‹ Meyerbeer et son tempsChapitre 12 sur 21 · MF.YERCEER · texte numérisé non relu

MF.YERCEER

OU poétique d'oublier la sympathique mélodie de CCS lieder suédois éparpillés désormais à tous les vents d Europe et d'Amérique par la voix de celte étrançe femme, que Paris seul n'avu'a pas pu iuccr.

Je vois encore, parmi tant de nobles physionomies, ravoiinor d inlelligence et de bonheur l'aimable visage de la comtesse ^Vestmoreland, le centre, à cette époque, de toute la société de Berlin, el dont les rares talents eussent illustré les arts qu'elle cultive à Tombre, — l'amie des poètes, el qui, comme la Léonore du Tasse, s'abstient discrètement, trop discrètement peut-être, de vouloir toucher au laurier.

Meyerbeor connaissait de longue date tout ce tpi'il y a de bonté parf.iite dans le cœur de celte noble nièce du duc de Wellington, de vraie lumière dans son esprit : comme il arrive presque

liT SON TKMI'S. 173

toujours dans de pareilles amitiés, des deux côtés reslime et l'admiration n'avaient fait que grandir avec le temps. Très-réservé dans ses rapports ordinaires, craignant les petites intrigues, les compromissions, il lui plaisait d'avoir loin de ce monde des théâtres et des journaux une âme capable de s'ouvrir aux contidences et de se refermer sur elles. On sait quel tact délicat certaines femmes supérieures ont apporté dans les commerces de ce genre; ménageant les points douloureux, mêlant à la discrétion la fermeté, et sans en avoir l'air gouvernant les plus forts par le mystérieux ascendant de cette irrésistible faiblesse que Goethe appelle « l'éternel FÉMININ ». Quaud riiommti a tout obtenu, tout dominé, il n'y a plus qu'une force capable de le dompter à son tour : la faiblesse. « La force douce est grande, » a dit Epiménide. Haydn et Mozart n'ont pas écrit une ligne qui ne me servît au besoin de témoignage. Tous les deux eurent beaucoup affaire aux femmes, l'auteur (YIdoménée et de Ja Flûte enchantée aussi

17i MEYERBEF.P,

bien que rniitciir des Saisons. Mozart les a chantées en poëte ivre de son sujet. Pour la musique intime, où le cœur s'épanche, le vieil Haydn n'a pas son pareil. Tous deux ont vécu sons le charme des femmes, mais en se gardant bien de composer expressément pour elles. Tandis que Sébastien Bach, rude, profond, abstrait, affecte de n'écrire que pour les hommes, ils travaillent, eux, et Meyerbeer aussi, pour le vrai public, lequel se compose d'hommes et de femmes.

A propos de cet exclusivisme dans l'admiration que Meyerbeer inspirait à ses fidèles. Un soir, au grand Opéra de Berlin, madame Yiardot chantait le Prophète. La cantatrice était en voix et en inspiration, le public l'avait adoptée, et, sur les dernières mesures de la complainte de la mendiante, au quatrième acte, la salle entière éclata en bra-

i:t son temi's. it5

A l'Opéra de Berlin, les l'emines applaudissent, comme c'élail l'usage aux Italiens. Aussi, sur toute celte ceinture de loges dont le salon royal, avec son splendide baldaquin de pourpre et ses encadrements d'or massif, forme le centre, c'étaient des dcmonslrations à perle de vue, et les plus jolies mains battaient à rompre leurs gants. Une seule personne semblait demeurer étrangère à l'enthousiasme général, et celte abstention se faisait remarquer d'autant plus que, placée au premier rang dans la société de Berlin, celle personne y exerçait, en toute question d'art, de littérature et de goût, un de -ces arbitrages suprêmes dévolus du consentement unanime à certaines femmes éminentes par le cœur et l'esprit, et dont aucun ne songe à appeler, qu'on se nomme Cornélius, Raucli on Meyerbcer.

Curieux do savoir la cause de ce silence, l'enli'acte venu, j'allai mon informer dans sa logo.

— Quelle admirable chose (pie cet arioso de Fidès !

