MEYEI'.nEER
vaille quo vaillo le personnage, a lini par ne plus s'étonner de l'aveu. « Tu m'aimes? — a-t-il l'air de dire, — je le savais depuis cent et une représentations. » N'ayant rien oubié, il n'a rien appris.
Celte désuétude est partout : chaque soir le public s'en atlriste. Comme les bonnes ou mauvaises raisons ne manquent jamais à qui prétendrait ne rien faire, on s'est longtemps prévalu de la situation nécessairement provisoire imposée à l'administration par la construction de la nouvelle salle. Qui songe à renouveler son mobilier à la veille d'un déménagement! n'était-il point mieux de remettre au lendemain ces fameux projets de restauration et de continuer, tant bien que mal, à vivre sur le vieux en attendant le neuf auquel forcément on allait avoir à recourir? Or, pendant qu'on exploitait ce bel argument, des mois s'écoulaient, des années, ce qui jadis n'était que vieux devenait caduc, ce qui n'était que caduc s'ef- IVitait sur place, et nous avons fini par assister
LT SU.N TE Ml'? 12»
à ce curieux spectacle d'une salle ilc marine cl (l'or, à la l'ois pagode, cathédrale et mos(|uéc, — qui s'élève à l'Iiorizou, — tandis que dans l'autre tout un répertoire s'écroule.
De Robert le Diable { 1 85 1 ) mxHiKjaenots ( 1 85(5 1 cinq ans s'étaient écoulés ; il s'en passa treize entre les Hufiuenots et le Prophète, qui fut représenté à l'Opéra en avril 18il).
Certaines périodes historiques se renouvellent nécessairement dans le monde des arts, et d'un principe on revient à l'autre, mais en l'agrandissant et le perleclionnant toujours; et s'il est vrai que l'humanité s'avance en spirale, ce mol de Vico peut aussi s'appliquer à l'histoire de l'Opéra. Il arrive souvent que l'arrière-petit-nevcu ressemble plus à son aïeul (|ue le (ils ne icssemhlc à son père. Tous les esprits curieux d'approfondir
17,0 .MLVEIil!lii;il
ces sortes île géiiéaloi^ies inlelloctuelles relrouvuloiit dans Rossini la filialioii de. liasse; et bcaucuiip penseront avec nous que si Gluck vivait aujourd'hui il s'appellerait Meyerhecr. Notre temps ne se doute guère de ce que c'était que Hasse; c'est tout au plus s'il se souvient encore de certains grands maîtres italiens ; car, je le répèie, de Part pour l'art en musique," des spécialistes, l'heure actuelle n'en lait cas, et nous prétendons qu'un musicien, au lieu de se contenter de parler à nos sens, s'applique à remuer des idées.
Or, plus que personne, Meyerbeer appartient à son époque, et dans cette communauté de sentiments et d'idées avec elle est le secret de l'immense influence qu'il exerce.
Robert le Diable, l'opéra romantique par excellence, parut au plus beau de l'épanouissement romantique.
Les Hiujuenols, si l'on s'en souvient, arrivèrent lui moment où les polémiques religieuses allaient renaître; et ce l'nl an lendemain des journées de
i:t son tkmps. ir.t ,
Févfier, ;ui milieu de la louriiieiilo révoliilioimaiix', qu'on vit se lever le PrnpJiète avec ses bandes d'anabaptistes prêchant le communisme aux populations, et venant olfiir au présent, bouleverse de l'ond en comble, le sombre et prophétique tableau des révolutions sociales du seizième siècle.
rvo)0'. asauTdv, disait Socrale: Meyerbeer est un esprit trop sensé, trop réfléchi, trop éminenmicnt philosophique et critique pour ne pas avoir mis le précepte en pratique. Aussi va-t-il se perfectionnant de ce côté dans chacun de ses ouvrages, à ce pomt qu'avec le PropJièle il semble avoir atteint à l'absolue connaissance de lui-même.
S'il lui est arrivé jadis, au temps du Crociato et même de Robert le IHable, de coqueter avec la mélodie italienne, il sait désormais que ces vanités-là ne sont point son affaire, et qu'à ce jeu banal de l'inspiration courante et du style facile, un maître de son génie et de son autorité courrait risque d'être battu par le premier improvisateur de liergame ou de l'adoue; mais on revanche
1Ô2 MEYERBEEU ET <U.\ TEMl'S.
il sait aussi quels coups il peut frapper et de quelles créations, de quels elCels il est capable, soit qu il s'attache au symbolisme de l'histoire, coumie dans le Prophète, soit que, comme dans le Camp de Silésie, il n'en veuille qu'à ses réalités.
Arrêtons-nous un moment; car ici, pour la première fois, nous allons voir poindre l'Africaine.
L' Africaine. — l'ieiiiici> rcinaiiieiiicnl»; |m;iiiiùn:s \ieissilu(lo^. — Madame Slollz. — Mailiiine Vianlol. — Supliie Cnnclli. — Madame Sax. — Hcclierclic d'im li'iior. — Dernières liési(alioii.-.. — 1,0 iiiailrc el le ililellaiile. — l.a liaililioii de Meveibeer à I upéia. — M. l'élis.
