LE PROPHETE — L'ETOILE DU NORD — LE PARDON DE PLOERMEL
A cette époque, je veux dire au temps du Camp de Silésie et de Struensée, on ne parlait plus guère de L'Africaine. On l'avait pourtant annoncée, promise...; mais une autre partition, à laquelle Meyerbeer travaillait également, était considérée comme devant prendre le pas : c'était Le Prophète. Puisqu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur la première de ces deux œuvres. Scribe en avait apporté une seconde, dès 183'J peut-être, et Meyerbeer, moins épris mais toujours ardent au tra\ail, s'en était occupé aussitôt: en 1843, la partition passait déjà pour achevée.
Elle attendit pourtant jusqu'en 184'J. Trop, pour la patience du directeur de l'Opéra de Paris, qui dès longtemps escomptait le succès de l'œuvre nouvelle: trop pour la bonne humeur du public, qui se lassait de supposer et de discuter d'avance son caractère et ses mérites ; pas assez toutefois pour Meyerbeer, qui ne
trouvait plus sur notre première scène, — décimée par l'impérilie de Léon Pillet et sa partialité désastreuse poui' l'altière Rosine Stoltz — , aucun des interprètes sur lesquels il eût pu compter, et qui, lorsqu'il eut enfm consenti, presque de guerre lasse, à tenter la chance, se jura bien d'être plus sévère pour le compte de V Africaine... et tint parole.
Il avait cependant fait engager exprès les trois principaux interprètes, et rappeler Levasseur, alors écarté comme tant d'autres. Mais, seule, M""^ Pauline Viardot (à laquelle il avait du reste songé en créant le personnage de Fidès) .réalisait pleinement sa pensée. Roger, qu'il avait choisi pour ne pas devoir accepter Duprez, ne pouvait qu'en partie le satisfaire. D'importantes coupures n'eurent d'autre motif (jue la nécessité de ménager ses forces. Et c'est à l'insuflisance trop tard reconnue de M"^ Castellan, que le rôle de Berlha, qui avait pour lui de fort belles scènes (Meyerbeer l'avait écrit pour Jenny Lind), dut de passer au second plan.
On n'épaigna du reste rien pour donner à l'œuvre une mise en scène digne d'elle. Le ballet des patineurs', le bi-ouillard et le lever du soleil sur la plaine de Munster, le couronnement dans la cathédi-ale, et l'incendie final, beaucoup plus long et mouvementé qu'on ne le montre aujourd'hui... tous ces effets furent ménagés de
' Organisû par l'inventour du patin à roulettes, qu'on alla chercher sur une place de Paris et à qui l'on confia une classe de patinage à l'Opéra. Sur tout ceci, voir l'article de G. Scrvières sur le Prophète, paru dans le Guide Musical, 1898.
la plus artistique fa(;on. Bien (|ue précédé, comme d'habitude, des racontars les plus pessimistes et escorté des plus basses jalousies, bien qu'accueilli, une fois de plus, par cette espèce de dépit mystilié qui en veut à un auteur davoir changé sa manière, Le Prophète ohlinilo succès le plus décisif et bientôt le plus universel.
C'est le il avril iS49 qu'eut lieu la première représentation. Delong-smois de répétitions l'avaient précédée. Meyerbeer avait quitté Berlin à cet effet dès la fin de lannée précédente, et passa toute celle-ci à Paris on le voit, au mois de juillet, à la tète d'une souscription pour offrir une médaille d'or à Berlioz, à l'occasion de la Damnation de Faust.)
Le Prophète offre plus d'élévation et de gTandeur (jue Les Huguenots., et même que n'importe quelle œuvre de Meverbeer; mais il accuse aussi plus de disparates, un stvle plus inégal et un goût moins soutenu. La principale source de ces faiblesses, et la cause de l'impression décevante qu'elles laissent, c'est, à n'en pas doutei", le peu de consistance de la plupart des personnages, leur bassesse même. et. pour les trois (|ui ont été ddlt's d'un \ rai caractère, les iiic()iisé([uences de l'expression musicale (|ui trop souvent leur est prêtée. Seul, Jean de Leyde, en son ('volution, tient d'une façon générale le langage (ju'il doit tenir. Fidès, la touchante, la sublime Fidès, api'ès avoir élt' une mère admirable de siniplii'iti- et (rt'li)i|ueiice. s'égare constiininient en virtuosités de l'éclat le plus déplacé; et Bertlia, dont le rôle ardent n'a d'ailleurs étt' (ju'estjuissé, agit de