‹ Mexique, Havane et Guatemala; notes de voyageChapitre 73 sur 80 · UNE EXÉCUTION A GUATEMALA, ETC · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION A GUATEMALA, ETC

Je revins à Guatemala en repassant par Escuintla, Santa Anna et Amatitlan. Je m’arrêtai quelques heures à Villa-Lobos, jolie propriété appartenant à un bon et aimable Français, M. Vinchon de Quémont, et je repris ensuite ma course pour Misco que je voulais connaître avant de rentrer à Gua-

temala.

La ville de Misco n’est plus qu’un village, remar- | quable seulement par le beau type de sa population qui peut s'élever à environ deux mille habitants. Il paraît, d’après les traditions conservées, que Misco

fut la capitale du grand royaume des Kachiquels. Aujourd’hui les Indiens qui l’habitent se consolent de leurs grandeurs anéanties, en buvant de la chicha et de l’aguardiente. Les Misqueños, c’est le nom qu’on leur donne, sont très-peu laborieux et très-peu intelligents.

En descendant du village de Misco, on arrive dans la plaine où Guatemala est assise. Cette plaine immense est coupée de barancos, de cours d’eau, et hérissée de nombreux tumulus dont. jusqu’à présent, On n'a pu encore expliquer l’origine ni la signification. La plupart de ces tumulus, tous en terre gazonnée, ont une hauteur de sept à huit mètres sur une circonférence de trente ou quarante. Plusieurs voyageurs qui les avaient remarqués en ont fait fouiller quelques-uns, mais sans résultat. Les Indiens que j'ai interrogés à ce sujet m'ont dit qu'ils Supposaient que ces petits cônes élaient des tombeaux de leurs ancêtres; « c’est là que reposent leurs cendres, me dirent-ils; car les anciens aseurent que nos ancêtres brûlaient leurs morts. » On a Cru longtemps, à Guatemala, que les tumulus en question recélaient autre chose que les cendres des Kachiquels; on s'était imaginé qu'ils renfermaient des trésors, supposition absurde, car on ne peut croire que les Indiens aient choisi tous le même lieu pour cacher leurs richesses, et qu’ils aient surtout élevé une pyramide de terre au-dessus de leur cachette, J'ai pensé, moi, que ces tumulus ou pyra-

mides pouvaient avoir été des fourmilières, et je crois devoir conserver cette opinion.

Après quatre mois d’absence, je fis ma rentrée dans la capitale.

J'avais loué une assez jolie maison tout près du palais. J’y avais pour hôtes familiers un jeune tigre, un sanglier, beaucoup de perroquets, un chien de chasse et un joli cheval mexicain. Tout ce personnel si varié faisait bon ménage, mangeait à la même écuelle et ne se chamaillait pas trop.

Mon domestique se composait d’une cuisinière, dame Honorata, la perle du pays, d’une couturière repasseuse et d’un garçon pour le cheval et pour les courses. Honorata était une femme extraordinaire. Elle avait une cinquantaine d’années; elle n’était ni belle ni laide, mais elle était d’une malpropreté abominable. Si vous l’eussiez vue à ses fourneaux, les cheveux épars comme Hécate, la robe constellée de taches de graisse et pleine de trous, les mains noires, les yeux égarés, vous l’eussiez prise pour une sorcière en train de composer un philtre infernal dans ses maudits chaudrons, et pour rien au monde vous n’auriez voulu toucher aux produits de ses élucubratious. Mais, quand cinq heures sonnaient (j'avais conservé les heures de France pour mes repas), ma table était servie de la façon la plus correcte. La nappe était blanche comme le lait, les verres et les assiettes brillaient et miroitaient, et l'odeur des mets apprêtés par Honorata eût épanoui