Sur les iioiiibrcux canieLs où Meyerbeer, vieillissant cl (Je plus en plus recueilli, se coinplaisail à noter ses pensées et ses niédilationsdeloute sorte, il est un mot (pii re[)arait à chaque instant, un de ces mots qui ne [lardoiinenl pas. Tenace connue la conviction, obsédant, implacable comme la passion, il se mêle à tout, même aux |)iières. Je pour-
131 MEYERBEEli
rais cilur ici Ici paragraphe où l'àme du grand artiste, prosterné devant Dieu, lui demande de prolonger assez longtemps son existence pour assisleraux destinées de l'Africa'nw.Ce vœu suprême, Dieu no l'a pas exaucé. Moyerhecr aura l'ait détaiit celte l'ois à l'appel de sa gloire ; mais nous savions d'avance, par l'imporlancc (ju il y atlacliaitau plys profond de sa conscience d'Iionnne cioyant et d'artiste impeccable, ce qu'un pareil ouvrage devait valoir.
Cette partition de rAfricctine, devant laquelle ont déjà passé trois générations de chanteurs, prend date dans l'œuvre de Meyerbeer immédiatement après les Huguenots. Dès 4845, Meyerbeer l'avait terminée ])our madame Stoltz, dont la période ilorissait alors, ('antatrice incorrecte, inégale, mais essentieilenient douée, voix d'or et iitture de l'eu, Kosine Stoltz devait, par ses qualités
i;t son trmi's. ir.:.
et ses driauts même, lenfer, ne fùt-ct' qn'im moment, la t'iiriosilé du mailre.On coïK.oit (|iie (rime pareille héioïnc madame Slnllz IVit l'idéal, el, tout en songeant au prolil qu'il allait, retirer pour sa musique de cette belle organisation dramatique, Meyerbecr, qui, dans la distribution de ses rôles, ne négligeait point le pittoresque, dut beaucoup se préoccuper de l'attraction pbysique du sujet et de l'effet très-particulier que n'aurait pas manqué de produire sur le public de l'Opéra une svelte et jolie femme, admirablement découplée, se cuivrant la peau d'une teinte de bistre.
Meyerbeer avait achevé sa partition et se préparait à la livrer, lorsque certains remaniements dans le poëme lui parurent indisjiensables. Scribe, à cette époque, était à Rome. Il refusa, pour cette fois, de se prêter à toute modilication; je dis cette fois, car plus tard la besogne fut reprise, taillée à neuf et recousue sur les indications de Meyerbeer, qui, tourmenté dès la veille par les tendances et . les aspirations du lendemain, sentait l'étoffe vieillii
ir.ti .MEYEP.nEER
dans ses coffres, se démodor, et la faisait releindie el ravauder coûte que coûte.
iJieutùt, au lieu des remaniements qu'il attendait pour rAfrkaine, Meyerbeer reçut de Scribe le poëme du Prophète.
L'idée lui plut, il s'en éprit, et soudain, avec cette mobilité d'inspiration qui l'entraînait si vite d'un sujet à un autre, il se mit à ce nouveau tra vail. Une fois terminée, la partition du Prophète n'attendit pas. Roger et madame Viardot se trouvaient là comme à soubait pour les exigences et les grandeurs de l'exécution, et les événements de 1848, loin de nuire, donnèrent à cette musique, où gronde un souffle révolutionnaire, je ne sais quelle étrange force d'actualité ilont elle profila sans l'avoir recbercbée.
La composition, la inise an tliéàtre et le succès du Prophète avaient détourné pour un temps
F.T SON TF.Ml'S. \",
.Moyeilicer de V'nW'C i\o r Africaine. Il yrovinl à son pivniier loisir. Le rôle dostiné à madame Stoltz lui alors réglé et disposé selon la nicsnio de la voix cl du talent do madame Viardot, et de cette période datent les modifications journalières qui, de la sœni de la Malibran à Sophie Cruvelli, de la Cruvelli à madame Sax, n'ont cesse de tenir en éveil la jalouse sofTitiludc du maître. Du reste, ce n'éta t point seulement sur les rôles de femme que portait désormais ce travail de révision et d'ajustement, mais sur toutes les parties de l'ouvrage. En ce sens, Meyerbeer a pu dire qu'il avait écrit noinhre de fois rAf)icaine. Exom|)le, celte parlition qu'on a trouvée d;ins ses papiers, complèle, parachevée, scellée et portant sur sa couverture, tracées au crayon rouge, ces deux majuscules . V. A., lesquelles, moins cabalistiques (ju'elles n'en avaient l'air, signifiaient tout simplement : Vec chiu Africana., c'est-à-dire le premier manuscrit^ tclni do {(Si') ou 1850 peut-être, dans lequel, si oomjdol (|n'il soit on Idulos ses parties, ne ^r
1"».S Mr.VKI;l!KKI;
relidiive pns une jioto ilo l'ouvrage (Irsiiiié au public.
