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reprenait son masque de débonnaireté polie et calme. Il connaissait le prix du silence. Sa bouche, à mesure qu'il avançait en âge, semblait affecter de plus en plus l'expression hermétique d'une statue d'Harpocrale. Quand elle s'ouvrait en dehors du cercle étroit de l'intimilé, c'était pour des compliments à tout le monde et des paroles d'une modestie souvent exagérée.
L'humilité de Meyerbeer au moins n'offensait personne. Il se dérobait, se faisait petit, mais parce que celait son goût d'échapper au brouhaha de la renommée. Du reste, celte modestie n'ôtait rien à l'idée qu'il avait de sa propre valeur, et celte grande idée, soigneusement gardée au plus profond de son être, s'il ne la livrait point, il aimait à la retrouver chez les autres, surtout quand ces autres étaient des natures intelligentes, convaincues. En ce sens, la discussion, la critique l'attiraient ; il voulait des compliments, des éloges à une condition, c'est que ces comphments et ces éloges auraient une portée st'riciise.
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Pour que la rose Tenivrât vraiment do son par ium, il lui fallait la respirer sur sa lige vivace ; on pleine terre, et non dans ce vase banal où trempent les bouquets do salon. Je pourrais nommer ici deux jeunes filles, presque deux enfants, dont il recliercbait lopinion avec une curiosité touchante; la candeur, l'ingénuité deleur enthousiasme le rendaient heureux. S'il arrivait à l'une d'elles de lui demander une loge pour les Hiujuenots ou le Prophète^ dès le lendemain il accourait s'informer des impressions de sa chère petite admiratrice, et plus que bien des hyperboles de la grande critique, le consolaient et le charmaient les naïves confidences de cette âme de cristal toute vibrante encore des émotions de sa musique.
Lorsqu'un grand artiste met dans une œuvre ses idées, c'est pour qu'à leui' tour, parleur diffusion, elles en fassent nailre d'autres chez les hommes.
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I.e peintre parle à nos yeux, le musicien à nos oreilles; nous voilà donc entrés en rapport avec eux par l'idée qui, d'immatérielle et d'impondérable, devient, en s'incorporant dans l'œuvre, un véritable et réel médium.
Mais le royaume de l'intelligence a aussi ses infirmes; il y a des sourds et des aveugles même en deborsdu monde physique. Exposez tel tableau, exécutez telle partition devant certaines gens, et il n'en sera ni plus ni moins que si vous aviez montré votre toile à des aveugles et chanté votre musique à des sourds.
Meyerbeer savait à quoi s'en tenir sur les jugements de la foule abandonnée à ses propres mouvements et de combien d'infirmes de ce genre se compose un public. D'ailleurs, malgré la peine qu'un homme ào génie se donne à conduire habilement sa barque, il restera toujours, sur les flots qu'il sillonne, assez d'écueils et de périls pour que la médiocrité se puisse dire avec satisfaction (|ue, même en réussissant, il a encore beaucoup souffert.
Meyerbeer était riche, ce qui lui donnait le droit et le privilège de ne produire qu'à ses heures ; patient, ce qui lui permettait d'émouvoir l'opinion, d'aviver, d'irriter, de passionner la curiosité par des promesses éternellement différées; ses ouvrages, longtemps annoncés , se faisaient attendre, comme des grands seigneurs qu'ils étaient.
On a prétendu qu'il payait sa gloire; je l'ignore, ce que je puis dire, c'est qu'il avait le cœur le plus humain, le plus charitable; et jamais les libéralités qu'on lui reproche ne l'empêchèrent de venir généreusement en aide aux misères sur lesquelles vous appeliez son attention. Beethoven incompris endura des supplices do Prométhée. Les larmes sont devenues célèbres qu'il j)leura sur sa grande ouverture de Léonore ; condamnée,
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délaissép, unn symphonie (jue Robert Schiimann a pu dire Jtaiite comme h' ciel, profonde comme l'Océan ! Faut-il donc tant en vouloir à Meyerbeer de s'être épargné de semblables souffrances, d'avoir en (juelque sorte obéi à l'invitation de la destinée qui peut-être pour le faire si grand l'avait fait si riche? Qui pourrait dire que cette nature nerveuse, inquiète, fragile, pleine de susceptibilités inimaginables, eût résisté à uu seul de ces chocs dont Beethoven fut assailli? Rompre en visière avec son temps, il ne l'eût point osé, et cependant n'avait-il pas, lui aussi, quelque chose à dire? quelque chose qui, par rimj)révu, la grandeur même, pouvait fort bien étonner, déconcerter le présent?
Or y Vauleur des Huguenots et du Prophète, tout en sachant qu'il écrivait pour la postérité, entendait jouir de ses succès pendant sa vie. Il ne voulait ni ne pouvait, comme tant d'autres hommes de génie que leur conscience seule soutient, composer simplement, pour l'amour du bon Dieu; ce
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fui son lort, mais l)icii [uiidoiiiiablc, c;ir le chefd'œuvre à coup sûr n'y perdit rien et larlisle y gagna les plus douces, les plus heureuses sensations de son existence.
Monsieur Gouin.
Un homme qui seconda merveilleusement Meyer- Ijcer dans cette diplomatie du succès fut M. Gouin.
Vous eussiez dit la pensée du maître incarnée : non la pensée qui crée, mais celle qui agit, qui va, qui trotte, se démène.
Honnête, dégagé de tout arrière calcul d'intérêt personnel, M. Gouin s'était donné corps et âme, et dépensait à s'occuper des affaires de Meyerbeer les loisirs d'une vie dont un emploi de sous-direc-
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tour à radmiiiistialiou des Postes réclaiiiail eiivi- 1011 (iiuilre heures par jour, souvent moins, jamais plus.
il y avait un véritable enthousiasme d'arti^tc chez ce bureaucrate; mais comme il arrive toujours en pareil cas, cet enthousiasme ne connaissait qu'une cloche et qu'un son. C'est là, du reste, un phénomène que j'ai mainte fois observé chez les bureaucrates. Cellectionneurs, dilettantes, il est rare qu'avec eux Tenlhousiasme soit autre chose (jn'une manie.