les papilles nerveuses de feu Brillat-Savarin, ce poëte de l’estomac et du ventre. Pour ne pas perdre mes illusions à l’endroit des talents de mon Vatel femelle, je m'étais imposé le sacrifice de ne jamais mettre les pieds dans ma cuisine et de lui en laisser le gouvernement absolu. Cette détermination ne manquait pas d’inconvénients; mais je devais la maintenir sous peine de ne plus pouvoir diner. Dame Honorata me volait un peu plus qu’il n’est permis à une cuisinière de le faire: mais ses vols avaient leur excuse. Elle avait une fille au couvent des Beatas Indias, et pour payer la dot de sa fille il était de toute nécessité qu’elle fit danser l’anse du panier. Il est des maux qu’il faut savoir supporter en philosophe! D’ailleurs, si Honorata me volait, c'était pour un motif pieux et véritablement édifiant, Elle voulait que sa fille-fût religieuse, et elle ne doutait pas que celle-ci ne fût en mesure de la faire absoudre des péchés qu’elle commettait à son intention. J'aime les gens religieux et surtout les gens religieux qui me font diner. Donc, tant qu'Honorata ne me vola que mes piastres, tout alla bien; mais un jour elle s'avisa de me voler mon portrait. Cela pouvait me compromettre, et J'exigeai d'elle qu'elle me le restituât. Cela lui sembla dur, inouï; elle jeta les hauts cris et jura de m'abandonner à la cuisine des Indiennes qui, disait-elle, n’auraient pas ses délicatesses et ne se feraient point scrupule d’écorcher un étranger.

— Honorata, lui répondis-je, je ne vous demande que mon portrait, et ce n’est, en conscience, pas demander beaucoup. Vous savez bien que si je faisais appeler un alguazil, et que je le priasse de visiter votre coffre, il pourrait bien y trouver plusieurs de mes pantalons, plusieurs de mes chemises, etc.

— Mais je ne l’ai plus votre portrait, fit Honorata un peu calmée par la menace que je venais de lui faire de l’alguazil.

— Honorata, ma chère Honorata, si vous m'avez vendu, ce dont vous êtes bien capable, il faut me racheter. Je vous donne un quart d'heure pour vous décider. Allez !

Elle sortit et revint au bout de cinq minutes.

— Tenez! dit-elle, Vous ne méritiez pas ce que j'avais fait pour vous.

Ce qu’elle avait fait pour moi, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. Elle avait fait habiller mon portrait en saint. Un peintre du pays m'avait enveloppé dans un manteau écarlate, il m'avait mis une auréole d’or sur la tête, une branche de lis à la main et un grand crucifix au côté. J'étais stupéiait, furieux. Je pris le saint que me donnait Honorata, et je l’envoyai à tous les diables.…

— Heureusement, dit-elle, qu’il n’était pas encore béni. ;

La malheureuse avait voulu offrir un saint Louis à sa fille la religieuse, et c'était moi qu’elle avait désigné pour en remplir l'emploi.

Je gardai encore quelques mois cette dangereuse dévote; mais un jour elle me quitta pour entrer au service du président de la république. Dieu veuille qu’elle ne s’avise pas de mettre une auréole à M. Carrera, tous les anges du ciel donneraient aussitôt leur démission.

Le consul général de France, M. Fourcade, avait eu maille à partir avec M. Carrera. La protection du consulat qui avait été accordée aux Espagnols était chaque jour méconnue, et notre honorable agent devait à tout moment courir au palais pour obtenir qu’on respectàt les conventions arrêtées entre le consulat général et le suprême gouvernement. J'ai vu des maisons de négociants espagnols cernées par des soldats qui avaient ordre de n’en laisser sortir personne.

Une autre affaire, plus grave encore, fut l’assassipat d’un Français par les troupes de M. Carrera !. M. le consul général Fourcade se rendit au palais, et il eut toutes les peines du monde à persuader à l'excellentissime président qu’il n'avait pas le droit de faire mettre à mort toutes les personnes qui pouvaient avoir le mauvais goût de ne pas le reconnaître pour un grand général, pour un grand politique et pour un grand homme, en un mot. Le Français assassiné était, 1l est vrai, un assez mauvais sujet ;

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