Arrivons au ténor. Le Vasco de Gania de l'Africaine est un de ces ténors comme l'auteur des Huguenots et du Pi'ophète les inventait. Je doute qu'en écrivant ce rôle, d'une portée musicale et dramatique extraordinaire, même chez lui, Meyerbeer se soit proposé quelque chanteur du moment. Peut-être pensait-il à Roger, qui devait ne pas survivre à sa victoire du^Prophète.Quo'i qu'il en soit, ce ténor pendant vingt ans fut pour lui la chose introuvable. 11 avait fini par ne plus chercher, quand nous le vîmes Thiver dernier couper court à ses incertitudes el se préparer à donner son ouvrage. Pourquoi cette résolution, ce grand parti dans les circonstances les moins Favorables qui se fussent encore présentées'.' Point de sujets, plus de Iroupe ; lui-même en convenait, tout était à faire,
c\ cepemlant il ooniinciiçail à liMitor, on spiitail celte fois (\u'il voulait. J'avoiK^ que cpUp atlilude étrange m'effraya. J'y crus roconiiaître je iio sais quel avertissement sinistre de celle voix qui parle au cœur des forts et leur dit qu'il faut se hâter, car les temps approchent. Lui, si défianl, si difficile, qui à d'autres époques eût hésité devant la Cruvelli, se contenter de madame Sax ! Et le ténor? A qui s'adresser ? Aux Italiens ? Meyerheerlefit, et dans cette enquête il mourut.
Meyerheer, quand la mort est venue le surprendre, était en effet Irès-résolu à donner Y Afr'ica'ute. Il étudiait les voix, prenait ses dispositions, et trèsloyalement s'efforçait de concilier les conditions de son œuvre avec les moyens qu'on lui offrait. Maintenant nous n'apprendrons rien à personne si nous ajoutons que le maître, en dépil de sa bonne volonté, trouvait ces moyens-là bien discutables. Ou'il acceptât, et de grand cœur, M. Faure, cela va sans dire; qu'après l.i tentative plus on moins hcnieuse de madame Sax dans \es IliKjnenols il
140 MEYF.niii:Ei;
ronspiilif, à livrer sa rréiifioii nouvelle aux soins (Jo celle cantal rire, c'est là un fait que personnellement nous pourrions affirmer. « Je conviens avec vous, nous disait-il lui-même, que madame Sax fait en somme une Yalentine imparfaite, et cependant l'expérience des quelques répétilions qui ont précédé cette reprise m'a démontré qu'avec six mois d'études bien conduites j'arriverai à faire de cette inégale Valentine une excellente Afiicainel » Six mois d'études régulières, implacables, c'était le moins qu'il demandât pour mettre à point un sujet de prédilection. Que serait-ce donc du ténor, lorsqu'il faudrait prendre un parti? Il est vrai que du ténor on ne parlait point encore officiellement. Sans savoir bien au juste qui on devrait clipisir, on savait pertinemment qui on devait éviter. Contraint à se priver des ressources ordinaires de l'endroit, Meyerbeer promenait ses yeux de tous côtés. Il chercbait avidement, consultait; quand il causait avec vous, divers noms sortaient de sa bouche, et à chr.cun de ces noms
|;T son TKMl'S. iU
son iftirarcl , si inlelliifent , tàclniil do pénélroi votre pei)S('o.
Le talent, le renom l'attiraient sans doute, mais seulement jusqu'à des limites qu'il no fianoliissait [)as. Je lui ai connu pour certaines voix plus on moins célèbres des admirations singulières, de vrais caprices. Toutefois, de ce que certaine organisalion musicale lui plaisait à ravir, il n'en eut j)oint (idln conclure «ju'il voulut l'employer. Il y avait clie/. lui le maître et le dilettante : le dilettante l'acile à émouvoir, à séduire, trop amoureux de ses sensations pour les vouloir analyser; lemailre réfléchi, circonspect, n'écoutant rien que son expérience personnelle. Que de gens sur ce point l'ont méconnu ! A Paris, à Vienne, à Londres, on le voyait seul, caché au Ibiid d'inie baignoire, assister à (piel(|ue représentation d un de ses ouvrages, et nul pe songeait à x'dire que cet honnne
142 MKYEI'.IIKFJ'.
était venu l;i, non |)oi!r so complaire sollenient clans radniiialion de son oénie, mais pour y étudier par le détail rexécntion, méditer sur le fort et le faible de chacun, et se livrer à des calculs sans nombre sur le parti qu'on pom-rait tirer de telle voix de ténor, de basse ou de soprano.
Aujourd'hui cet homme n'est plus, mais sa pensée subsiste. On sait ce qu'il cherchait, ce qu'il voulait; une individualité pareille ne s'installe point quelque part pour quarante ans sans y marquer sa trace. Il existe à la Comédie-Française une tradition pour jouer ce qu'on appelle le grand répertoire ; sa tradition, Meyerbeer l'a formulée dans la mise en scène de Robert le Diable^ des Hiuiuenots, du Prophète. J'incline à croire que sur ce point M. Félis lui-même ne me désavouerait pas.
Désigné pour conduire les tiavaux de V Africaine^ M. Fétis offrait d'avance toutes les garanties. Il y a en musique, comme du reste dans les lettres et les autres arts, trois catégories de lec-
i; ! SUN ÏKMI'S. 145
leurs, d'audileuis et de juges : la picmiùie, (|iii jouit saus criticjncr; la lioisièaie (|ui ciilit[ue sans jouir; puis, entre ces deux extrêmes, la seconde qui critique en jouissant et sait jouir en crili(|uaiil : celle-là est naturellement moins nombreuse, mais aussi très-recherchée des maîtres, car elle refait en quelque sorte les chefs-d'o'uvre. Inutile de diic à laquelle de ces trois catégories appartenait le savant directeur du Conservatoire de Bruxelles. Nourri dans l'étude du plus haut contre-[)oiid, blanchi dans le dogmatisme de l'école, imperturbable en ses convictions professionnelles, M. Fétis possède ce rare avantage d'avoir conservé, à travers l'âge et l'esthétique, des facultés d'admiration pour les œuvres du lenijis.
