‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 66 sur 80 · Voyez les Mémoires de Billaud-Varennes, t. 1°, ch. XIV · texte numérisé non relu

Voyez les Mémoires de Billaud-Varennes, t. 1°, ch. XIV

p. 64 et 65, imprimés à Paris, en 1821, chez Plancher et Domeré, quai Saint-Michel, maison neuve des cinq arcades.

de vrai chrétien. Entre Christophe Colomb et les aventuriers espagnols, il y a toute la distance du ! génie de Deutalité. LAN" ee ae

Le padre A... curé de Ciudad-Vieja, me reçut avec la plus parfaite courtoisie. II me présenta ses demoiselles, Margarita et Carmen, leur respectable mère, et me fit les honneurs de son église avec plus d'orgueil que de dévotion. Il me montra, entre autres merveilles, une très-belle couronne d’or émaillée et ornée de pierreries, cadeau de l'empereur Charles-Quint à la bonne Vierge de Ciudad-Vieja, un très-beau manuscrit sur vélin, enrichi d'images enluminées à la main, et sur lequel étaient consignés les priviléges accordés au couvent de Ciudad- Vieja. Le père À. est très-fier de posséder dans son église ces deux souvenirs du moine impérial.

L’habitation du curé est charmante : elle est bâtie sur un très-joli patio aux allées briquetées et accompagnées de hautes caisses en maçonnerie, plantées d'arbres à fleurs. Une charmante fontaine est au milieu de cette cour-jardin, avec un large bassin où nagent des poissons argentés et de belles garzas tout à fait domestiquées.

Le padre À... est roi dans son village. Il y fait la pluie et le beau temps. C’est un homme de soixante ans, grand, droit, coquet ; il teint ses cheveux ou sa perruque, porte un habit de ville, comme la plupart des prêtres du pays; il parle bien l'espagnol, comprend le français, aime à faire des mots et appar-

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tient par ses opinions au parti servile de Guatemala.

Je me suis promené avec lui dans le bourg. Il m'a montré les restes d’un mur d'enceinte qui date de la conquête. Ciudad-Vieja n’a rien de plus remarquable. J'y ai admiré pourtant un très-bel arbre sur la place. On le nomme en indien squisuchel; il ressemble au hêtre par son feuillage et par sa forme ; mais il est tout couvert de fleurs blanches, d’un parfum délicieux et présentant les caractères botaniques de la famille des malvacées. On sait que le gombo, le cotonnier et le cacaoyer appartiennent à cette famille, très-riche en espèces utiles. Tous les villages de la république de Guatemala ont un arbre sur leur place principale. Ordinairement cet arbre est un ceiba; il en est qui atteignent une hauteur prodigieuse et qui couvrent entièrement la place de leurs rameaux. On a reproduit plusieurs de ces arbres sur les monnaies, comme symboles delaliberté.

Il y a à Ciudad-Vieja une famille indienne qui, dit-on, descend des anciens caciques du pays; elle

-est encore très-vénérée, et le curé est forcé de comp-

ter avec elle.

Je voulus voir cette famille. Elle habitait une jolie maisonnette dans le haut village. Le chef, grand e beau vieillard de soixante-dix ans, me reçut avec politesse et m'offrit du tiste. Il me dit que ses ancétres avaient été les maîtres du pays et que jui était devenu l’esclave de tout le monde. Il y avait dans le

geste et dans la voix de ce vieillard quelque chose de

profondément triste; on voyait qu’il avait conscience de la grandeur de sa race et que le souvenir de son immense chute lui était encore fort douloureux. 11 appela ses enfants. Deux filles de vingt ans, déjà vieillies, entrèrent dans l'appartement et vinrent pieusement baiser la main de leur père.

— N'êtes-vous point mariées? leur fis-je demander par Maximo.

— Non señor! répondit l’une d’elles. 11 n’y a point ici de maris pour nous.

— Mes filles, dit le vieillard, ne peuvent se marier qu’à des hommes de leur rang. Nous sommes pauvres, Señor ; mais nous sommes gens de noble race.

Il y avait dans cet orgueil du vieux cacique un sentiment fort respectable, une sorte de sacrifice fait à la dignité de ses ancêtres. Je le quittai en faisant des vœux pour lui et pour les siens.

Un jour, le padre À... m'accompagna dans une promenade que je fis aux alentours de Ciudad-Vieja. Nous arrivàmes sur une passerelle jetée sur une petite rivière couverte d’arbres en fleurs. Une douzaine : de jeunes filles s’y baignaient. Le curé m’arrêta et me dit :

— Ne voilà-t-il pas de jolis petits poissons?

— Oui! lui répondis-je en souriant, mais il faut les laisser dans l’eau.

— Ah! Jesus ! Jesus! que bonitas son :

Le padre À... est un épicurien, mais pas du tout un Épicure.

LES NOPALIÈRES.

C’est aux environs de l’Antigua, de Ciudad-Vieja et d'Amatitlan qu’on cultive le nopal, ce grand cactus sur lequel se développe la cochenille. Des plaines immenses sont plantées de cet arbuste précieux qui est une des principales et je devrais dire la principale industrie du pays.

Cette culture occupe un nombre considérable d’Indiens : elle exige des soins continus et la surveillance la plus active de la part des intendants ou directeurs de nopalières.

| Voici comment on multiplie la cochenille :

Un Indien prend quelques insectes, il les enveloppe dans un morceau de gaze qu’il pique Sur une feuille du cactus avec une épine de cet arbuste. Au

bout de huit ou dix jours, on voit les feuilles se couvrir d’une poussière blanche; ce sont les œufs de insecte. L’éclosion a lieu douze ou quatorze jours plus tard. Alors la poussière blanche disparaît, et l’on voit sur la plante de petits grumeaux noirs s’agiter par millions; c’est l'insecte qui s’est multiplié et qui va grossir en se nourrissant de la feuille du cactus. Au bout d’un mois ou six semaines, il a atteint la grosseur d’un gros pois: il est alors transparent, d’une couleur violâtre et mou comme une pulpe de méduse. Quand on le juge arrivé au terme de sa croissance, les Indiens le font tomber dans des corbeilles, en brossant légèrement les feuilles sur lesquelles il s’est fixé. Une fois recueïlli, on le porte à l’étuve et on le fait dessécher lentement.

Le temps de la cueillette doit être choisi à propos. Si on le cueille trop tôt, il donne une cochenille sèche et de mauvaise qualité ; mais si on attend trop, il tombe des feuilles et s'écrase sur le sol. Une pluie, un coup de vent peuvent ruiner toute une nopalière, en jetant à terre les insectes. Aussi les cultivateurs sont-ils toujours pleins d'émotions à l’époque de la récolte. Il faut qu'ils inspectent leurs nopals heure par heure, qu’ils observent le temps et soient prêts à ordonner la cueillette en temps d'orage.

La république de Guatemala exporte tous les ans environ un million deux cent mille livres de coche-

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nille, et cette quantité représente une valeur d’à peu près sept millions deux cent mille francs. Les bénéfices peuvent s’élever, encore aujourd'hui, à environ 50 ou 60 pour 100 f.

4. La chimie, en livrant à l’industrie plusieurs nouvelles teintures, a considérablement fait tomber le prix de la cochenille. Une nouvelle couleur violette, découverte dans ces derniers temps, et que l’on obtient du goudron minéral, a produit sur les marchés de Londres et du Havre une énorme dépréciation de la cochenille dite du Mexique.

Il serait fâcheux pour l'Amérique centrale que la culture du nopal fût abandonnée, car cette culture occupe un grand nombre d’Indiens et est une source de richesse pour le pays.

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