On se demandait quelle eût été sans cette amitié la raison d'être de M. Gouin.
Jamais il ne disait : Meyerbeer, mais le maître, rt ce terme sacramentel, il le prononçait avec la douce crédulité de AVagncr parlant de Faust.
M. Heine, dans une correspondance qu'il adressait vers cette époque (1855-1840) à la Gazette
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d'Aufjsbourfj, ne manqua pas de iiieltre eu scène avec sa malice de singe ce petit vieillard affairé, boutonné, plein de mystères, bienvenu des journalistes et devant qui s'ouvraient à deux battants les portes du cabinet des directeurs de l'Opéra.
Cet empressement qu'on lui témoignait de toutes parts le flattait. Ce galant homme, sans jouer le moins du monde à l'âne chargé de reliques, aimait à voir saluer en sa personne la pensée illustre dont il s'était fait, par zèle et dévotion, le représentant.
Que Meyerbeer fût à Paris, qu'il fût à Gastein ou à Spa, vous pouviez vous adressera M. Gouin, bien sûr de ne jamais le prendre au dépourvu. Sur toutes choses, il avait ses instructions précises, ponctuelles dont, pour un empire, il ne se serait pas écarté.
C'était, d'ailleurs, l'homme des tempéraments, des transactions, des réticences.
Il avait ses secrets d'Etat et mieux qu'un diplomate de profession les gardait, connaissant le fort
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cl le faible de chaque individu qu'il lencoulraiL Une des bonnes ou mauvaises plaisanteries de M. Heine dans sa correspondance de la Gazette d'Augsbourg, plaisanterie cent fois renouvelée d'ailleurs, consistait à présenter M. Gouin comme le véritable auteur de Hubert le Diable et des Huguenots.
« Cette musique, écrivait l'auteur des Reisebilder, dont tout le monde s'occupe, les uns pour la porter aux nues, les autres pour la rabaisser, celte fameuse musique n'a qu'un tort, celui de ne pas être de Meyerbeer. Ce nom de Meyerbeer, populaire dans toute l'Europe, n'est, en effet, que le pseudonyme sous lequel se dérobe un de ces génies modestes, trop faciles à se laisser exploiter par d'illustres aventuriers. S'il existe encore en Allemagne de braves gens capables de prendre le change, personne en France n'ignore aujourd'hui que ce prétendu Meyerbeer n'est autre que M. Gouin, jeuue compositeur du plus grand mérite, que SCS fonctions à l'administration des Postes
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ciiipêclienl de signer ses œuvres, el qui, sans celle circonstance et l'excessive modestie de son caractère, serait, à l'heure présente, connu du monde entier. « Sic vos nonvobis ! » L'histoire, on le voit, n'est point neuve, et le seul, l'authentique auteur de Robert le Diable et des Huyiienots^ M. Gouin, peut se dire, en assistant à la représentation de ses chefs-d'œuvre, qu'il y avait déjà des Meyerbeer au temps d'Auguste ! »
Le eroira-t-on? de pareilles pasquinades attristaient Meyerbeer. Au lieu d'en rire, il en souffrait, et, qui pis est, on le savait. Dès lors, que d'invites à carreau, d'appels à cœur ! quel redoublement de petites manœuvres aux environs de certaines époques solennelles! L'habileté de M. Gouin était de pourvoir à ce que tout le monde fiit satisfait ; aussi, quand arrivait le soir d'une première représentation, l'excellent homme, épuisé par tant d'efforts,
semblaitn'avoirplus qu'à rendrerâme*.Mais, bail! le triomphe du maître, de l'ami, le remontait; le soleil du génie qui le consumait le faisait vivre, et dès le lendemain on le voyait reprendre ses courses, ses démarches, et rei^agner à ses moments perdus son bureau de l'hôtel des Postes, pour s'y occuper encore des intérêts de Meyerbeer.
* Le jour de la première représentation de Robert le Diable, malgré les applainiisseiijcnts fanatiques de la salle électrisée, Meyerbeer refusait presque de croire à son triomphe, tant il était encore impressionné par les accidents sinistres qui signalèrent cette première soirée. Au second acte, un portant chargé de umpes se brisa sur la scène; au troisième acte, la toile qui se relève sur le cloître de Sainte-Rosalie faillit écraser Mademoiselle Taglioni ; cndn, au dernier acte, Nourrit disparut avec Levasseur dans la trappe qui ne devait engloutir que Bertram. Malgré ces accidents de fâcheux augure, chanté par madame Damoreau, mademoiselle Dorus, Nourrit et Levasseur, Robert le Diable souleva des transports frénétiques. Meyerbeer, ramené sur la scène , fut salué de mille cris. L'ovation terminée, il prit le bras de M. Guuin et vnulut l'entraîner, comme à l'ordinaire, vers l'hôtel qu'il habitait. Pour la première fois, M. Gouin résista à son illustre ami. — Voilà trois mois, lui dit-il, que je n'ai dormi trois mois que, nuit et jour, nous causons et nous occupons de Robert le Diable : que diable! Robert le Diable vient de' triompher sur toute la ligne, allez vous coucher et laissez-men
aire autant !
-m MEYEIIBEER
Jusque sur l'emploi que vous faisiez des stalles ou des loges dont il avait la répartition s'étendait sa curiosité, sa surveillance; il savait le nom de la personne qui avait occupé la place à vous donnée, et si cette personne s'était comportée avec plus ou moins d'enthousiasme ; et lorsque, par une inadvertance coupable, cette stalle ou cette loge s'était égarée, vous pouviez compter qu'il en tiendrait registre.