Bien qu'il tienne ferme en nmsiquepourlesGrccs et les Latins, ce n'est pas lui qui, comme M. Boissonnade , reprocherait à Nicolopoulo de n'être, après tout, (ju'un Grec moderne. An sortir d'une thèse didacticpie (|ui pourrait eiv remontrer à tous les \lar|)urg, les Kirchberger et les Albrechlsber-
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gei" de rAllomagne Iranscendaiilrile, railleur île la Vieille est capable de se laisser charmer, connue vous et moi, et charmer jusqu'aux larmes par une simple phrase mélodique : Atige si pur, ou si vous l'aimez mieux : Plus blanche que la blanche hermine. Prenez un public italien, et donnez-lui de la musique , vous allez le voir à l'instant battre des mains et Irépigner de joie, sans savoir seulement |)our([U()i il trouve cela beau, sans même se le demander. En France, c'est tout le conl»;iire. l'ourciuoi cela est-il si beau? Si par miracle vous liguorez, ce dont je doute, vos voisins de gauche et de dioite vous l'apprendront, ce qui ne fera pas (pi'ils sen émeuvent davantage, car ciiez nous tout le monde analy!>e et raisonne, personne ne sent.
En choisissant quehju un pour une tâche si grave, on avait pensé à ce (ju'on faisait. Vn musicien \n'a[ïi\nani (ÙL ariivé là avec ses idées, son syslème. D'ailleurs, où le choisir? l'armi les humbles? On pouvait tomber sur un imbécile, l'anm
los forls? On risquait de se heurter coiilrc un envieux. En présence des chanteurs et de l'orchestre de l'Opéra, un simple ami, un théoricien même de renom fussent restés sans autorité; autant valait s'en référer à la jurisprudence discrétionnaire de M. le directeur. Par sa double qualité de compositeur émérile et de glossateur accrédité, M. Fétis devait convenir^ J'aime à voir celte tête encyclopédique aux prises avec la partition prédestinée, et les antécédents scientlliques de M. Fétis me répondent d'avance du soin religieux avec lequel il sera fait droit à tous les devoirs qu'impose une si haute responsabilité : devoirs très-complexes sans nul doute, exigences non moins variées que délicates, car il est impossible que cette continuelle fréquentation de l'œuvre n'amène pas tôt ou tard le savant metteur en scène à tailler sa plume pour en disserter urbi et orbï. « Aux musiciens, écrivait jadis d'Alembert, de composer de la musique, et aux philosophes d'en discourir. » Sur ce point M. Fétis
est sans reproche, c'est un musicien et c'est aussi
lin philosophe, ses services peuvent donc compter double. Et d'ailleurs oij serait le grand mal? Qui pourrait en vouloir aux Corneille et aux Racine de pressentir un commentateur dans tel ou tel confident de leur pensée? Meyerbeer avait le sens de toutes les situations; aucun accident, même la mort, ne devait le prendre au dépourvu, et son testament est venu répondre victorieusement aux suppositions de quelques-uns de ses amis, qui, ne voyant en lui qu'un raffiné sceptique, s'imaginaient qu'au delà du tombeau, et du moment qu'il n'en jouirait plus physiquement, sa gloire, pour laquelle il avait tant fait pendant sa vie, sa gloire lui serait de rien. On se trompait : tout était réglé, prévu. Cette âme stoïque, envisageant l'éventualité du départ, avait de loin combiné les choses de manière que son éternelle absence n'empêchât point V Africaine de voir le jour.
Lui-même iic répétait-il pas à ses amis, en leur parlant de sa partition, qu'il ne la voul.ii», plus regarder, se défiant de ses tendances
ET SON TLMi'S. 147
à retouches, à varianles, de celle aspiration conlinuelle qui le portait à toujours reprendre et parachever? Il ne la regardait plus, j'y consens, mais c'est aussi qu'il savait bien où il la retrouverait, cette partition; c'est qu'il comptait sur la longue et décisive épreuve des rf'épctitions pour lui révéler les endroits critiques. Nul, en effet, ne s'entendait comme Meycrbeer à profiter de ces leçons que donnent à un maître les études de mise en scène. De ces travaux préparatoire? auxquels tant de pauvres hères assistent en se rengorgeant, datait pour ce génie l'heure des grandes crises. Pour la première fois il s'entendait, se jugeait. « Je ne sais vraiment, disait-il volontiers, ce que j'ai fait qu'en présence de l'exécution. » Il fallait le voir alors dans sa loLje d'avantscène, assis devant une petite table, sa partition ouverte sous les yeux et la plume à la main, écoutant, lisant, annotant. Des tortures prométhéennes qu'il endurait trop souvent, comme aussi, des incommensurables jouissances où par instant
Ii8 M EY ERRE EU
son àiiic se délectait, le masque impassible n'en trahissait rien; mais à l'intérieur couvait le feu. En même temps que le répétiteur travaillait le maître, et de telle séance où il s'était borné à donner poliment quelques rares conseils aux chanteurs, cet homme calme et froid sortait avec des idées de transformations radicales. Pendant cette répétition tout ordinaire, l'éclair lavait frappé ; sa pensée, agissant avec rintensité du rayon électrique, venait de lui montrer sur un point l'immortel duo des Huguenots, ou la romance d'Hoël au troisième acte du Pardon de Ploërmel. Voilà quels étaient, pour Meyerbcer, les hasards de la répétition, voilà ce que, chemin faisant, ce grand chercheur trouvait.