I7C MEYEnilEtr.

— Oh 1 sublime; vous connaissez mon admiration pour Meyerbeer.

— Et que madame Viardot la bien dit!

— Oui, pas mal.

— Pourtant vous ne l'avez pas applaudie?

— Ah! vous l'avez remarque?

— J'avoue que de votre part ce dédain ne laisse pas que de m'inlriguor un peu.

— Vous vous trompez, ce n'est pas du dédain; j'eslimc beaucoup le talent de madame Yiardot.

— Mais alors?

— Vous étiez avant-hier à la soirée d'adieux de Jenny Lind ; qu'en pensez-vous?

— Qu'on n'a jamais entendu rien de pareil.

— Ajoutez, et que jamdis on n'entendra. C'est pourquoi ces deux mains que vous voyez là ont applaudi pour la dernière fuis.

— Ail ! oui, veder Napoli, poi morlr !

— C'est possible; riez. Quanta moi, qui prends mes admirations plus au sérieux, je sens que j'en ai perdu la faculté d'applaudir.

" Cet exclusivisme dans l'admiralion qu'ils inspirenl est un dus traits caractéristiques des artistes du Nord. Leurs voi>c possèdent des accords parliculicrs, leurs natures des éléments nouveaux et féconds; ils ont l'accent^ le son, âme de la musique, signe détinitif de l'individualité : aussi s'attache-t-on à eux par des liens secrets, et, la fibre qu'ds remuent étant plus cachée et plus profonde, la vibrations'en prolonge davantage. Leur public est plus restreint sansdoute, carjo ne compte pas dans le public de Jenny Lind cette multitude d'enthousiames que, en tous temps et en tous lieux, le succès traîne après lui; mais aussi quelles sympathies ils éveillent, quelles traces impérissables ils laissent dans les âmes capables de rêverie et d'attendrissement! « La meilleure partie de moi s'en est allée, » soupire Pétrarque en rêvant à Laure. N'y a-t-il pas comme un écho vague et lointain de cette plainte dans les regrets dune àme qui voit s'éloigner la mélodieuse interprète de ces airs qui, lorsqu'ils savent vous charmer, produisent un effet

1^8 MEYEIIDEEII

auquel nulle aulrc musique ne se peut comparer? « Jenny Lind est partie, et désormais je n'applaudirai plus. » Cette parole, qui, dans la bouche d'une Française, semblerait affectée, dite avec le ton naturel dont elle fut prononcée, m'a toujours paru l'expression la plus vraie de cette espèce de souvenir compliqué de nostalgie que laissent après elles certaines natures d'une délicatesse exquise. Plus que personne Jenny Lind possédait ce don, inhérent, selon moi, aux natures du Nord, cette aptitude qui consiste à trouver en toute chose la note vraie, émouvante, la corde sensible qui fait dire à l'âme : C'est cela. Plus vous multipliez les moyens de destruction, plus vous rendez la guerre impossible; j'espère qu'il en sera de même de celte jonglerie qu'on appelait en musique la difficulté. Une fois que ce clinquant, qui passait pour de l'or aux mains des habiles, devient une monnaie courante, sa valeur diminue, et finit par tomber en complet discrédit. Mettez l'impossible à la portée de tout le monde, l'impossible n'existe plus; faites

i;t SOS TKMi's. \:<j

., une clio^e désormais accessible et simple de ces arpèges, de ces trilles et de toute cette exécution chromatique qui n'avait d'autre mérite aux yeux des gens que celui de la difficulté vaincue, et le public, revenu de son illusion, à la place de ces arpèges et de ces trilles qu'il applaudissait sur parole, demandera, comme Barlliolo, qu'on lui chante seulement un petit air tout simple, telle phrase que vous voudrez, pourvu que le cœur s'y montre. Ce son merveilleux de la voix de Jenny Lind, cet .iccent pathétique et profond, qui le remplacera? Lss3\ ez, après ces magniliques explosions du cœur, d en revenir à la roulade, aux vocalises du rossifjnol des buis j à h difficulté ; la Sontag elle-même y a pcidu sa peine et son talent. G est agréable et joli, curieux surtout; mais toutes cesgràces, toutes ces enjolivures, toutes ces mignardises charmantes ont perdu leur écho dans nos âmes. Vous connaissez ces chefs-d'œuvre de marqueterie et de ciselure : ou pousse un ressort, et voilà que soudain un oiseau suri^it, un bel oiseau tout emplumc de

