans le contour de l'énorme pyramide, rendent la marche aussi pénible que dangereuse; des blocs de lave, aux arêtes tranchantes et présentant les formes les plus bizarres, sont arrêtés sur la pente par des troncs d'arbres renversés ou par d'énormes racines chevelues vivant encore sur le rocher. La couleur du sol
est rose; mais, à chaque instant, des effets de lumière la modifient et lui donnent des reflets bleus, lilas, orangés, verts. Ces phénomènes de réflexion, que je n’ai vus se produire que sur le volcan d’eau, sont fort extraordinaires; mais ils ne se renouvellent pas toujours d’une manière aussi complète. J'ai pourtant entendu dire aux Indiens de Santa Maria qu’il leur arrivait quelquefois de voir leur village tout éclatant d’une lumière verte ou bleuâtre, et ils m'ont assuré que cela n'avait lieu qu'’alors que le ciel était orageux et tout chargé de nuages floconneüx. Le jour où je suis monté au volcan, le ciel était pur et bleu et les rayons lumineux nous arrivaient parfaitement décomposés.
On peut monter à cheval jusqu’au petit village de Santa Maria ; mais, arrivé là, il faut prendre des guides et continuer la route à pied. Les Indiens ont taillé dans la lave une sorte de petit sentier qui n’est pas très-difficile à gravir. On arrive au sommet du volcan après deux longues heures d’escalade.
Le tableau que l’on a alors sous les yeux est d’une grandeur indescriptible. Au nord,on a la chaîne des Cordillères qui traverse cette partie de l'Amérique depuis l’isthme de Tehuantepec jusqu’à l’isthme de Panama. Ses pics,ses mamelons, ses profondes excavations, vus à cette distance et diversement éclairés, présentent au regard les formes les plus imprévues, les plus fantastiques. Tantôt on a le spectacle d’une
ville arabe avec ses dômes arrondis, avec ses mina-
rets élancés et ses grosses citadelles aux remparts crénelés, tantôt c’est une gigantesque cathédrale gothique, élevant vers le ciel ses milliers de clochetons aigus et exposant sur ses corniches tout un monde de monstrüeuses chimères ; tantôt de grandes nappes d’ombres passent sur les flancs des montagnes et reproduisent des animaux que l’on pourrait prendre pour des silhouettes de mastodontes : tantôt, enfin, ce sont des armées de géants qui apparaissent ; les chefs sont montés sur des éléphants, ils agitent leurs armes, déploient leurs bannières et semblent réellement animer leur cohorte. Au sud, la vue embrasse toute la nappe bleue de l'Océan Pacifique, et l’on peut compter, du bout d’une lunette un peu forte, les navires qui vont aux Indes ou qui reviennent de la Californie et qui ressemblent, par la distance, à des oiseaux marins, battant des ailes sur les flots unis.
Nous descendimes dans le cratère immense et nous pümes lire les diverses inscriptions gravées sur ses parois. Voici celles que j’ai copiées :
J'ai monté jusqu'ici, en soufflant comme un bœuf; J'ai bu à ma maîtresse un verre de Château-Neuf.
PIERRE RINGARD, voyageur.
Je ne connais pas le vin de Château-Neuf, ni M. Pierre Ringard. Ses vers ne sont pas bons, et je crois pouvoir en dire autant de son vin.
Ven, muerte, tan escondida Que no te sienta venir, Porque el placer de morir No me vuelva à la vida.
Ces vers sont de Calderon, dans la jolie pièce d'Écho et Narcisse. Ce doit être un amoureux désespéré qui les a tracés, et peut-être avant de se lancer en bas du volcan. En voici la traduction :
Viens, mort, si secrètement Que je ne te sente pas venir, Car le plaisir de mourir
| | Pourrait me rendre à la vie.
Tout chante, tout sourit par toi, sainte nature, L’onde, les oiseaux et les fleurs.
| L'homme seul, harassé, brisé par ses douleurs, | Ose te reprocher, l’infime créature, Son désespoir et ses malheurs.
L'homme seul se refuse à courber son front morne En face de ta majesté.
Que t'importe! il n’a, lui, rien que sa vanité,
Qu’un obscur horizon, qu’un doute amer lui borne...
Toi, n’as-tu pas l'éternité ?
NEMo.
Je me suis embêté vingt ans dans ce pays; je le quitte avec 58,000 piastres. Je souhaite à mes compatriotes de pouvoir en
faire autant. J-C: D.
God save my Mary B... Jonn CLARY.
Mon cœur est comme ce volcan éteint pour jamais! LEoNoRA (bas bleu sans doute).
La science a tué la théologie : la Bible n’est plus qu’un ro-
man embrouillé si on la lit ici.
É Pastor J. Lun...
Ausencias causan olvido.
MicueLzs S...
Alexandro Lovert de San-Petersburgo, Edvardo Legh Paget de Inglaterra, Jose Croskey de Filadelfye, Bibymus aqui unas boteas de champagna el dia 26 de agosto de 1834.
