UNE CONFESSION INTEMPESTIVE
La ville d’Amatitlan est une ville indienne. Elle est assise au bord d’un beau lac entouré de montagnes volcaniques couvertes, dans leur partie inférieure, de la plus luxuriante végétation. Le lac (la laguna) peut avoir deux ou trois lieues de longueur sur une demi-lieue de largeur. Sur la rive gauche, au pied d’une montagne couverte de stries sulfureuses, on voit sourdre trois petites fontaines d’eau chaude et dont la vapeur exhale une odeur de bitume très-désagréable. Les environs de ce beau
lac sont très-insalubres, et la plupart des habitants
d’Amatitlan sont continuellement tourmentés par des fièvres intermittentes qui les forcent très-souvent à quitter leur ville.
La population peut s'élever au chiffre de trois à
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quatre mille âmes. Quelques négociants de Guatemala se résignent à habiter Amatitlan au temps de la récolte de la cochenille, que l’on y cultive, comme à l’Antigua, sur une très-grande échelle.
Les Indiens sont laborieux; ils ont de bonnes maisons, bien bâties, bien meublées, et ils affichent un certain luxe dans leur manière de vivre. Les femmes, moins brunes qu’à Guatemala, ont généralement de beaux traits: elles sont propres dans leur mise, portent des souliers et s'occupent sagement des soins de leur famille.
La place d’Amatitlan a une église et un magnifique ceiba sous l’ombrage duquel on pourrait abriter tout un régiment. C’est sur cette place que l'on vend les légumes, les fruits et les petits poissons bleus du lac.
J'avais pris mon logement à Amatitlan dans une maison habitée par une famille de riches Indiens. Ces braves gens étaient pleins de prévenance pour moi: ils me laissaient chez eux la plus grande liberté et s’ingéniaient à trouver les moyens de satisfaire de leur mieux toutes mes fantaisies de touriste. Le maître de la maison s'appelait Joaquin Salario. Il avait une jeune femme qu’on appelait n'na Luz?
4. N'ña est une corruption du mot niña (jeune fille). On dit niña aux dames comme, il faut, qu’elles soient jeunes ou vieilles, mariées ou non; on dit n’ñ@ aux Indiennes.
Le mot n’ño (garçon) se dit aux Indiens, le mot miño aux gens du beau monde. On donne les mots don et señor à tout
et qui était dans un état de grossesse fort avancé. Un soir que j'étais étendu dans mon hamac, OCCUPÉ à lire les journaux de Guatemala et du Salvador, -qui en ce temps-là se disaient toutes sortes d’injures, je fus arraché à ma lecture par des cris affreux qui se faisaient entendre à l'extrémité de la maison. Je me levai aussitôt, je traversai une ou deux chambres pleines de femmes et je m’enquis auprès d'elles de la cause du bruit que j'avais entendu.
— Oh! señor, me répondit une Indienne, ce n’est rien, c’est Luz qui va accoucher.
— Diable ! mais c’est quelque chose pourtant.
— Oui, mais on attend M. le curé.
— Pourquoi faire? Est-ce donc lui qui accouche?
— Non, mais c’est lui qui confesse…
— Est-ce que la pauvre Luz serait en danger ?
— Non, señor; mais, pour qu’elle puisse sortir de peine, il faut que le curé lui pardonne ses péchés...
— Voyons! dis-je avec impatience et en prenant l’Indienne par la main, ne plaisantons pas : vous me dites que, pour que Luz puisse sortir de peine, il faut que le curé lui pardonne ses péchés?
— Mais sans doute.
— C'est donc dans ce moment qu’il va la confesser?
le monde; les mots doña et cavallero aux dames et aux hommes distingués. Il est poli d'appeler une dame mariée señorita (mademoiselle), et c’est presque toujours une impertinence de ne pas le faire,
AMATITLAN.
— Certainement!
— Le moment est bien choisi: mais dites-moi, est-ce que toutes les femmes qui accouchent en agissent ainsi ?
— Assurément, señor.
— Vous croyez qu'au milieu de leurs douleurs elles peuvent se rappeler tous leurs petits péchés?
— Elles le doivent, si elles veulent arriver à bien.
La pauvre Luz gémissait toujours, en attendant le curé qui n’arrivait pas. La sage-femme était près d'elle, et, pour tuer le temps, elle lui faisait réciter les litanies de la sainte Vierge, la forçant de répéter les mots qu’elle estropiait ou prononçait entre deux sanglots. Je rentrai chez moi, j'ouvris un livre, et, ne pouvant comprendre une ligne de ce que je lisais, je ressortis pour tâcher de trouver Solario, le mari de Luz, auquel je voulais adresser un sermon qui, s’il n’eût pas été aussi éloquent que celui de son curé, eût été à coup sûr beaucoup plus charitable. Je traversai toutes les chambres sans rencontrer personne. Les femmes auxquelles j'avais parlé et qui m’avaient donné les renseignements que je viens de transcrire étaient entrées dans la chambre de la malade.