180 M i: Y t fi BEER

saphirs cl lic diamants. Il ciiariic à plein gosier les variations de Rode et bien d'autres merveilles; puis, tout à coup, la cliarnicre se referme; il disparaît, et tout est dit. Rendormez-vous, bel oi^eau bleu, qui n'êtes plus couleur du temps!

Ce Camp de Si/e6'(> n'affichait, du reste, aucune prétention; c'était un opéra créé et mis au monde pour la circonstance, un opéra naliomiL et d'où l'on avait, par mesure de haute convenance, fini par faire disparaître la figure même du grand roi, lequel, ne pouvant décemment se produire sur un théâtre, et déplorant la grandeur qui l'attachait au rivage, devait se contenter de Jouer dans la coulisse un air de flûte, ce qui ne laissa point que de paraître assez comique, et fit dire aux mauvais plaisants de Berlin qucle vieux Fritz s' en était allé en flûte. « Der aJte Fritz ist flœten (jegamjen. »

La grande affaire de la mise en scène était âa

i;i SO.N TtMI'S. 181

ie|néseii(cr dans leurs uniformes ruspeclils les divers régiments de la guerre de Sept Ans, et si, au point de vue du pilloresque, le succès l'ut complet, il faut dîre aussi que la musique, par sa couleur militaire et son entrain caractéristique, y aida singulièrement.

Nous avons vu depuis le Camp de Silésie devenir ïcil Étoile duJSoril, et conserver, en dépit des transformations du poème, en dépit de l'influence atmosphérique tout autre à Paris qu'à Berlin, son originalité vigoureuse, son imperturbable force d'attraction. L'idée procédant davantage de l'idée, comme il arrive chez les maîtres ayant conservé cette absolue possession d'eux-mêmes qui coupe court aux hasards de l'inspiration, des motifs variés, rapides, fulgurants, jaillissant des chocs de l'orchestre comme l'étincelle du caillou, une instrumentation accidentée, profonde, toujours intéressante, puis des explosions à tout rompre : le heurt de deux armées, les chansons du bivac, les défilés éperdus lorsque la trompette sonne, que le

iS'i MLYtllLLEri

lilre ylapil, que les laïubouis balltiil la cliarge, voilà celte musique élraiige el bizarre dont il est permis de discuter les procédés, mais dont on ne saurait méconnaitre la puissance, et qui' n'a que le tort d'être trop vaste pour l'endroit, et de Caire éclater les muis d'une salle d'opéra-comique!

Remarquons, à ce propos, que la sensibilité n'est point précisément un des traits caractéristiques de Meyerbeer; il élève, il émeut, mais ne dispose guère de ce que nous appelons vulgairement le don des larmes, qualité, si c'en est une, que possédait Bellini au suprême degré. Jean -Paul, dont les liéros et les héroïnes fondent en larmes au moindre adagio, Jean-Paul, ce sublime pleurard, ici n'aurait que faire! mais en revanche, ceuxlà trouveront leur compte, qui veulent, comme Beethoven, que la musique remue la flamme au cœur de l'homme. S'il pouvait y avoir en sem-

ET S0>" TEMl'S. 185

l)lable querelle des neptiuiistes et des plutoîiistes, Jean-Paul et Belliui seraient avec les premiers, tandis qu'on verrait dans l'autre camp Beethoven et Meyerbeer.

Quand je dis que la musique de Meyerbeer manque en général de sensibilité, je n'en suis pas moins tout prêt à reconnaître qu'il y a dans Robert le Diable^ les Huguenots et te Prophète, dans les Huguenots surtout , certains effets qu'on ne saurait entendre sans être ému jusqu'aux larmes, mais ces larmes-là sont de celles que fait jaillir du l'ond du cœur la vraie splendeur du beau.