Nous descendîimes tout ému de la grandeur du tableau que nous avions eu sous nos pieds. Si, comme l’a écrit le pasteur Lud..., la Bible, lue sur les bords du cratère, n’est plus qu’un roman embrouillé, on ne peut nier que la puissance de Dieu ne s’y manifeste d’une manière indubitable. Si l’on veut convertir un athée, il faut le faire monter sur ces immenses cimes. Son cœur et son esprit y puiseront une foi ardente et qui ne le quittera plus jamais.
Quelques jours plus tard, je résolus d’aller visiter
le volcan de feu. F’arrivai avec mes guides, après des difficultés énormes, au pied du cône. Je montai bravement jusqu’à une hauteur d'environ cent cinquante mètres ; mais je ne pus aller plus loin : mes pieds enfonçaient dans la cendre et je ne trouvais aucune aspérité où je pusse m’appuyer pour pousser plus loin mon ascension. Il me fallut redescendre et renoncer au plaisir que je m'étais promis d'aller allumer mon Cigare au foyer de ce volcan t.
1. Le nombre des volcans dans l'Amérique centrale est de vingt-cinq. Quatre seulement sont en activité.
Dans la république de Guatemala, il y en a...... Dans l'État du Salvador: :. se sooss, hs Dans les États de Nicaragua et de Costa-Rica...…. Dans l’État de Honduras, il n’y en a pas.
SÉJOUR A CIUDAD-VIEJA
La petite bourgade de Ciudad-Vieja à été fondée en 1525 par don Pedro Alvarado, l’un des lieutenanis de Fernand Cortez. On voit encore les ruines de la première chapelle que ce conquérant fit bâtir pour remercier Dieu des succès qu'il avait obtenus sur un peuple innocent et que lignorance et la superstition rendaient incapable de résister à ses envahisseurs. Je ne voudrais pas diminuer la gloire de Fernand Cortez, en montrant avec quelle faiblesse Montezuma tenta de le repousser. Les écrivains espagnols ont élevé si haut leur conquérant, qu’il serait difficile de le remettre à la vraie place qui lui appartient. I fit la conquête du Mexique en 1521, et l’on peut dire que cette conquête ne lui coûta guère que de la ruse.
À peine eut-il débarqué au port qu’il nomma Vera- Cruz, que des envoyés de Montezuma vinrent le
SÉJOUR A CIUDAD-VIEJA. 391
trouver et lui offrir, de Ja part de ce roi, des vivres frais, de l'or, des plumes et des pierreries, et l'inviter à se rendre à Mexico.
Tilancalqui, le premier ambassadeur de Montezuma, se présenta sur le vaisseau de Gortez, examinant tout ce qu’il voyait avec autant de crainte que d'admiration. Cortez s’approcha de lui avec une esclave qui lui servait d’interprète.
— D'où êtes-vous? lui demanda-t-il.
— Je suis, répondit Tilancalqui, de la grande ville de Mexico Tenuchtitlan.
— Que venez-vous faire ici ?
— Je viens vous saluer au nom de mon seigneur.
— Comment s'appelle votre seigneur ?
— Montezuma.
— Pourquoi vous a-t-il envoyé?
— Pour savoir ce que vous voulez.
— Je veux le voir.
__ (C’est bien! Montezuma m’a ordonné de vous remettre ces présents et de vous dire qu’il est prêt à vous céder son trône, qu’il ne garde que comme un dépôt.
— Que ferai-je, dit Cortez, pour prouver à mes frères le plaisir que m'a fait leur présent?
Tilancalqui ne répondit rien; mais il but du vin d’Espagne et se grisa comme un Cosaque.
Le lendemain, Cortez lui fit dire par son esclave indiepne de retourner à Mexico, de saluer Monte-
zuma de sa part, et de Jassurer que dans huit jours
il irait le visiter. (L’esclave indienne qui servait d'interprète à Cortez se nommait Marina.)