Le jour de la première représentation de l'Etoile du Nord, j'attendais une loge que Meyerbeer m'avait promise, et qui finalement nem'arriva point. Je connaissais l'obligeante et parfaite exactitude de Meyerbeer en ces sortes de choses, et crus à quelque mahce de M. Gouin.
Trois semaines se passent sans que je trouve l'occasion de dire un mot de celle histoire. Un soir
cependant, je me trouve ne» à nez avec M. Gouin dans un couloir de l'Opéra-Comique, et tout en échangeant quelques paroles amicales :
— Ah çà, lui dis-je, savez-vous que j'ai un grief contre vous?
— Et lequel, s'il vous plaît?
— Mais il me semble que si j'ai assisté à la première représentation de l'Étoile du Nord..,
— Nous y voilà, reprit-il en m'interrompant, je vous y attendais...
A ces mots, il tire son carnet de sa poche, tourne, interroge, compulse, jusqu'à ce que arrivé à un certain léuillet, et d'un air à la fois gouailleur et Ûe'^matique, il lise, en accentuant chaque syllabe : « La loge des premières h° ... louée à M. *** pour la première représentation de l'Étoile du Nord, a été vendue, au coup de huit heures, sur la place de rOpéra-Comique, au prix de deux cents trente francs? »
La lumière se faisait.
J'avais, à cette époque, pour maître d'armes un
certain drôle, prévôt in pcntibus et grand professeur de barricades, qui depuis a dû passer à l'étranger pour avoir réalisé quelques capitaux en forçant un secrétaire.
Le jour de la première représentation de l Étoile (lu Nord, cet homme était resté chez moi trois ou quatre heures, à s'escrimer avec son élève, et il lui avait été facile, étant doniu e sa nature aventureuse et spéculative^ de saisir tout de suite, à mon impatience, le parti qu'on pouvait tirer d'une loge d'Opéra-Comique à pareil jour. Je croismême me souvenir queje poussai l'imprudence, lorsqu'il me quitta vers six heures, au point de le prier de demander à la porte si rien encore n'était arrivé, commission, hélas! trop habilement exécutée, et grâce à laquelle le précieux coupon, reconnaissable à son enveloppe, passa en un clin d'œil des mains de mon concierge aux mains du professeur de barricades.
Alfred de Musset, sortant un soir de l'Opéra après le troisième acte de la Juive^ surprit un de
ses camarades do collège en train de vendre sa confre-marque, et qui, sans trop rougir ni se déconcerter, lui répondit ingénument :
— C'est pour prendre une glace!
En fait de rafraîcliissenienls de celte espèce, la loge qui me fut dérobée ce soir-là en eût payé de quoi subvenir aux dépenses d'un bal de notaire, et je me plais à croiro qu'il ne fallait rien moins que l'importance d'une somme avec laquelle on pouvait venir en aide à bien des misères pour décider cet homme aimable, que je ne devais plus revoir, à renoncer lui-même nu bonheur dont il me privait.
C'est une grande école de philosophie que la vie humaine, surtout quand on l'envisage de certains postes d'observation !
M. Gouin, sans en avoir l'air, observait beaucoup. De lant de petites misères dont il fut témoin,
de lâchetés insignes, d'ingratitudes flétrissantes, j'en sais plus d'un qui n'eût retiré qu'amertume et dédain de notre triste et pauvre espèce. Mais ce vieillard honnête et bon, cet ami fidèle de Meyerbeer, ce passionné serviteur de sa gloire, avait dans l'âme des trésors de mansuétude. Où d'autres se fussent indignés, il se contenta de sourire.
Ni Timon d'Athènes ni Alceste, mais un spirituel et doux scepticisme : « 11 n'y a de Dieu que Dieu et Meyerbeer est son Prophète ! » On peut dire de M. Gouin qu'il vécut et mourut dans cettefoi. Quant au reste, il n'en parla jamais, et si on lui en parla, il répondit avec Rabelais : « Peul être ! » et avec Montaigne : « Que sais-je ? »
l.'entliousiasme d'un bon contViTe. — M. Iticliaul Wagner et ses doctrines. — Ce que de tout cela pensait Meyerbeer. — Les opi'ras de l'avenir dans le passé. — Le Taitiihaiiserde "Wagner et le Joseph de Mclinl.
Quand nous causions, musique avec Meyerheer, tout mou soin, je dirais volontiers tout mon art, était de l'amener à me donner ses impressions intimes, sa pensée libre, dégagée à la fois de réticences officielles et d'agrément officieux.
On sait qui, parmi les morts, il admirait davantage : Bacli, Mozart, Beethoven étaient ses dieux.
Quant aux vivants, il leur rendait justice avec bonlieur : plein d'enthousiasme pour les uns, d'estime pour les autres, de sympathie pour tous, y compris ceux qui passaient généralement pour n'être point de ses amis.
En 1855, je venais de publier, dans la Revue des Deux-Mondes, une étude assez développée sur Meyerbeer^ Un de ces musiciens de tendresse équivoque m'aborde en plein boulevard, et, de but en blanc, se met à me débiter, sur le génie du maître, une tirade si ébouriffante, que j'en avais presque de la confusion en pensant au peu que j'avais dit.
Le hasard voulut que Meyerbeer dinât chez moi ce jour-là : on devine avec quelle joie je lui racontai ma rencontre du matin.
11 fut tout fier de l'histoire, et me fit répéter ces compliments avec une complaisance telle, que je
* De l'Esprit du Temps en musique- M. Meyerl)eer, octo))re
El SUiN TEMl'b. 215
lU'pus m' empêcher de lui demander s'il croyait que tout cela fût bien sincère.
