ROBERT LE DIABLE
On perd un peu de vue Meyei'beer, entre ce retour à Berlin et son mariaue, en 1827, avec sa cousine germaine Mina Mosson, dont il était dès longtemps passionnément épris et dont le souvenir d'enfant l'avait suivi partout comme une sauvegarde .. C'est une des particularités du caractère de cet artiste, qu'on le voit se replier jalousement sur lui-même toutes les fois (juil s'agit de défendre l'intimité de (juelque alfection ou de ({uelque deuil du cceur ; aucune considération, aucun sacrifice ne l'arrête. Quand ses deux enfants premiers nés (dont un (ils. le seul ([u'il ail eu; moururent coup sur coup, ce fut comme une brisure dans son essor musical, telle que l'on disait déjà dans le public (jue sa cari'ière était aciievée et (jue Le Croisé avait épuisé tout son lalciil. Il se \il longtemps lui-ménic le rai'ontait dans sa Nirillcsse) dans I impuissance absolue de rien faire, l'uis il s<; contraigiut à re|>renilre les étutlcs ([iii
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LETTRE VLTOiJKAIMlE DE MEYEIIBEEU A UOSSIM, !)L' :20 XOV. 1831.
(Collecliou de M. Cli. Mallicrlje.)
avaient marqué ses premiers pas dans la carrière : « Je trouvai mon unique consolation dans la composition de chants reliprieux et l'étude de la vieille musique d'église. Seuls ils pouvaient adoucir ma profonde douleur. Je ne pensais plus à écrire des opéras... »
Il reprit ainsi son oratorio Dieu et la Nature; il composa 12 psaumes à double chœur, divers motels, des cantates, un grand hymne à Dieu, des lieder d'un sentiment austère, comme Le Moi/if\ ([ui l'ut célèbre.
On ne le revit à Paris qu'en 1829, peut-être 1830. Mais il est certain qu'il y avait déjà refait un séjour en 1820-1827, avant son mariage, mêlant, comme de coutume, à sa fréquentation des artistes célèbres, des concerts, des théâtres, l'étude la plus assidue de toutes les sources de révolution lyrique sur les dilférentes scènes. Des témoins l'ont sui'pris au milieu des partitions d'orchestre dû» tout nutie vieu.x répertoire, depuis Lulli. ' dont il avait l'empli sa l)ildi(»lhè([ue... C'était tlu reste, i notons-le, une coutume de son insatiable curiosité, de se former, dans chacun des [lays (ju'il étudiait, une vraie galerie musicale. A Milan, une foule de partitions rares, surtout religieuses, avaient t'-tt' copiées par ses ordres, et Mendel les a retrouvées chez lui. munies chacune de la biographie de leur auteur.
J'ai déj.à montré ([uil devait d'abord ètie attiré par ropéra-comi(|ue comme premier essai IVaneais : aussi bien, Weber lui avait recommandé les œuvres de nos maîtres en ce genre, dont il faisait grand cas, et qu'il monta sur les scènes placées sous ses ordres. — Et c'est
de celte période, antérieure à son niariaiie et à sa retraite de deux ans. que date très probablement son premier travail pour Robert le Diable... Je n'ai vu cette indication nulle part, et le liasard seul me l'a fournie. Mais voici ce qu'on pouvait lire dans le numéro du 1-' mai 1827 du ■Journal des Débats :
Il y a quelques jours, le comité de lecture du théâtre Feydeau a reçu à runanimilé un opéra-comique en trois actes dont le titre est Robert le Diable, sur lequel Tadministration fonde les plus grandes espérances. Les paroles sont attribuées à deux, auteurs dont lassociation a été constamment heureuse. MM. Scribe et Germain Delavigne. La musique en est confiée à un composileup, M. Mevei-- Berr. qui. après s"ètre acquis en Allemagne et en Italie une réputation éclatante. Ta étendue dans notre patrie, où plusieurs de ses ouvrages ont déjà été représentés avec un succès soutenu.