\\cc r Africaine, il a bien fallu s'y résigner, aucune de CCS inspirations casuelles n'étaitdésormais possible. Ce souffle vivant dont Meyerbeer savait animer la mise au théâtre de sa musique, ce splcndidc surcroit que lui fournissait l'occasion, toutccli nous demeurait interdit.
ET S(»> TKMPS, I4y
Mais je voulais ne fiiire qu'ouvrir uno pnronllièse, el je m'aperçois que voilà tout un clmpilre. Il V a certaines actualités auxriuelles on ne saurait loucher sans qu'elles vous envahissent aussitôt. Fermons vite cette fenêtre sur le présent, quitte à la rouvrir plus tard, et revenons au passé.
CaractLTistique du Proplièle. — Meyerl.eor et M. Michelet. — Bertram cl les troij anabaptistes. — Le chantre du Prophète et le peintre de la Dispersion des races. — Le symbolisme et l'allégorie. — VArioso de Fidès et l'air d'Elvire dans la Muette — Qu'est-ce que l'air dans un opéra? — Ce qu'en pensait saint Auo:ustin.
Bobert le Diable, les Huguenots, le Prophète, cliacun de ces trois ouvrages nous semble l'échelon d'un système, cl, à ce compte, le Prophète devrait peut-être passer pour le chef-d'œuvre de Mejcrbeer, car nulle part il n'est plus absolumei.t maîtie de lui-même., Que lui importent certaines
MbYl-KULEI', ET bO.N TEMPS. loi
grâces de la forme, celte harmonique piaslitilé de l'œuvre en son ensemble dont Mozart se montre si jaloux? Sa grande affaire à lui, cest d'imposer à la foule par les masses instrumentales, et d'agir sur les esprits entraînés par l'irrésistible attrait de la curiosité. Meyerbeer est un peintre d'histoire, disons mieux, un musicien d'histoire, et son Prophète vous rappelle involontairement le Jean de Leyde, de M. Miciielet, lequel, entre les historiens, peut passer à son tour pour le lyrique par excellence.
L'absence des airs et des cavatines qui, dans les Huguenots, se faisait déjà remarquer, devient dans le Prophète un véritable parti pris. On dirait que le maître a désormais à cœur d'expier ses péchés de jeunesse, cette sorte d'aimable laisser-aller avec lequel dans les opéras de sa première manière, et jusque dans Piobert le Diable, il sacrifiait au style italien.
Quant à l'air, à peine s'il en est désormais question. J'ai souvent ouï médire, et trop souvent
152 MEYER13EER
avec raison, des grands airs d'opéra et des interminables obstacles dont ils entravent la niarclic du drame. Aussi, ne vous attendez plus à ces bors-d'œuvre qui suspendent l'intérêt musical et pathétique d'un ouvrage. Si l'air se produit chez Meyerbeer, ce n'est plus eu manière de cavatine, mais comme le sublime arioso de Fidès dans le Prophète, pour répondre aux conditions les plus élevées de l'art moderne. Qu'est-ce que l'air, dans l'opéra, s'il n'y tient la place que, dans le drame, par exemple, occupe le monologue? Qu'un personnage reste seul avec lui-même, interroge sa conscience et doime un libre cours à ses idées, à ses projets, à ses incertitudes, c'est là une situation qui, dans la vie commune comme au théâtre, n'a rien en somme qno de fort naturel.
Ceux (pii prétendent qiic la scène soit l'exacte reproduction de la léalilé, et (pu répudient le mo-
HT MLN TI'.MI'S. V^j
nologue i\'llamlet, eu objoclnnl que si tiamlei a pu en effet rouler dans les profondeurs de son âme ces pensées d'être et de non-être, il est souverainement invraisemblable de les lui faire réciter tout haut; ceux-là ont toute raison de vouloir exclure de l'opéra le monologue musical qu'on appelle un air. Mais, d'abord, je doute qu'il existe de pareils rigoristes, et, s'il en existe, comme leurs principes sont, en délinitive, la négation absolue de l'art, il n'y a pas à s'en occuper. La vérité dépend donc, ici comme ailleurs, de la manière dont le poëte et le musicien présentent la scène.
Lorsque, au lever du rideau, dans la Muette^ Elvire suspend sa marche nuptiale vers l'église pour venir, en présence de la cour et du peuple, gazouiller imperturbablement devant le trou du souflleur :
1) ivresse cl de bonhriir, Je sens ballre mon cœur, l'our mil fidèle aidcir, Oucl jour [irospire !
il est évident qu'à tous les points de vue c'est là
154 MEYEniîtER
une siluation ridicule et fausse, attendu qu'une princesse qui se marie n'a guère pour habitude de se camper trois quarts d'iieurc devant la porte de l'église pour y débiter mille sornettes, en un moment où le recueillement et les graves pensées sont les seules choses qui conviennent. Cet air a donc deux torts, le premier, qu'on peut reprocher au iwëte de n'être pas à sa place, et le second, qui ne regarde que le musicien, d'être en parfait désaccoid avec le caraxHèrc du personnage. Que signifient, en effet, ces rhythmes badins, ces trilles et ces roulades dans une telle bouche? Est-ce bien une illustre personne, élevée dans la rigoureuse éliquetle de la grandesse espagnole, qui s'exprime ainsi, et ne croirait-on pas plutôt entendre quelque aimable princesse de la CloscriedesLilas?Le moindre inconvénient de ces- sortes d'airs était donc de frapper Taclion dramatique d un temps d'arrêt que l'ion ne justifie. La marche de l'action étant, en somme, pour le spectateur, la grande affaire, et tout monologue devant nécessairement amener
RT SON TKMPS. l.w
une suspension clans rinlérêl, il impoiic que le public y soil piépaié d'avance, non point cuninie à unévénemcnlde plus,maisconiiiieà un acte dont les résultats vont être définitifs sur le cœur et l'esprit du personnage.