Un domestique entra. *
— Comment va ta maîtresse ? lui dis-je.
— Oh! elle va bien, très-bien maintenant. Le padre est là qui lui nettoie la conscience.
Vers cinq heures du matin, Luz accoucha d’un
enfant mort. Elle était épuisée sur son lit, et son
mari pleurait à chaudes larmes en Jui tenant les mains.
Je m’approchai de lui et je lui dis à l’oreille :
— Mon pauvre Joaquin, je crois que vous feriez bien d'envoyer chercher un médecin à Guatemala.
— Pouquoi faire? me répondit-il. Ma femme est à la porte du paradis et j'ai donné cinquante piastres au padre pour qu’il lui en fasse ouvrir la porte.
— Mais que dit la sage-femme ?
— Elle est allée prier dans l’église. je devrais bien en faire autant... mais je n'ai pas le courage de quitter ma pauvre amie.
— Joaquin, il y a probablement quelque chose à faire pour votre femme. 11 faut envoyer chercher un médecin. Voulez-vous que j’expédie un courrier à Guatemala ?
— Oui! mais avant, señor, je voudrais vous demander un service.
— Demandez donc, mon pauvre ami.
— Je ne puis pas quitter Luz ; faites-moi la grâce de me remplacer dans l’église et de prier pour elle.
— Soit! fis-je; mais, avant d'aller à l’église, je vais expédier un courrier à Guatemala pour avoir un médecin.
— Faites tout ce que vous voudrez, señor.
J’envoyai Maximo à la capitale et j’allai ensuite à l'église prier pour Luz. Dieu sait que j'y priai de tout mon cœur.
Le curé avait dit une messe en faveur de la femme
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de Solario, et il devait après sa messe commencer une neuvaine.
Le docteur ** arriva à quatre heures du soir chez Solario ; Luz était morte à midi.
Voici ce que vous pouvez lire dans un recueil de documents sur l’histoire des possessions espagnoles en Amérique, recueil publié par M. Ternaux-Gompans chez Gide, à Paris, 18/0 :
« Au temps de l’idolàtrie des Indiens, une femme « au moment d’accoucher confessait tous ses péchés « à la sage-femme. On croyait que cela facilitait le « travail, et, quand cela ne suffisait pas, on faisait « venir le mari pour qu’il confessàt aussi les siens ; «et pour aider la femme, on Ôtait au mari son « mazxtli (caleçon) qu’on lui plaçait sous les reins, «et enfin, pour dernière ressource, ils se tiraient « du sang qu’ils offraient aux quatre points cardi- « NAUX. »
C'est le licencié Palacios qui raconte ce fait étrange dans un mémoire adressé par lui au roi d’Espagne, en 1576.
Les Indiens n’ont conservé de leur idolâtrie que ce que les curés catholiques leur ont permis d’en conserver, par exemple, la confession avant l’accouchement, qui leur rapporte toujours des honoraires qui s'élèvent en raison du plus ou moins d'affection que le mari porte à sa femme. On a dans ces étranges pays combattu l’idolâtrie des Indiens, et on l’a remplacée par le fanatisme et la plus bar-
bare superstition. Malgré toutefois les efforts du clergé guatemalien, et peut-être même à cause de ses efforts, il est encore un grand nombre de villages indiens où l’on célèbre secrètement le culte des idoles. Un curé de Chinautla m’a raconté qu'il avait failli être mis à mort par ses paroissiens parce qu’il avait touché à leurs dieux.
Il est des villages où les morts sont enterrés dans les églises. On creuse une fosse peu profonde, on y met le cadavre, et ensuite on bat la terre avec des planches. J'ai été témoin d’un enterrement de ce genre dans la petite église de l’Azagualpa.
Voulant laisser le pauvre Solario pleurer sa jeune femme en toute liberté, je partis d’Amatitlan. Maximo choïsit un guide à sa convenance, et, après avoir fait remplir nos caisses de vivres pour plusieurs jours, nous nous mimes en route avec l’intention de visiter les côtes de l’océan Pacifique.