Meyerbeer, dès cette année, avait donc le livret entre les mains, et comme nous savons, d'autre part, que, du jour où il en entreprit la musique, il commença à y demander des modifications, puis s'en dégoûta et cessa tout travail, il est permis de croire (|ue celte interruption coïncida avec les pensers nouveaux et tout autres qui motivèrent son long silence et sa retraite. On a d'ailleurs retrouvé ce premier livret M. Adolplie Jullien l'a analvsé, de la faron la plus intéressante, dans la Revue et Gazette musicales de 1879), et le premier acte avec ses observations du musicien et ses remaniements des auteurs, porte «'ncore la trace de ce travail
Quand Mevei-beer le repi-il. en \H2'.^ piobahleiiieiit. ce l'ut avec un esprit toul aiiii'e. Son é-tude de la loi'iiie française d'opéra, dune paii, e| de I aulie ses altaelies
avec k' romanlisnif allcniand éclos autour <le lui l't donl il a\'ait été nourri, en soiniue; J'cxeniplc nouveau, à Paris, de Rossini t;t surtout d'Aubei- dont La Muet le de Portici, jouée en 1828, fut exécutée à Berlin dès 1821), pendant le séjour de Meyerbcer), comme le souvenir de Weber et les succi's actuels de Spohr, Laebner et Marschner en Allemagne..., tout le poussait h ambitionner une scène plus vaste ([ue celle de l'Opéra-Coniicjue et \ / une étoile plus soniplueuse, plus souple, [)lus suggestive, (lue celle (jue lui (illVail l'anecdote « bourgeoise », jH-esque parodique, imaginée; par Scribe. Le vrai Robert le Diable est né d'une soi'te de vision romanticjue et l même symbolique superposée \\ la conu'die premiJ-re.
De la version originale du lixret, en trois actes, il est resté, à peu prt's intacts, les caractères de Robert et d'Isabelb', l'un loyal, lier et fort amour«'ux, l'autre ainuible et douce. Celui de Raimbaud a laissé sa trace, niais au début seulement, car il disparaît bientôt pour ue ])lus revenir. Mais ceux de Rertram et d'Alice, élevés à hi dignité de représentants du mal et du bien, du nuiuvais et du bon ange se disputant l'a me de Robert, ont tellement gagné en expression et en dramatique, (jue l'œuvre entii-reen est comme exaltée. Elle n en reste pas moins d'un caractère mixte, entre le drame et la comédie, ou, pour mieux dire, elle estl" « opéra rouuinlique » au même titre quEurt/anthe ou Oberon.
Ce n'est pas sans peine ([ue Scribe el Delavigne se résolurent aux modilications demandées: mais enlin r(ruvre, dans ses nouvtdles proportions en cincj actes,
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agréée par le comte de La Rochefoucauld pour lOpéra, achevée par Meyerbeer à Spa (où déjà ses séjours étaient nombreux et réguliers), fut enlin remise, peut-être dès le printemps de 1830, entre les mains du directeur Lubbert, avec mission de la jouer incessamment.
Elle ne touchait pourtant pas encore au port. La Révolution de Juillet allait tout remettre en question, en plaçant à la tète de notre première scène un administrateur beaucoup plus commerçant que musicien, le docteur Véron, qui n'accepta l'obligation de monter l'œuvre que grâce à une forte subvention spéciale de l'Etat, et, défiant de l'effet de la musique, s'ingénia surtout à l'entourer d'une mise en scène extraordinaire. « Jamais, non, jamais (déclare Charles de Boigne dans ses « Petits mémoires de l'Opéra »), on ne saura ce que les répétitions ont coûté d'insomnies, de terreurs, de défiances, de travail, de désespoir même à Meyerbeer. 11 avait l'œil à tout, il pensait à tout, il surveillait tout : poème, musique, mise en scène, décorations, costumes, chants et danse. »
Véron. d'ailleurs, on doit le dire, ne néaliaeait aucun détail, quand un effet certain s'en pouvait suivre. C'étaient les dépenses simplement musicales qu'il trouvait superflues. 11 donna carte blanche aux précieuses imaginations de Duponcliel (à qui revient l'idée du fameux cloître, peint par Cicéri), tandis qu'il refusait la location d'un orgue, que Meyerbeer jugeait nécessaire au dernier acte et dut louer à ses propres frais.