Dans cette masse imposante de trios, de quatuors, de chœurs, l'action individuelle de.< personnages s'efface Lt disparaît, tout semble tendre à se compliquer, ce n'est plus par un, mais par trois qu'on procède, et le principe du mal, celte force démoniaque qui, dans Robert, s'incarnait jadis musicalement dans la figure de Bertram, prend ici la forme des trois Anabaptistes.
in
A ce point de vue il y aurait plus d'un rapport à saisir entre Meycrbeer, le clian'rc du Prophète^ et Kaulbacb, le peintie de la Dispersion des races. Tous les deux obt'issent aux mêmes tendances, tous
1?'6 MEYtRiJLEli
les (ieu\ sévorlutMU à reproduire, par les movens dont ils disposent, — celui-ci par le son, celui-là p;ir la couleur, — diverses phases du développement humain.
Parler de Hasse ou de tout autre musicien de la tradition purement italienne à propos de Meycrbéer, autant vaudrait opposer à un carton cosmogonique de Kaulbacli les toiles d'un de ces vieux Vénitiens qui ne se lassaient pas de peindre soixante fois la même femme d'après nature, uniquement par celte raison toute simple : que les belles femmes sont belles. Comme rien de neuf n'arrive sous le soleil, le symbolisme, au temps du Primatice et de Rubens, se nommait l'allégorie et se bornait à représenler les scènes de la vie de cour : le mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, par exemple. Kaulbach allégorise l'hisloire de l'humanité dans ses plus hautes périodes, et Meyerbeer, lui aussi, sous le coup de cette loi de la spirale dont nous parlions tout à l'heure, porle uai:s la niusi(jue les tendances modernes, il est
i:t son ti:.m['s. \y,
ccrlain qu'un tel système offre plus d'un iiiconvénicnl, cl qu'un n'introduit pas ainsi dans la peinture et dans la musique tous les éléments de la poésie, sans détourner chacun de ces deux arts de sa voie respective. Mais à quoi sert d invoquer Aristote el Yaugelas contre l'esprit des temps?
C'est l'insigne honneur de Meyerbcer d'avoir compris, dans toute leur portée, les besoins nouveaux. Lorsqu'il emploie ainsi les ressources que le cours des temps a mises à sa disposition, il fait ce que tout homme de génie eût fait à sa place, ce. que ferait Mozart tout le premier, ce Mozart dont le nom est à plusieurs d'un si commode usage, (juand il s'agit de battre eu brèche les gloires contemporaines. Vo\ons-nous, en effet, que l'auteur de Don Juan se soit si jieu servi des moyens coimiis à son époque. Sans aucun doule, il sail se modérer
Ib8 MEYLULEEn
et son lad suprême lui conseille, dans l'Enlèvement au Sérail^ des velléités tapageuses qu'il ne lui permettrait pas dans la Flûte enchantée.
Meyerbeer, je l'avoue, est peut-être d'un lempérament moins discret, et cependant quel maître sait mieux se borner et plus ingénieusement opposer le simple au colossal? — Après avoir, dans Robert le Diable, élevé à des proportions grandioses le romantisme local de l'auteur du Freyschiitz, il a dans les Huguenots et le Prophète porté l'émancipation des masses à dos effets encore inconnus et tellement formidables que ses conquêtes paraissent, de ce côlé du moins, loucher aux colonnes d'Hercule.
Meyerbeer a créé l'opéra historique.
Ainsi, })our citer les Huguenots, la lulte du protestantisme et du catholicisme est bien moins dans le motif dramatique de la pièce que dans le caractère de la mnsi(iue. Celte partition, on peut le dire, a la couleur et le costume du temps. C'est la première fois qu'il arrivait à l'Opéra de rendre, à
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l'aide d'imposanlcs masses musicales, le conlrasle (le doux grandes idées qui se sont disjmté le monde.
De même de la partition du Prophète^ qui me semble le produit plus systémalique, peut-être, de cette tendance à laquelle obéit désormais le génie de Meyerbeer et qui consiste à remplacer le conflit des passions individuelles par le conflit de certaines idées éternelUs, ayant pour représentants des individus historiques ou des peuples. Quand il disait que
Les ljenux-:irls, lu danse, la niusi>|ue, De cent plaisirs funl un plaisir unique,
Voltaire pressentait l'opéra moderne, quoique plu tôt par son tùté fVi\olo cl (lécor;itit', pai' ce côté où devait davantage abonder le chorégraphique M. Auber. Ce sera, je le répète, l'insigne honneur
IGO MF.VKr.CKF.P,
de Meycrbeei" d'avoir coiiipiis, pour la prcmiôio fois, su réunir dans son œuvre tous ces élénienls de poésie et d'Iiistoire, de passions individuelles mêlées à la vie d'un peuple, de couleur locale ol d'intérêt dramatique dont se compose celte chose pleine de contrastes, d'illusions et de fantasmagorie qu'on nomme l'opéra moderne. A la place de l'opéra de concert, dont la tradition s'était perpétuée en Italie depuis Hasse, d'uno musique exclusivement destinée à mettre en évidence la prépotenle individualité du virtuose, on eut le drame chanté dans lequel la voix et la bravoure de l'exécutant cessent dctre le but pour n'être plus que le moijen, et qui semble se proposer de donner aux masses cette émancipation dont Mozart dota jadis les forces instrumentales.