— A coup sûr, non, nie lépondil-il do cet air (le douce bonhomie que son ironie alïcctait souvent. — De tous ces éloges, noire homme n'en l)ense pas un mot, seulement il comptait que vous me les rediriez, et c'est de celte bonne intention ([ue jelui sais gré.
Un seul nom avait le privilège |de l'agacer/ le nom de M. Richard Wagner. Il ne pouvait l'entendre prononcer sans éprouver à l'instant une sensation désagréable, que, du reste, il ne se donnait point la peine de cacher, lui d'ordinaire si discret, si ingénieux à signaler au microscope les moindres qualités de chacun.
Aussi, rien ne m'amuse comme ces rapprochements qu'on s'évertue à développer entre l'auteur du Proiihète elle chantre du chevalier Tannhàuser.
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Il eût fait beau en vérité, venir parler à Meyerbeer de ses affinités avec l'ancien clief d'orchestre du roi de Saxe. Ce sont là menus jeux de critique, billevesées pour divertir la galerie. Meyerbeer est mort et ne peut répondre. Prenons un vivant : Berlioz, et demandons-lui ce qu'il pense de citte prétendue école dont les importunes sommations ont tant de fois pu l'embarrasser mais non le compromettre.
Meyerbeer avait trop à cœur le culte de l'autorité des maîtres pour ne i)as détester c s théories tapageuses imaginées pour servir d'enseigne, ces absurdités délibérément émises et qui figurent là comme ce casque sur la tète du marchand de crayons, uniquement dans le but d'attirer le public. Systématiser son impuissance, maximer ses erreurs, vilipender les dons qu'on n'a pas, dédaigner ce qu'on ne peut atteindre : éternelle rubrique à l'usage de tous les renards du monde.
Ils sont Irop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Elles sont trop vertes, en eiïet, les mélodies dont se festonne royalement le jardin de Mozart et de Rossini, trop vertes les phrases magnifiques qui pendent en grappes d'or au porlail de la cathédrale de Meycrbeer, trop vertes aussi les merveilleuses haies que la folle brise du soir balance comme des clochettes aux arceaux de la pagode féerique d'Auber. B'oin de tout ce fatras qu'on admire! nous n'en voulons plus : la mélodie est vanité : fœm'ma est diabolus !
Je le répèle, le nom de l'auteur de Tannhâuser^ de Lohemjrïn produisait sur Meycrbeer l'effet d'une dissonance.
Toutefois, avec sa réserve instinctive, même sur ce terrain, il n'aimait point à s'avancer trop, et c'était d'un soubresaut involontaire, d'une repartie jaillissant comme une élincellc de la discussion,
qu'il fallait allendre la révélation de son vrai sentiment.
Je me souviens d'un jour où pour éviter de me répondre ce fut lui qui m'interrogea.
— Mais vous-même, me dit-il, pourquoi ne vous expliquez-vous pas sur cette musique? Vous étiez à Weimar lors de la première représentation du T(nmhàuse)\ et tel que je vous connais, vous n'avez pas dû attendre jusqu'à ce moment pour vous fixer!
— Non certes ! J'ai entendu cette musique, elle m'assomme; plus je l'écoute et plus il m'est impossible d'y voir autre chose qu'une mystification colossale. La musique de Tavenir, vous savez làdessus mon opinion, — c'est Don Juan, Fklelio, Guillaume Tell, FreijschûtZy les Huguenots. Il n'y a pas une idée dans les prétendues théories de M. Wagner qui n'ait été d'avance mise en œuvre par Beethoven, par Weber, par Ilossini, par vous ; mais en revanche, il y a dans Fidelio, dans le Freih'^Mt'i'^ dans Guillaume Tell, dans le Prophète,
nombre de choses que M. Wagner cl son école ont rayées de leur système, parce qu'ils ne les pouvaient mettre dans leurs partitions. Et cependant...
— Ah ! il y a un cependant?
— Oui, maître, il y a un cependant, pour moi du moins, (|ui ai vu tant de bons esprits se tromper, tant d'illustres critiques, de dilettantes qualifiés prononcer des oracles que l'avenir a démentis.
— Mais enfin, le public I contestez vous que ce soit là un critenum très-sérieux?
— Sérieux, nui, non infaillible, iémoinle Barbier de Séville sifflé à Rome, témoin cet immortel Freyschûtz conspué jadis à l'Odéon.
— Ce qui signifie que tôt ou tard, selon vous, le jour viendra où le Tannhàuser de Wagner sera proclamé entre ces deux chefs-d'œuvre.
— A Dieu ne plaise que ma restriction admette de pareilles conséquences ! Il ne suffit point d'ennuyer, d agacer, d'assourdir le présent pour avoir
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le droit d'en appeler à l'avenir. Quand je compare le Barbier de SéuiUe de Rossini au Barbier de Paisiello, je vois dans l'œuvre du novateur des trésors d'idées et de formules qu'ignorait le passé. J'en dirai autant du Freijschûtz, dont les tendances romantiques ont pu n'être pas goûtées d'un public ayant encore dans ses oreilles les opéras des Weigl, des Wenzel Millier, des Winter. Maintenant, je vous le demande, tout cela doit-il s'appliquer à M. Richard Wagner? Assurément non. L'auteur de Tannhduser n'est un révolutionnaire que dans ses théories, car, pour sa musique, elle ne nous apprend rien que Beethoven et Weber ne nous aient dit et mieux dit. Telle est cette musique aujourd'hui, telle elle sera dans dix ans, dans trente ans. Cette musique n'a point de secrets à vous dérober. C'est ce que je lui reproche. Vous y lisez à livre ouvert ses qualités et ses défauts : qualités hélas ! négatives, défauts sans personnalité, bonne quelquefois, ennuyeuse souvent, inintelligible jamais. L'idée mélodique, lorsque par
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fortune on l'y rencontre, n'affecte aucun caractère particulier. Cela pourrait être tout aussi bien de Weber et de vous, et passerait inaperçu dans Euryanthe ou le Prophète.