Vous connaissez ce souffleur dont Goethe a si infrénieusement crayonné la physionomie en quelques traits, et qui pleure non point aux scènes larmoyantes proprement dites, mais à certains passages dont la beauté le saisit, et par lesquels « l'esprit vivant du poète le regarde comme par de grands yeux ouverts*. » De ce genre est l'émotion

* Goethe : Wilhelm Meister^ liv. V, chap. vi.

184 MEYEUbEEl; El SO.N TEMPS.

que vous donne la musique de Meycrbeer; une émotion semblable à celle qui résulterait delà lecture d'un beau livre, du spectacle d'une scène de la nature, du récit d'une belle action.

L'histoire raconte que le sultan Saladin, tout homme de guerre qu'il étail, versait des larmes au simple récit d'un fait touchant; devons-nous ajouter qu'en pareil cas la sensibilité nerveuse n'est pour rien, et que les attendrissements de cette sorte procèdent d'un ordre plus élevé, de cette espèce de mal du pays que les idées de beau, de bien, de vrai, éveillent en nous, en nous rappelant l'éternelle patrie? Or, ce sont là les émotions dont abonde la musique deMeyerbeer.

Parlons maintenant de l'histoire. Cette fois, plus de symbolisme comme dans le Prophète, mais un tableau de genre animé, pittoresque, la vie soldatesque dans son va-et-vient, sa turbulence et sa confusion, le Comp de Wallenstein de Schiller, mis en musique.

Dileltanlisme du roi Frédéric-Guillaume IV. — Meyerbeer à sa cour. — Les cercles de famille. — Détails inlinies. — Meyerbeer dans le monde. — Le> croix el les rubans. — Traits de caraclèro.

Puisque nous sommes à Berlin, un mot des rapports de Meyerbeer avec la cour de Frédéric-GuillaiHTie IV un roi bel- esprit qui, vers cette époque, se consolait au milieu de ses savants, de ses poêles, de ses artistes, des concessions que l'esprit du temps lui arrachait.

Frédéric-Guillaume IV ne créa pas le mouvement romantique en Allemagne, mais il s'en ap-

propria les restes en dilettante raffiné ; on pourrait presque dire qu'il mit en bouteilles, pour le déguster tout à son aise, cet esprit du passé qui déjà menaçait fort de s'évaporer.

Avec Frédéric-Guillaume IV, Meyerbeer et Cornélius, Rauch et Tieck passaient d'abord; Eichliorn et Stolberg, Uzedom et Gerlach, ses ministres et ses hommes d'Etat, ne venaient qu'après.

Il adorait les gourmandises littéraires et musicales; son dilettantisme raffiné aimait à se payer de vrais régals de souverain. Par exemple, se faire jouer en grec VA7itigo7}e de Sophocle , en anglais le Songe d'une Nuit d'été de Shakspeare avec de la musique de Mendelssohn, était la joie de ce prince intelligent et doux, auquel naturellement on reprocha bientôt ces goûts de Mécène, tout innocents qu'ils fussent, et que les journaux de l'opposition accusèrent de s'isoler de la nation jusque dans ses plaisirs. Que tout cet archaïsme ne répondît pas aux besoins du moment, nous le voulons bien. Il n'en est pas moins vrai qu'en cette

occasion, comme en d'autres, on fut injuste et cruel envers ce roi, aux instincts élevés, aux mœurs nobles : car s'il pouvait mieux faire, il pouvaitaussi faire plus mal, et rien ne rempôclmil, en dernière analyse, de se faire traduire nos vaudevilles des Variétés ou du Palais-Royal.

A cette aimable et docte cour, Meyerbeer, depuis la retraite de Spontini, exerçait les fonctions de maître de chapelle, et comme tel assistait aux soirées de petit comité, aux cercles de famille.

Le roi, assis devant une table, s'amusait à dessiner au crayon des motifs d'architecture, Tieck ou Ilumboldl faisait la lecture, les dames brodaient ou parfilaient, et si la comtesse Rossi (jadis made^ moiselle Sontag), alors femme du ministre de Sardaigne à Berlin, se trouvait en belle humeur de chauler, Meyerbeer aussitôt l'accompagnait an piano.