SC Do
Après trois heures de trot (sur la route d’Istapa on peut trotter), nous arrivàmes au bord d’un ruisseau délicieux. Je fis arrêter et je dis à Maximo de faire ouvrir la caisse aux provisions. Nous étions assis sur un petit tertre couvert de suquinay aux belles fleurs lilas et au parfum de vanille, l'air était doux et frais; je résolus de faire la sieste dans ce lieu charmant. Maximo, que je venais de prier de faire suspendre mon hamac, hocha la tête et me dit:
— Ce lieu est joli, en effet; mais il n’est pas honnête,
Et, comme pour justifier son opinion, il me montra du doigt deux Indiens qui se tenaient à moitié cachés dans les broussailles et qui semblaient épier tous nos mouvements.
— Sont-ce encore là des Lucios? lui demandai-je.
— Oh! non, dit-il: ces gens-là sont des voleurs et pas autre chose. Tiens! ajouta-t-il, ils sont quatre maintenant,
— Maximo, mon ami, vous comptez mal... La peur vous fait voir double.
— Mais, señor, comptez vous-même! Un...
deux... trois. quatre... cinq, six, sept. Ah! je savais bien, dit Maximo, que ces coquins-là... huit, neuf... dix... ils sont dix, señor !
— Veux-tu voir un peu ce qu’ils peuvent nous vouloir ?
— Hum! fit-l en fronçant son noir sourcil, ce qu'ils nous veulent, je le sais bien ; ils veulent nous voler.
— Tu as bien mauvaise opinion de tes compatriotes.
— Ce ne sont pas mes compatriotes ; ce sont des - voleurs.
— Eh bien! voyons, fais-les causer!
Maximo s’approcha prudemment, et d’une voix haute et impérative il dit aux Indiens :
— Qu’avez-vous à nous regarder ainsi? que nous voulez-vous? Êtes-vous des Lucios ? êtes-vous des voleurs? Vous n’avez pas la mine de bons catholiques, mes amis.
— C'est pourtant ce que nous sommes, répondit un des Indiens; il ne faut pas nous juger témérairement, don Maximo.
COURSES A L'AVENTURE. all
— Ah! tu sais mon nom? exclama celui-ci avec surprise.
— Oui, répondit l’Indien, et vous savez aussi le mien.
— C’est possible; mais ôte donc ces branches qui te cachent le visage.
— Ne me connaissez-vous pas, don Maximo? dit l'Indien en sortant des broussailles.
— Caramba ! c’est toi, mon pauvre Luis! Que faistu ici en aussi mauvaise compagnie? Je t'avais pris pour un batteur de route. Allons, approche-toi et fais approcher tes amis, si toutefois tu peux répondre d'eux.
En un clin d'œil tous les Indiens furent devant nous, chapeaux bas et nous gratifiant de leurs obséquieux salamalecs. |
— Señor, me dit Maximo, je réponds de celui-ci ; mais je ne connais pas les autres.
Il avait pris Luis par la main et l’avait amené à l'écart comme s’il eût craint que le contact de ses compagnons ne lui portàt préjudice.
— Que faites-vous là dans ce bois ? demanda-t-il sévèrement aux Indiens.
— Nous nous y cachons, señor! répondit don Luis.
— Pourquoi vous y cachez-vous ?
— Pour ne pas être pris comme soldats. Nous sommes tous les mozos (ouvriers) de M. Klée ; nous travaillions à son nopal d’Amatitlan ; mais le corré-
nous nous sommes sauvés dans les bois. Oh! nous ne sommes pas les seuls ; il y a plus de cinquante mozos qui battent les buissons à cette heure.
— Vous avez donc bien peur d'être soldat ? dis-je à Luis.
— Oui, señor ! me répondit-il ; car pour nous la vie de soldat est très-dure.
— Mais, mon ami, il faut bien que la république ait des soldats, et vous ne faites pas acte de bons citoyens en refusant de la servir.
— Señor, la république ne nous concerne pas:
nous n'avons rien à attendre que du malheur de ceux qui la gouvernent, et nous trouvons bon denous soustraire au sort qu’on veut nous faire. Nous n’avons rien à espérer que des coups, au service de leur république, et nous aimons mieux courir les bois toute la journée que de nous aller enterrer dans les corps de garde... Nous pouvons du moins retourner la nuit dans nos cases et vivres quelques heures auprès de nos femmes et de nos enfants.
— Oui! dit un autre Indien, cela vaut mieux pour nous; et si les dons de Guatemala veulent des soldats, qu'ils les prennent parmi eux. Nous ne pouvons pas toujours être leurs serviteurs et nous faire tuer dans des guerres où nous n’avons ni honneur ni profit.
— Mes amis, dit Maximo, vous raisonnez mal.