— A la bonne heure, voilà qui. est parler! reprit Meyerboer ; puis, après un moment de silence, il ajouta en souriant : Seulement je me demande ce que deviennent avec un tel langage vos hésitations et vos scrupules de tout à l'heure?
— Vous le voyez, j'en fais bon marché.
— Oui... dans le téte-à-tête.
— Me reprocherez-vous de n'avoir pas le courage de mon opinion? N'en croyez rien. Plus cette musique m'ennuie, moins il me semble convenable d'intervenir dans les questions qu'on s'amuse à susciter à son propos : il ne faut jamais être dupe de certaines piperies d'achalandage; mais à quoi bon, quand vous ne ressentez en somme que de l'indifférence, aller vous prononcer en public contre un homme qui, après tout, .sait son affaire?
222 MEYERHEER
— En êtes-vous bien sûr qu'i/ sache son affaire? murmura Meyerbeer en m'interrompant avec malice.
— Dame! je le supposais.
— Qui vous l'a dit ?
— Un tel, répondis-je en lui citant le nom d'un compositeur d'oulre-Rliin dont les aimables partitions courent depuis quelque temps l'Europe.
— Ah! c'est un tel qni vous l'a dit, continua Meverbeer avec une expresssion de visage où la plus (i ne ironie se mêlait à l'imperturbable autorité du maître. Et, permettez-moi de vous le demander, en êtes-vous donc bien certain qu'il la sache, lui un tel, son affaire?
Les braves gens qui s'imaginent que de Richard Wagner date toute idée de l'Opéra moderne n'ont qu'à étudier l'œuvre de Méliul ; ils y trouveront
HT SON TKMI'S. 223
en nljondance de -quoi se renseigner uliloment. Jamais, en effet, nul moins que lui ne mérita le reproche qu'on adresse de notre temps, avec raison, aux spécialistes, de sacrifier à la pompe musicale les conditions les plus élevées du drame, la marche de l'action, la vérité des caractères. Pour donner dans le piège tendu par M. Wagner aux ingénus et aux désœuvrés, il faudrait ne pas connaître une note du musicien français, car de compositeur plus imperturbablement attaché à la pratique du système, je défie qu'on m'en citenin, même parmi les plus tapageurs de l'école de Weimar.
Avez-vous jamais ouï parler d'un opéra comique on un acte intitulé Uthal? J'en doute fort, et, cependant, qui lo croirait? ce simple opéra comique et en un acte, était déjà gros de toutes les théories que nous avons vues depuis crever sur nous à si
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grand fracas. Vthall cela vous a tout de suite je ne sais quel faux air d'épopée ; il vous semble reconnaître dans ce titre comme un héroïque |)récurseur des Tunnhàuser, des Lohengr'm. L'action se passe aux beaux temps d'Ossian, et Méhul, estimant que ce n'était point assez pour sa musique de s'attacher à l'étude des caractères, trouvant, comme César, qu'il n'y a rien de fait, s'il reste quelque chose à faire — voulut se mettre en frais de couleur historique, mieux encore, de couleur locale. Produire une musique monotone, d'une mélancolie crépusculaire, une sorte de grisaille pareille en son effet à ces mornes vapeurs océaniques qui embrument le littoral calédonien, tel fut son parti-pris dans cet ouvrage imité d'Ossian, ainsi (juGn peut le lire au frontispice de la partition gravée : système chez lui tellement délibéré qu'on le vit, chose de nos jours presque inimaginable, pousser le scrupule de la tempérance jusqu'à s'abstenir de l'emploi de violons, les excluant de son orchestre comme des coloristes
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par trop vénitiens dans un pareil sujet : « Dans l'exécution de cet ouvrage, les violons doivent être remplacés par des quintes, » Lui-même prend soin d'expliquer sa théorie en manière d'avant-propos. Les flûtes, les hautbois, les ciarinetles, les bassons et quatre cors composent, avec \esqitinteSy cet orchestre, inexorablement maintenu dans la gamme du gris. N'oublions pas un coup de tam-tam frappé au bon endroit, n'oublions pas siu'tout les harpes, qui ne peuveiU manquer d'intervenir en cette histoire, attendu que dans un opéra imité dOssian il y a toujours des bardes!
Je ne crois pas qu'on ait jamais, avec plus de conviction et d'austérité, sacrifié à cette vaine idole qu'on appelle la vérité dramatique. L'ouvrage néanmoins tomba ; ni les connaisseurs ni le public n'en voulurent. Tout le monde avoua sans peine
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qu'au point de vue de la vérité de l'expression c'était sublime, mais personne ne revint, tant il est vrai qu'il y a de ces vérités qui ne sont pas meilleures à s'entendre chanter qu'à s'entendre dire. C'est à la première représentation de cet opéra à'Uthal que Grétry fit son fameux mot du louis d'or pour une chanterelle. Mais n'allons pas lro[) loin, et gardons-nous de confondre cette erreur d'un logicien têtu avec la simplicité souvent admirable et la saine sobriété du style de Méhul. Si cette partition d'Uthal fut l'écart d'un système, Une Folie et Joseph en furent l'honneur et le triomphe. Je cite à dessein ces deux ouvrages, parce que, dans l'un comme dans l'autre, le compositeur, avec cette vertu de tempérance musicale qui caractérise sa nature, me semble avoir fixé le genre et donné à ses contemporains, sous sa double forme aimable et grandiose, le véritable modèle de l'opéra comique de l'avenir. Après Joseph, — Zampa, l'Étoile du Nord, le Pardon de Ploërmel, pourront naître sans risque de faire éclater la tra-
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dilioii, de même qu'avec Une Folie s'ouvre une fenêtre sur tout le galant répertoire de Boieldieu, d'Auber et de leurs satellites.