MLYEr.ntEr;

Sans être obséquieux ni plat, l'auteur des Huguenots et de rOreslie se plaisait au commerce des grands. De la patrie allemande, qui l'ut en somme et quoi qu'on en ail dit, sa vraie patrie, car il était Prussien dans l'âme, de l'Allemagne, il tenait ce culte des hiérarchies sociales, ce goût d'un certain formalisme en toute chose. Et si la majesté de l'histoire lui parlait assez h;iut pour qu'il s'inclinât devant un Habsbourg, un HohenzoUern, il n'était point fâché qu'à leur tour ceux qui l'abordaient reconnussent les droits du génie.

En ce sens, V officiel ne lui répugnait pas, tout au contraire. Dcuk fois, depuis la mort de Meyerbeer, j'ai vu rendre à sa mémoire des témoignages de ce genre faits pour émouvoir ceux qui l'ont bien connu. Par exemj)le, ce traité de l'Africaine^ conclu en dehors des simples usages, signé non plus

ET SON TEMl»S. 189

par un commis ordinaire, un elirecteur de théâtre, mais par le ministre en personne, un maréchal de France agissant au nom de l'Empereur. Il y avait là évidemment un hommage auquel son amourpropre eût été très-sensihle. Le premier de ces hommages, ce fui la Prusse qui le lui décerna le matin même de ses funérailles, quand le comte (roltz se présenta, entouré de tout le personnel de son ambassade, comme pour réclamer au nom de "son souverain le corps de Tillustre défunt, autour duquel un petit groupe d'amis s'entretenait avec recueillement. Alors, en présence de toute celte pompe héraldique, je me rappelai ce qu'il avail jadis fallu de persistance et de courage à cet excellent roi Frédéric-Guillaume IV pour décorer de l'insignitiante petite croix de l'Aigle-Rouge ce même homme auquel on ne pardonnait pas sa religion. Il est vrai que, depuis, les temps ontmarché, et les juifs aussi; mais quelle puissance pourtant que le génie pour asservir ainsi les préjugés et régner ironiquement sur le monde!

IPO MEYKRBEtH

Chose assez curieuse : L'histoire de la musique au dix- huitième siècle ne connaît pas le nom d'un seul grand maître d'origine judaïque, tandis qu'au dixneuvième tout un groupe illustre surgit soudain : Meyerbeer, Mendelssohn, Halévy, Moscheles. Ce qui eût été pour ces artistes, il y a cent ans, cause d'ostracisme, leur fut désormais à profit. Ils trouvèrent un vigoureux appui dans Tinfluence de jour en jour croissante d'Israël, ^et les tendances libérales des cinquante dernières années qui favorisèrent le nouveau rôle joué par nombre d'entre eux dans les lettres et dans la musique furent partout célébrées comme une victoire de l'esprit moderne. Ajoutons qu'à l'importance de ce rôle, des conditions financières toutes spéciales vinrent souvent aider. A ce point dé vue, il faut reconnaître que Meyerbeer et Mendelssohn ont eu sur les grands maîtres du passé et sur ceux du présent un incontestable avantage dans une carrière dont il leur fut permis, dès le point de départ, d'aplanir les difficultés, et qu'ils parcoururent jusqu'au

ET SON TEMl'S 191

terme en artistes indépendants, sans antre sonci i\i\ lendemain que celui dn succès de leurs onvraffes.

îfï

Meverheer aimait les décorations, en parlait en fin collectionneur. Ce n'est pas lui (pii jamais eut confondu tel ordre qii'on prodigue, avec tel autre dont on compte en Europe les quehpies rares dignitaires. Un illustre philosophe, aulreloisministre, me disait un jour à propos d'une croix : « .ledoi>j en avoir le grand cordon quelque part; seulement, je ne l'ai jamais déplié. »

En fait de rubans, Meverheer les dépliait tous, seulement il savait ce qu'en vaut l'aune.