Tilancalqui partit; il remit à son roi des biscuits, du bœuf salé, du xérès que Cortez l'avait chargé de lui offrir. Le pauvre ambassadeur arriva à Mexico, il raconta à Montezuma tout ce qu'il avait vu et entendu, et il lui donna les présents du Capitaine espagnol. Montezuma fit don du biscuit au dieu Huïtzilopochlii, il goûta le xérès et se grisa comme s'était grisé Tilancalqui. Puis, quand il fut rendu à lui-même, il adressa à son ambassadeur ce discours que l’histoire a conservé :
«Tu sais, mon cher Tilancalqui, que je t'ai com- «blé de bienfaits; voici le moment de me prouver «ta reconnaissance. Que pouvons-nous faire puis- « que le grand Tloque-Nahuaque nous abandonne? « Je te recommande mes enfants : Huitemoc, Chi- « malpopoca, Axayaca, Acatlxoxonhqui, Acamapich, € Nezahualtcoyolt et Tlacahuepan. Quand je serai «tombé sous les coups de ces nouveaux venus, les « Mexicains voudront massacrer mes enfants; je te « recommande de les mettre en sûreté, car on « n'aura pas de pitié pour eux après ma mort. Je les « remets donc entre tes mains: traite-les comme tes « enfants et cache-les en différents endroits, afin «qu'au moins l’un: ou l’autre puisse échapper au «massacre. Sois certain de ce que je te dis : ces «nouveaux venus nous Causeront de grands mal- Cheurs, et tout ce que nous a prédit Nezahualpilli
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« se trouvera conforme à la vérité. Quand ce temps « sera venu, vous ne serez pas traités comme des « sujets, mais comme des esclaves. C’est avec moi que « finiront la puissance et l'éclat que nous avaient « transmis les anciens souverains du Mexique. »
En achevant ces mots, Montezuma fondit en larmes. Tilancalqui s’efforça de le consoler; mais le roi reprit :
« Nous sommes livrés à ces dieux; il faut cepen- « dant faire tout notre possible pour venir en aide à « nos malheureux sujets. J'ai entendu dire que, « dans la terre chaude, il y a un grand nombre de « magiciens, notamment à Cuauhnahuac, à Yauh- « tepec, à Huastepec, à Acayapichtlan, à Xohuitoto, « à Ocuilan, à Malinolco et à Tenantzinco. Ils dévo- « rent, dit-on, le cœur des hommes vivants et les «enlèvent pendant la nuit. Je veux les faire appeler. »
Il leur envoya donc des messagers, et ils s’empressèrent de se rendre à ses ordres. Il en vint également qui connaissaient l’art de prendre la forme de lions, de loups, de serpents et de toute autre espèce d'animaux. Montezuma leur annonça, dans un long discours, l’arrivée des étrangers qui étaient descendus du ciel, et les pria d'employer leur pouvoir pour les empêcher de venir jusqu’à Mexico.
« Tâchez, leur dit-il, de les épouvanter, de leur
« envoyer un profond sommeil pendant lequel vous «les jetterez dans un précipice, ou de leur arra- « cher le cœur, et, si vous ne pouvez les empêcher
« d'arriver à Mexico, traitez-les au moins de manière « qu'ils se repentent d'y être venus. »
Les magiciens partirent donc pour la Vera-Cruz, et, aussitôt qu'ils eurent aperçu les étrangers, ils se dispersèrent de manière à les environner de toutes parts ; mais ils eurent beau prendre toutes sortes de formes et épuiser tous leurs enchantements, ils ne purent rien faire contre les Espagnols, parce qu'ils élaient des chrétiens catholiques *.
En arrivant à Mexico, Cortez fit arrêter .Montezuma ; 1l l’entraîna dans sa maison, lui mit les fers aux pieds et exigea de lui qu’il ordonnât la mise à mort d'un cacique de Nahutlan, nommé Qualpopoc, et de plusieurs autres qui avaient essayé de s’opposer à l'entrée des Espagnols à Mexico. Ces malheureux furent brûlés vifs sous les yeux de leur malheureux roi.
Cependant les Indiens, indignés de la conduite de Cortez à l'égard de Montezuma, se réunirent sous le commandement de Guahatimoc (Guatimozin), et combattirent pendant trois jours leurs cruels enne- , mis, les menaçant d’une guerre d’extermination s'ils ne leur rendaient pas leur prince.
Cortez, effrayé de cette menace, fit avancer Montezuma sur la terrasse de sa maison, et moitié par
1. Voyez Histoire du Mexique, par don Alvar Tezozomoc, traduction de M. Ternaux-Compans, t. II, chap. CIX et CX, imprimée à Paris, chez P. Jannet, 98, rue des Bons-Enfants, 1853,
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force, moitié par promesse, il obtint de lui qu'il parlerait à son peuple et tâcherait de le décider à déposer les armes; mais au moment où Montezuma parut, une pierre lancée contre Gortez vint frapper le roi à la tempe et l’étendit roide mort.
Le chagrin que ce malheur causa aux Mexicains paralysa leurs forces, et bientôt les Espagnols purent se rendre maîtres de la ville f.
Pedro Alvarado entra dans le Guatemala avec non moins de facilité que son capitaine n’était entré dans le Mexique.
Ces hardis aventuriers, qui faisaient la dédicace de leurs conquêtes aux saints, aux saintes, à la Vierge et à Jésus, commettaient sur les malheureux peuples qu'ils avaient subjugués les plus abominables violences. Leur Dieu, au nom duquel ils parlaient, devait paraître aux Indiens un dieu monstrueux et féroce, avide d’or et de sang; car, pour le satisfaire, ils devaient toujours répandre l’un et l’autre.
Si l’immortel Génois eût pu prévoir que le monde qu'il allait donner à l'Espagne deviendrait, par la main de ses cupides et sanguinaires capitaines, un théâtre d’horreurs et d’atrocités, il est probable
qu’il n’eût point eu le courage de poursuivre l'entreprise éclose dans son cerveau, et dont les suites eussent épouvanté son cœur d’honnête homme et