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Je prends la correspondance cfe Weber, et j'y trouve un passage d'une application trop directe à nos mœurs actuelles pour ne pas être médité/ « Une partition comme celle de Joseph, écrit l'auteur du Freyschiitz et tl' Eunjanthe , n'est plus possible de nos jours, parce qu'il n'existe plus de musicien capable, sans le secours d'un orcbestre pompeux, éblouissant, et par la seule intensité du sentiment, par la seule chaleur, la seule vérité de ses idées, de produire sur le public un effet profond etdurable. »Qui pourrait demeurer insensible à de tels accents tout imprégnés, je ne dirai pas du souffle antique, mais du plus pur esprit de la Bible?
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Là, point de c!iiK|iiaiit, de parasitisme, aucune phrase à chatouiller plus ou moins l'oreille; la simple vérité toute nue, et, signe distinctif d'une main expérimentée, une instrumentation toujours sage, toujours modérée, sachant, en limitant ses ressources, atteindre aux effets les plus grands! Dans Une Folie^ Méhul n'a affaire qu'à- des personnages du moment, des types parisiens. Pour trouver le style et l'expression do sa nuisique, il lui suliit en quelque sorte de regarder autour de lui. Avec Joseph, c'est autre chose : des caractères, des- mœurs, des pays qu'il s'agit de peindre, il va sans dire que sa propre obsenation ne lui fournil plus un seul trait; à l'imagination maintenant d'évoquer l'inconnu, de se représenter des scènes d'un monde antérieur, de traduire des passions qu'on n'a point vécues ; au peintre de portraits de devenir un Eustache Lesueur, car c'est une fresque musicale que cette partition de Joseph, la vraie fresque d'un maître français, un peu grise de ton, manquant d'éclat, mais d'un sen-
LT SON TEMPS. <ti9
liment, d'un pathétique, dune pureté de dessin et de composition à tout défier.
Vin
Lorsque je réfléchis aux conditions d'une telle œuvre et que j'entends le hruit qui se fait autour des théories de Richard Wagner, je crois rêver. Qu'y a-t-il donc de nouveau dans ces systèmes? Quelle loi organique de l'opéra moderne tous ces prétendus prophètes de l'avenir mettent-ils en avant que ce musicien du passé ne se trouve avoir accomplie? Ecoutez cet orchestre toujours sobre de parti pris, où la modulation n'intervient qu'à l'appel de la vérité dramatique, cet accompagnement toujours eu rapport avec la nature du sujet et demandez-vous ensuite s'il est vrai, comme on nousle raconte, que celle simultanéité d'expression soit une découverte de notre temps. De l'instrumenlation passons à la peinture des caractères :
autre invention qu'on se plaîl à s'attribuer. Joseph, Siméon, Benjamin, Jacob, voyons-nous que ce soient là des figures qui manquent de plasticité, des caractères impersonnels, abstraits, des héros de tragédie classique comme en imaginait à la même époque Marie-Joseph Chénier? Qu'ils chantent tous ces personnages, et comme ce philosophe qui, pour prouver le mouvement, marchait, ils vous convaincront aussitôt de leur individualité musicale. Les souvenirs elles tristesses de Joseph, les remords et le repentir de Siméon, la candeur de Benjamin, la douleur du vieux Jacob, sa colère, sa joie, autant de motifs admirables traités avec l'inspiration et le talent d'un maître que nuls principes de ceux qui vraiment conviennent à son art ne sauraient prendre au dépourvu. « Pour relever tous les mérites de ce magnifique poëme musical, continue Weber, il faudrait écrire des volumes.» Oui, certes, mais à quoi bon? La barbarie, bien qu'elle gagne chaque jour du terrain, ne nous a pas encore tellement envahis qu'elle ait chassé de
clioz nous toute notion du vrai, du beau, et le cheld'œuvre, quoique disparu de la scène, n'en est pas réduit, grâce à Dieu, à vivre de la seule vie que donnent les commentaires. Quelque mal que prennent certains esprits médiocres à embrouiller les questions, à corrompre le goût, la vérité n'en conserve pas moins son influence sur un bon nombre d'artistes, sur une grande partie du public. « D'ailleurs, s'écrie Weber en terminant, la beaulé des œuvres de cet ordre-là ne se prouve point, il suffit d'en appeler au sentiment de ceux qui les entendent! » Les entendre, c'est aujourd'hui le difficile. Heureusement, à défaut du théâtre, l'enceinte du Conservatoire leur reste ouverte, et on les voit de loin en loin passer de la bibliothèque à la salle de concerts, comme ces souverains qui, sans sortir de leur palais, à certains jours solennels, haranguent les multitudes.
Voyage au pays des idées. — D'Eschyle à Novalis. — De Molière à Hoffmann. — Héro et Lëandre. — L'Apprenti Sorcier. — Une élude musicale du Tartuffe, [lar Meycrbeer. — Ses idées sur les cliefs-d'œuvre. — Pourquoi il ne voulut point faire un opéra de Faust.
Ce qui me plaît chez Meyerbeei', c'est ce commerce sérieux et constant qu'il entretient avec le monde des idées : ici l'Allemand se retrouve, et Weber n'eût point montré tant d'émotion à l'endroit des premières échappées buissonnières du jeune maître vers l'Italie et vers la France, s'il eût davantage réfléchi à certaines conditions de race,
MKYEKIÎEKR ET SON TEMl'S. -rû
contre lesquelles ni les fanlaisies, ni les engouements du génie ne sauraient prévaloir, et qui gouvernent l'homme en dépit de sa volonté.