Enfin, après maintes répétitions, niainis délais el
quelques coupures, Robert Ip Diable vit la rampe le 21 novembre i831, et son succès fut complet, énorme, exceptionnel. On en floutait la veille encore. Tout paraissait si nouveau, si étrange, d'une complexité si troublante, d'une couleur si pi-Hsligieuse !.. On n'osait prévoir coiiHiii'iit If [tiihlir u prendrait la clios»' ».
Il la prit avec une curiosité, et comme une jrriserie, dont on n'avait pas encore eu l'équivalent à l'Opéra, et qui se traduisirent par des recettes inconnues jusqu'alors. Aux yt'ux de tous, c'était une ère nouvelle qui s'ouvrait. Aujourd'hui encore, quelque juirement que notre «"oût actuel, ou même le goût, d'une façon absolue, puisse porter sur l'oeuvre, c'est une date (jue celle de la première de Robert le Diable. Les parties cadu(iues de cette partition, — les disparates dus à l'excès de variété des effets einplovés, le peu de distinction de certains elfets mélodiques, le manque de caractère de l'expression dans plus d'un endroit où il serait indispensable qu'elle en eût. — ne doivent pas donner le change sur celles qui parurent dès lors immortelles et qui restent encore dignes de la même attention dont elles fuient accueillies. La verve et la force de l'expression, la puissance dramatique, l'ampleur des masses chorales, l'énergie et souvent la profondeur du sentiment, l'intérêt croissant de l'action, d'acte en acte, la sobriété, la dignité du style, enfin la couleur pittoresque et la nouveauté de l'instrumentation, (jui est jieul-ètre le mérite capital de l'ceuvre... telles sont les qualités qui recommandent Robert le Diable à l'étude de l'histo-
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rien, et qui lirenl instantanément sa prodigieuse fortune.
L'œuvre venait sans doute après d'autres. Elle portait la marque de Rossini et d'Auber, celle de Gluck aussi et de Weber: la déclamation française s'y mêlait au romantisme allemand et à la verve italienne. N'importe, elle était autre et toute neuve. « M. Meyerbeer, disait un des meilleui's critiques, appai'tient à l'Ecole allemande, mais plutôt il est lui. car dans ce siècle, si avidement imitateur, il n'a imité personne. » Il est à croire que ce sentiment fut universel, car les publics de toute race furent unanimes à faire fête à ce phénomène si rare : du nouveau au théàtrt». Traduit cl joué dans une dizaine de langues, Robert triomjdia en quelques années sui* toutes les scènes des deux mondes. 11 ne lui man(jua même ni la ])arodie (la chanson ou scène comi(|ue de Levassor, « Titi à la représentation de Robert le Diable », resta long'temps célèbre), ni la légende vraie : celle de ses « trois chutes » que raconta plus d'un témoin (Armand de Pontmarlin ])lus joliment (|iie tous), et (jui auraient pu être mortelles à trois de ses inter[)rètes : M"' Dorus (Alice), sur qui un décor manqua de cboir, M"" Taglioni (l'abbesse damnée), (jui n'eut (|ue le teujps de sauter hors de son tombeau mal ouvert, Nourrit enfin (Robert), (|ui se jeta, connue all'olé par son propre jeu, dans la trapjte où s'engloutissait Reriram.