A un génie aussi composé que Meyerbeer, il faut des artistes complexes, dos hommes joignant à l'expérience dramatique le sens et le goiit dos choses littéraires. Ici bien chanter n'est rien, si Ton ne sait donner à ce qu'on chante la couleur,
ET SON TEMPS. JCl
la passion et le caractère.' Essayez donc d'aborder, avec le simple bagage d'un virtuose de Ventadour, la scène du quatrième acte des Hiifiuenols ou l'épisode de la catliédrale dans le Prophète'! 11 y a deux espèces de chanteurs : les uns qui chantent seulement pour chanter, les autres pour lesquels le chant est un moyen d'arriver à l'effet dramatique; d'un côté sont les Italiens, de l'autre les Français. La grande préoccupation de Nourrit était de vous faire oublier qu'il chantait; son geste ajoutait à la situation, sa pantomime vous donnait à penser. Vous veniez d'entendre un opéra, et lorsque le rideau tombait, vous croyiez presque avoir assisté à la représentation d'une tragédie de Shakspcare.
Prenez Rubeit le Diable^ les Hiujuenols, le Propliète, n'cst-il pas évident qu'ici la personnalilé (lu chanteur lient moins de place. David et llubini étaient sans duiite de plus grands chanleiu's que Noiniil et (jue M. Iiogcr, et cependant quelle lisurc ces artistes d'un si liant ran<r ens<ent-ils
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faite dans ce réperloire? Cum mihi accidit ut me ompHus cantus qumn res qux canitur moveat, pxnaliter me peccare confiteor et tune mallem non audire cantiim ! Je propose ces paroles de saint Augustin dans'ses Cou fessions à la sérieuse méditation des partisans absolus et quand même de la cavaline italienne.
Incendie de l'ancien opéra de Beilin. — La nouvelle salle. — Dne représentation de gala. — La société berlinoise cl Jenny Lind. — La comtesse de Westmoreland. — I.e Camp de Sililsie et le Wallenstein de Schiller.
C'est encore sous l'influence d'une idée, c'est en présence des appels adressés au vieil esprit de la Prusse par le roi Frédéric-Guillaume IV, que le Camp (le Silésie fut écrit.
Celte œuvre, toute frémissante d'enthousiasme national, inaugura dignement la nouvelle salle de rOpéra, laquelle s'était élevée comme par magie du milieu des ruines de l'anciou théâtre construit
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par le grand Frédéric, et devenu en une nuit la proie de l'incendie.
Ce temple des Muses se dressait calme et superbe depuis tantôt un siècle, comme un palladium de l'art vis-à-vis de l'Arsenal, ce palladium de la monarchie, de sorte que des deux hauteurs Apollon et son frère Mars pouvaient se contempler sans cesse, et que les chastes Muses ne perdaient pas de vue un seul instant lausière Bellone.
Ainsi l'avait voulu Frédéric ; la guerre l'ayant fait grand, il fallut que partout dans sa capitale la gloii'c militaire occupât le premier rang.
Je m'explique ainsi pourquoi la statue é(iueslre du roi ligure sur celle place, terrain d'ailleurs fort incommode à tous les autres points de \ue, et d'où l'œil, quoi qu'il fasse, ne peut saisir l'ensemble de l'œuvre de Rauch, conçue, — cavalier, cheval et piédestal, — dans des proportions tellement colossales, qu'elle n'aurait pas trop du vaste espace de notre Champ de Mars pour se développer librement .
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Par contre, si vous vouiez de la réalité, allez voir à Polsiiam la figure du grand monarque, avec son uniforme de drap bleu râpé jusqu'à la corde, sa perruque d'étoupe, ses grands yeux cernés de bistre et dont le vermillon des joues parcheminées vous rend plus insupportable la translucide fixité. Ces bottes vraies que souille encore la vraie poussière des champs de balaille, oette épée, ce chapeau, cette FLUTE, toute cette réalité qu'à défaut du souffle animent les couleurs de la vie, c'est effrayant! On se recule et on se rapproche; c'est comme une curiosité malsaine, hystérique, une sorte d'attrait répulsif. Que don Juan passe, nn beau soir, avec Leporcllo, sur la place des Tilleuls, à lierlin, la fantaisie pjourra lui prendre d'inviter à souper la statue équestre du héros prussien, mais il reculera, en plein midi, devant le réalisme stupéfiant de ce mannequin.
Sur celte place s'élève isolée \a salle de l'Opéra, ayant par derrière l'église catholique de Sainte- Hcdvvige; à sa droite, le Petit Palais où Frédéric- Guillaume III finit ses jours, et qu'on prendrait pour l'agréable résidence d'un particulier ; plus loin, et de ce côté-ci du fleuve, le château royal ; à gauche, la bibliothèque, les Tilleuls et le palais du prince de Prusse ; et en face, le nouveau corps de garde, 1 Université et l'Arsenal.