On se demande souvent quel secret possèdent ainsicertaincs intelligences pour demeurer jeunes et fécondes alors que tout vieillit autour d'elles; ce secret, c'est la recherche incessante iu beau, l'amour de l'élude par qui se retrempent nos forces, une certaine curiosité de voir et de s'instruire qui nous met en contact et en sympathie avec tout ce qui s'élève.
Je sais d'illustres preux du romantisme de 1830 qui, depuis vingt ans retirés dans leur tour d'ivoire comme l'emiiereur Barberousse dans sa grotte, ont tellement pris à tâche de s'isoler, qu'ils en ont perdu jusqu'au sentiment de leur époque et qu'ils ressemblent, au milieu des générations contemporaines, à ces personnages enchantés de* Contes
de Perrault. De loin en loin leurs doigts essayeraient volontiers encore de ressaisir la Ivre, mais les toiles d'araignée s'y sont mises et la corde ne vibre plus.
Meyerbeer avait d'autres habitudes, et ce n'est pas lui qui jamais eût fermé sa porte ou sa fenêtre à ces courants d'air, de lumière et d'électricité en dehors desquels l'imagination ne saurait vivre. Voyez plutôt comme iî prête l'oreille aux bruits du temps, comme il en observe les indices, comme il en étudie les productions ; à l'exemple de Goethe, il sait que tout a été pensé dans ce monde, et il repense en musique l'œuvre des poètes, des historiens et des peintres.
ni
Vous auriez peine à trouver quelque part une idée qui ne l'ait point ému, une poésie qui lui soit restée étrangère. D'Eschyle à Shakspeare, de Lu-
ther à Molière, de Ronsard à Novalis, où sa rêverie ne s'est-elle pas égarée?
La CluDiHon de mai à côté de la Béimrwtion des poinnards, l'Iiysope à côté du cèdre!
Quoi de plus merveilleux que toutes ces fantaisies au clair de lune, de plus suavement imprégné des mille parfums d'une nuit de printemps? Puis, comme contraste à cet arc-en-ciel dans la rosée, l'intermède de Struensée, l'ouverture surtout, dessinée et peinte comme les fresques de Cornélius dans le Campo-Santo de Berlin; composition austère et magistrale, faite pour ramener à la grandeur et à la sévérité de la forme premièie ce genre de symphonie, aujourd'hui traité sans conséquence et devenu une sorte de pot-pourri banal entre les mains des fâcheux amants de la muse légère.
Romantique aujourd'hui et ne rêvant que chevalerie, ogives et nuits de Valpùrgis, demain vous le trouverez ému jusqu'au fond de l'être du plus pur sentiment de la heaulé classique, et c'est dans
•2j6 MEYERni'En
le culte de l'art simple, dans une action calme, mesurée, symétrique, qu'il cherchera à se reposer de ces drames tout remplis des plus violentes catastrophes et de conflits religieux et politiques.
« Donnez-moi une musique qui m'apaise l'âme et me détende les esprits; » ainsi parlait Goethe méditant son Iphigénie.
Meyerbeer ressentit quelque chose de semblable au lendemain des Huguenots; on eût dit le passage de la jeunesse ardente, à la maturité réfléchie, je ne sais quelle réconciliation mystérieuse du poëte avec lui-même.
Il lisait Eschyle et Sophocle et les mythes grecs ne cessaient pas de le préoccuper, un surtout l'attirait : Héro et Léandre; il voyait dans la poétique légende des fiancés d'Abydos le motif d'un intermède antique à deux personnages; et comme c'était alors l'ère triomphante de la Grisi et de Mario, il lui semblait [)arfois ouïr les brises du Bosphore apporter la nuit à ses oreilles l'appel mélodieux de ces deux belles voix énamourées.
ET SON ÏEMI'S. 237
Que de fois, au sortir des Italiens, il nous arriva d'évoquer au clair de lune d'une nuit d'hiver ces ombres frissonnantes que les théories de dominos se rendant au bal de l'Opéra et le cornet à bouquin des pierrots avinés effarouchaient bien quelque peu, il faut le dire :
(Juali colombe dal liisio chianiatc, Con l'dli aperie e terme al dolce nido Volan per l'aer dal voler portale.
Nous en causâmes tant et tant, etau coin du feu, et sur l'asphalte des boulevards, que de ces éternelles conversations un poëme en règle finit par résulter, un acte antique, un intermède dans le style d'André Chénier.; car, à cette bienheureuse époque, tout ce qui s'écrivait, se composait et se rimait était à la manière de quelqu'un : Hoffmann débitait ses Contes à la manière de Callot, et M. Sainte-Beuve ses Consolations à la manière de Wordsworth, sans parler de vingt autres s'évertuanl et s'escrimanl, (jui "a la manière de Shaks-
peare, qui à la manière de Caldei'on, de Millon, de Byron, de Jean-Paul et de Saint-Évremont.
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Les pensers n'étaient pas toujours bien nouveaux, mais, en revanche, les vers n'étaient rien moins qu'antiques.
Ce qui pouvait surtout se dire du poëme en question.
J'ignore ce qu'il en advint et si jamais une note fut écrile de cette partition d'Héro et Léandre ; toujours est-il que cette fièvre antique eut son apaisement et que l'auteur des Huguenots s'en délivra plus tard en mettant en musique VOrestie d'Esch'^h, * tout cela sans préjudice porté aux velléités romantiques qui devaient le reprendre à d'autres heures.
— Quel charmant poëme d'opéra, me disait-il un jour, il y aurait à faire avec l'Apprenti svrcicr de Goethe! Vous connaissez l'histoire?