Vous êtes les fils du pays et il vous faut aider le pays quand il à besoin de vous.
— Mais ce n’est pas le pays qui a besoin de nous.
— Qui donc ?
— Ce sont les Chapines!, et nous sommes dégoûtés de nous faire dévorer pour leur assurer les biens dont ils jouissent.
Maximo était un homme qui aimait avoir le dernier mot. Il prit à part l’Indien qu’il connaissait et il lui dit à demi-voix :
— Écoute : il est certainement très-désagréable d’être séparé de sa femme et de ses enfants, mais la vie que tu mènes n’est pas une vie honnête. Aujourd’hui tu es un fugitif, demain tu peux être un bandit ou passer pour tel... je ne veux pas de ça! Je t'ai déjà employé comme mozo; je veux encore une fois te tirer d’embarras. Tu vas prendre ces deux piastres et tu t'en iras à Sonsonate où mes gens ont un chargement à mener à Guatemala. Tu connais don Pedro, mon frère ; tu lui diras que je t’envoie à lui et il t’occupera. Allons ! prends courage, mon
“ils, les mauvais jours passeront et tu pourras bien-
tôt rentrer en sûreté dans ta case.
— Je ferai ce que vous dites, don Maximo, dit Luis avec émotion ; mais mes amis qui sont là... ils sont aussi d’honnêtes gens et je voudrais bien que vous pussiez faire aussi quelque chose pour eux.
— Vaya-te al diablo? s’écria Maximo. Est-ce que
4, Ou donne ce nom aux familles nobles qui gouvernent la république sous le manteau de M. Carrera.
2, Va-t-en au diable!
tu crois que je peux employer tous les coquins d’Amatitlan ?
— Mais peut-être que don Pedro les pourrait occuper.
— Cela ne me regarde pas. Je t'ai donné un bon conseil, c’est à toi de le suivre ou de ne pas le suivre. Cela m'est tout à fait égal! Si tu pars pour Sonsonate, adieu et bon voyage ! si tu restes dans ton bois, tu seras pris et bâtonné et puis après enrégimenté. C'est ton affaire et pas la mienne! Maintenant laissemoi tranquille et décampe !
— Señor, dit Luis, nous irons tous les dix à Sonsonate et il faudra bien que don Pedro nous occupe.
— Cest bien ! allez!
Maximo était le plus excellent homme qu'on pût imaginer. Ses brusqueries envers les gens de sa race, Car 1] appartenait lui-même à la race indienne, étaient toujours corrigées par un acte de véritable bonté. Sans que je m'en doutasse, il venait de sauver dix malheureux.
Le gouvernement de Guatemala par son système de recrutement dégoûte les Indiens du service militaire, et ces pauvres gens comprennent maintenant qu’il est injuste d’exiger d’eux des sacrifices qu'ils n'ont aucun intérêt à accorder. Cette manière violente et sauvage de prendre des soldats ruine les propriétaires des terres; elle compromet la sûreté des habitants, en obligeant les Indiens à s’enfuir et à battre la campagne. Pour démontrer tout ce qu'a
de fâcheux et de dangereux un pareil système, je vais transcrire une lettre que M. Ph. T..., sujet français et cultivateur de nopals à Amatitlan, m'’écrivait le 7 mars 18/9 :
« Monsieur,
« Voici ce qui vient de m’arriver : aujourd’hui, à « sept heures du soir, une patrouille commandée « par le sergent Jose Antonio Polonio est entrée de « force dans ma maison, a passé toute la cour et est « venue presque dans mes appartements situés au « fond de la cour, pour saisir les travailleurs qui « étaientaccourus s’y réfugier (je ne doispas omettre « que ces ouvriers sont innocents de tout délit et « que, de plus, ils sont Mexicains !).
« Le 3 de ce mois, une autre patrouille est entrée « dans mon nopal pour saisir tous les travailleurs qui « s’enfuirent dans les forêts. Ce jour-là, cette même « patrouille avait tué dans le nopal de Manuel Larrave « deux moz0os (ouvriers) qui voulaient s'enfuir. »
Nous quittàmes les bords du ruisseau où nous nous étions arrêtés et nous nous remimes en route pour aller coucher à un petit village où Maximo avait des amis. Nous trouvions de temps en temps de vastes plaines où quelques bœufs et quelques chevaux pà-
1 Ainsi, d’après cette lettre de M.T... (lettre à laquelle je ne change pas un mot), il paraît que le gouvernement guatemalien ne respecte pas les droits des étrangers. Les ouvriers de M. TT... sont Mexicains, on ne veut pas moins les lui prendre pour les faire soldats guatemaliens.
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