L'ancienne salle du grand Opéra, à l'intérieur enfumée et sombre, avait néanmoins quelque chose d'imposant.
Soit qu'on s'imaginât voir revivre dans ces Vastes espaces les personnages du temps passé, soit qu'involontairement on rattachât à ces murailles les traditions d'une période illustre pour les arls, l'ancien théâtre inspirait aux Berlinois un
sentiment tout particulier : c'était Vajicien Opéra, c'est-à-dire un objet de vénération, presque de piété.
Or, il advint qu'un soir le noble et reppeclable monument brûla.
Par un coup de la Providence, la représentation avait cessé depuis longtemps ; et, par bonheur aussi, aucun vent ne soufflait, de sorte qu'on put forcer la flamme à se consumer dans son cratère et qu'il n'y eut en somme qu'un vieil édifice de moins dans Berlin.
On prétend même que nombre de bourgeois ne virent dans ce désastre public que l'occasion d'avoir une salle d'Opéra toute neuve et naturellement beaucoup plus belle.
Cette salle s'acheva comme par enchantement, et d'autant plus vite que les anciens murs purent resservir. Pour le matérief, les fabriques royales lîrcnl des prodiges ; seulement, à la place du marbre, du bronze et des tapisseries des Gobelins^ solides éléments des coiistruclioiis et du luxe
d'autrefois, on vil figuier le carloii-pierrc, le zinc et les tentures de damas et de velours. N'importe, pour les yeux, l'impression devait être splendide; 1 éclairage au gaz, cette lumière à la blancheur de craie, succédant aux paisibles et modestes lueurs des bougies, allait séduire tout le monde, et ce serait à qui battrait des mains à ces idoles de carlon-pierre versant des torrents de clarté à confondre de honte et de désespoir les pauvres nymphes de bronze du bon vieux temps.
Cependant cette salle, non encore terminée, était depuis six mois louée d'avance, et le jour d'inauguration approchait au milieu de la curiosité la plus ardente.
On savait que Meyerbeer venait d'écrire un opéra tout exprès pour la circonstance, et que dans cet opéra, dont M. Louis Rcllslab avait fourni
le Ubretto, le grand Frcdcric, le vieux Fri(z, comme on dit à Berlin, celui de Potsdam, jouerait de la llùte, de sa vraie flûte.
A l'incomparable allrait d'un tel programme, quel cœur vraiment prussien eût résisté'?
La représentation fut triomphale, la cour y vint en gala. Les hommes en uniforme, les femmes on toilette de bal, et sous les mille feux d'un lustre immense, une voie lactée de pierreries en irradiation ; c'était féerique ! De chaque bouche s'échappait au premier abord un cri d'admiration.
La toile se leva ; puis, après quelques scènes du plus pittoresque intermède, Jennv Lind parut en Yielka, svclte, pimpante, un peu bohème, les pieds serrés en d'étroits brodequins. Elle chanta ces ravissants couplets dont plus tard il nous a été donne, dans l'Etoile du Nord, une si pâle traduction ; et ce fut un élan, une verve, une inspiration, quelque chose dans le geste et dans la voix dont rien ne saurait rendre Toriginalilé. Aussi quel enthousiasme et quels rnppels sur une scène
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jonchée de fleurs ! Oiiellc joie pour certaines âmes de confondre dans le même bravo le maître et la cantatrice I
• Bien des cantatrices ont reçu de la nature des dons égaux, sinon supérieurs, aux facultés dont disposait cette étrange iiile du Nord. J'en connais qui ont la voix plus étendue et plus sou [de. J'en connais même qui chantent mieux : la Lucca, par exemple; mais aucune ne chante comme elle. Pureté, force, tout le secret de ce talent, de cette individualité, se résume en ces mots : Vierge du Nord. Velléda si l'on veut, mais surtout prêtresse de Diane. C'était là une impression à laquelle on ne pouvait résister lorsqu'on la voyait s'avancer dans la première scène de Nonna^ sa faucille d'or à la main, le front couronné de ses opulents cheveux et son regard, pur et profond, élevé, vers l'astre de la nuit. Il y avait un sérieux dans ce talent, une loyauté qui dépassait tout ce qu'on imagine. On eût dit qu'elle se faisait scrupule de dérober à la moindre note sa valeur, sa part légitime de so-
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norilé. Peut-èlre même lui devait-on reprocher comme un défaut celte préoccupation, peut-être mettait-elle trop de soins à vouloir produire au dehors les intentions du maître, à chercher des sens dans le texte. C'est pourquoi, si j'excople Norma, son rôle définitif et sa création exclusive, je verrai toujours de préférence la plus parfaite expression du talent de Jenny Linddans cet accent inimitable qu'elle donnait à toutes ces mélodieuses émanations du sol natal : ballades, romances et chansons qu'elle nous a révélées, véritables fleurs de ne\ç,e cueillies au pied des âpres sapins de ses Alpes norwégiennes, et que la Marguerite Scandinave effeuilla par le monde entier. Quelle critique oserait toucher à de pareils chefs-d'œuvre et ternir de son souffle In transparence immaculée du cristal de roche? Ici, la simplicité des thèmes se prêtait d'ordinaire à merveille à l'inspiration si profondément interprétative de la grande canla- Irice; il en lésultait des effets singuliers, et je délie loute âme qneli]i:o peu douée du sens musical