Du reste, ce respect des classiHcations, ce goût de la prérogative chez lui, n'avait rien d'étroit. Pour quiconque a benucoup vu le monde, pour quiconque connaît à fond son train et ses manœuvres, il n'y a guère, on fin de compte, que deux

102 MEVERULi: li

attitudes : la raillerie ou l'acquiescement. Lrs philosophes hochent doucement la tête et passent en se disant que la bonne compagnie est faite pour nous éclairer, nous distraire, et non pour nous rendre meilleurs. C'est à part lui, dans 1 isolement de sa^ropre conscience que riiomme se moralise et (pi'il rri'e.

Meyorbeer connaissait l'Europe entière. Il avait acquis, dans les salons de Paris et de Londres, de Vienne et de Berlin, des trésors d'observation.

En politique, j'ai rarement vu d'homme mieux informé ; ses entretiens, ses remarques sur les événements m'ont souvent donné à penser aux excellents profils qu'un roi eût pu retirer des conseils d'un pareil maître de chapelle. Sa correspondance aimait à s'élever, à planer ; le but direct une fois touché en quatre lignes, comme il convient à un esprit net et pratique, il passait

volontiers aux questions du moment, cl, — poliliquCj beaux-arts, littérature, — les traitait avec sérieux et compétence dans une langue qui chaque jour gagnait en correction. Parmi les lettres, heureusement fort nombreuses, que j'ai reçues de lui, il en est peu où ne se trouve quelqu'une de ces échappées. J'ai parlé de sa progressivité grammaticale. Sur ce terrain comme sur tant d'autres, l'incessante activité de son esprit se donnait cours : il parlait bien quatre ou cinq langues, et, chose très-remarquable, les parlant bien, il les parlait mieux chaque année.

N'importe, rien ne se perd en ce monde, et ces facultés de diplomate, autre part que dans la politique, trouvèrent leur emploi.

Personne n'ignore les soins et les efforts véritablement extraordinaires que Meyerbeer mettait à conjurer toutes les chances d'une défaite d'ailleurs impossible, les savantes combinaisons stratégiques par lesquelles il se plaisait à conquérir pas à pas un champ de bataille dont son seul gé-

19i MliYERBEER

nie de musicien l'eût rendu maître. « Faire et laisser dire! » Celte fière devise n'était point la sienne. Il faisait Robert le Diable, il faisait les Huguenots et le Prophète, VÉtoile du Noi^d et le Pardon de Ploérmel, puis tout aussitôt l'inquiétude le prenait, une inquiétude maladive, fiévreuse.

Doutait-il de sa musique? Non. Les artistes de cette trempe ont, à part eux, d'inaliénables trésors de conviction. Mais il se défiait de la première opinion du public. Fragilité, ton nom est femme 1' « Voyez un peu ce que c'est que le succès, me disait-il à notre avant-dernière rencontre. On l'attend au Gymnase avec l'Ami des Femmes, il s'en va à l'Odéon cbercher le Marquis de Villemer; on compte sur lui au Théâtre-Lyrique avec Mireille^ il s'échappe et court à Lara. »

Une autre fois, il y a quelque dix ans, c'était, s'il m'en souvient, au sujet de VÉtoile du Nord,

comme nous parlions de ces misérables égarements de l'opinion :

« Bah I m'écriai-je, croyant surprendre chez lui une sorte de découragement causé par l'inintelligence de certains personnages dont la froideur le préoccupait, — de quoi diable allez-vous aussi vous inquiéter? Mais ne savez-vous point que ces gens-là n'aiment au fond que le Postillon (leLonijjiimean? »

Nousdescendionsle boulevard vers la Madeleine; Meyerbeer soudain s'arrêta, réfléchit un instant, puis me pinçant le bras et avec un regard où s'exhalait en ironie la tristesse de son âme :

— Vous vous trompez, mon cher; ces gens-là n'aiment que la ronde des Filles de Marbre!

Mais avec lui ces révoltes contre l'opinion ne duraient qu'une seconde. Presque aussitôt, il revenait, se soumettait. Ce visage où l'éclair avait passé,

Page 1