Robert le Diable avait de quoi satisfaire tous les genres d'espi-ils. loules les variétés de spectateurs. Les poètes y li'ou\ai<Mil luie sourcr d é'niolion, comme h'S techniciens un sujel d'é'lude, comme le jieupie un « ébm natio-
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nal » (lira Waizner,. Et ilt'-jk l'on faisait reiiiarcjuer combit'ii ici le musicien s'était montré penseur avant d'être artiste, (juelle profondeur, quelle vie il avait ajoutées aux données de Scribe, et comment il avait su empreindre son œuvre de la poésie du moyen âge...
Bien des pages ne nous touchent plus aujourd'hui, qui flrent jadis, et pour cause, un eflet considérable. Mais toutes celles (|ui ont été conclues pour mettre en relief le caractère d'un personnage ou le pathétique d'une situation cesl -à-dire à jjeu pri-s e»' (|ui a été ajouté à la premièie version et l'a transformée ont conservé une éloquence extrême. En ce sens, on peut dire que Meyerbeer, en Robert le Diable, a trouvé la plus haute expression de son stvle drainali([ue. D'auti'es jiarlitiuns ont plus d'unité, une inspiration plus soutenue, des idées mélodiques pénétrées de plus de charme; elles ne révèlent pas un accent plus sincère que, par exemple, les scènes où Robert se sent arrêté', iiiaitrist' [tar le souvenir de sa mère, où son àme égarée s'apaise sous la douce influence d'Alice, où enfin il puise dans la hardiesse de cette noble fille le courage de repousser linlluence pernicieuse de lîertram. Tout le ciiKiuième acte est admirable en ce sens. Les cris de Robert : « Si je pouvais prier ! » quand les chants religieux de son enfance interrompent le geste qui allait signer sa déchéance, sont d'un pathétique que dépasse seule l'émotion du trio suivant, lorsque Robert, au comble de l'angoisse, éperdu des révélations de Bertram, impétueux dans l'accomplissement de ce qu'il croit son devoir, lit cependant le
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testament de sa inere, et qu"Aliee le recevant de ses mains défaillantes, en reprend à son tour la lectm'e...
Un peu partout, du reste, la juirtition est relevée par ces traits de vérité dramatique, surtout quand le personnage d'Alice est en jeu, comme dans sa grande scène avec Bertram, au pied de la croix. Elle ne Test pas moins par \v pittoresque imprévu de rorclieslration, très remarquable comme caractéristique des types et des situations. « L'introduction est un modèle quon égralera difficilement ». déclare Berlioz, (jui appréciait tout particulièrement ces pages brèves dont Meyerbeer remplaçait ses ouvertures, même lorsque celles-ci étaient écrites. Il y a, dans le réveil des nonnes et leurs danses, de vraies trouvailles d'expression plastique et de saveur sonore. Au point de vue de la déclamation lyrique, cette évocation des nonnes a une ampleur et un mordant (jui sont bien caractéristi(jues du rôle de Bertram, comme la iierté et l'élan marcjuent celui de Roliert, la sràce celui d'Isabelle, la fermeté et Ja purcti' invincible celui d'Alice. Les movens d'expression ne sont j)as toujours à la liauteur du but rêvé, mais ce but est noble, car Meyerbeer a toujours cberclié, il l'a dit, à évoquer ïdnie de ses personnages, et c'est ce cjui donne tant d'unité à chacun d'eux.
11 ne tarda guère à retouiiit-r h Berlin : il nr voulait laisser à nul autre le soin de monter sort u'uvre au Théâtre royal d'Opéra, où la réclamait le roi de Prusse. Le succès '26 juin 1832) en lu! d'abord un peu coniprollli■^ |i;ii' les soins de l'iiii'X ilable Sponliiu. encore
directeur général «le la niiisi«jue; mais ce léger nuage se dissipa vite, une fois le sujet compris. Meycrheer reçut à cette occasion, de son souv«'rain, la place de kapellmeister delà Cour. A Paris, la croix de la Légion d'honneur, puis, un peu plus tard, la place de membre étranger de l'Académie des heau.x-arts. lui témoignèrent la haut»» estime oh le Icuairnl la (lonr •■! la \illf.