— Je crois bien ; un balai qui va puiser de l'eau, et qu'on ne peut*plus arréler; car si l'Elève a retenu la formule qui provoque à l'action, il a négligé d'apprendre celle qui la réprime, de telle sorte que le laboratoire qu'il s'agissait simplement de nettoyer va être inondé, lorsque, par bonheur, le Sorcier revient et d'une parole met un frein à la fureur des flots.
— A merveille, et n'estimez-vous point que ce serait là un ravissant sujet?
— Oui, pour un acte à l'Opéra; en effet, au lieu d'un vulgaire balai, prenez une jeune fdle plus ou moins ensorcelée par le nécroman, et vous voilà tout de suite en pleine fable dramatique. L'Ap-
240 MEYERBEEP,
prenti aime Séraphine et veut lui rendre son âme, que, pour des motifs dont il faudrait rechercher l'explication, le vieux sorcier tient alanguie. Un jour donc que le Maître s'est absenté, notre Elève de courir à son évocation. Vous voyez d'ici le beau duo que cela ferait. Séraphine, jusqu'alors claquemurée dans une sorte d'existence purement végétative, se sent tout à coup naître à la vie. Au premier mot de la formule magique, soaâme tressaille, vibre et bat des ailes à mille perceptions inconnues ; le soleil, les fleurs, l'insecte qui bourdonne, l'oiseau qui chante, l'eau qui coule; tout un monde de couleurs, de parfums, de sons et de merveilles qui l'étonné et l'éblouit. Elle voit, elle respire, elle aime I « Assez ! » dit alors l'Apprenti, qui juge l'instant venu de modérer le prodige; mais le prodige, au lieu de s'arrêter, menace de grandir. Alors l'idée de la formule lui revient; il cherche à la prononcer : impossible d'en ressaisir la moindre syllabe, car de la phrase cabalistique l'insensé n'a retenu (jue la première moitié, celle-là par qui tout
ET SON TKMPS, 241
s'anime et s'dgile, et (m'il répèle à tort et à Iravers, évoquant sur ses pas, de tous côtés, une vie dont il est impuissant à contenir le débordement. Bientôt le laboratoire entre en danse ; les tables et les escabeaux se trémoussent, l'alambic bouillonne et fume, l'eau coule des fontaines avec un bruit de source vive, les boas empaillés rampent etsiftlent. Quel spectacle, quelle mise en scène et quelle symphonie! un vrai conte d'Hoffmann en action : Antonia et le Pot iVor^ ces chefs-d'œuvre que vous aimez tant, et dont il vous appartiendrait, cher maître, de nous révéler la musique. ......
Si je prends plaisir à m'arrêter sur de pareils • détails, à pénétrer, pour ainsi, dire, jusque dans la conscience du maître pour mieux étudier son génie, c'est que j'ai la ferme conviction que rien ne se perd dans le monde des idées, et qu'on s'exposerait à de graves mécomptes à ne prétendre connaître d'un homme que ce qu'il a produit.
Dans ce qu'un homme produit aujourd'hui se
242 MEYERBEEl;
retrouve tout ce qu'il a pensé depuis dix ans; que ces divers germes se soient ensuite modifiés et transformés sous un nombre infini d'influences, nul ne le conteste, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que tout se retrouve, et ipie les nimbes mêmes sont fécondes.
Quand pour faire un- grand poëte, un grand musicien, un grand peintre, la nature elle-même s'y prend à plusieurs fois, et bien souvent brise le moule pour recommencer le lendemain sur nouveaux frais, que! artiste, si fort qu'il soit, se croirait exempt de ces hésitations, de ces tâtonnements, et, tranchons le mot, de ces successions d'avortements ignorés du vulgaire qui tiennent en éveil les facultés créatrices et dont profite tôl ou tard l'œuvre définitive en son ensemble.
Du reste, cette idée de l^ Apprenti Sorcier lui tenait à cœur plus que toute autre. La dernière fois que je le vis, il m'en parlait encore. « Je voudrais faire cela pour la Patti etNicolini, me disait-il, et donner la pièce à Londres pendant la
saison. Chercliez donc clans vos papiers si vous retrouveriez ce manuscrit. » Comme il y avait quelque quinze ans que nous en devisions, je pensai qu'il serait de cette histoire comme d'Héro et Lémidre, et (pie la Patti aurait le temps de devenir grand'mcre avant qu'il eût donné sa partition. Mais avec Meyerbeer même, alors qu'on le connaissait le mieux, il ctaitfacile de se méprendre; lui, si enclin aux atermpiemenls, avait parfois des vf'Iléités de réalisation immédiate, auxquelles il fallait se rendre. Le lendemain, je reçus une lettre, la dernière qu'il m'ait écrite, et sur-le-champ je me mis à chercher, certain d'ailleurs d'avoir, dans leur temps, brûlé ces paperasses. Il va sans dire que je ne trouvai rien. L'idée me vint alors, pour lui être agréable, d'improviser à neuf un scénario, ce que je fis en toute hâte', et quand j'arrivai ce jour-là rue Montaigne, son domestique m'apprit qu'il étoit un peu indisposé. On sait ce que cela voulait dire.
•244 ilEYERBEEH
Bien avant M. Gounod, Meyerbeer avait eu longtemps l'idée de prendre Molière à partie; mais ce qui l'attirait, ce n'était point le Médecin malgré lui, ni les curiosités de ce genre, il s'attaquait à plus difficile, et, du premier coup, lia commerce avec Tartuffe.
Voilà, dira-t-on, un singulier sujet d'opéra.
Il se peut que, au simple point de vue du répertoire ordinaire, la chose paraisse, en effet, fort étrange; encore (pie la comédie de Molière abonde en vraies situations musicales, — prenez l'introduction, par exemple, et la grande scène, j'allais dire le grand duo du quatrième acte, se terminant en trio par la soudaine apparition d'Orgon, jusque-là resté sous la table; — mais en dehors de l'intérêt dramatique, il y avait là pour Meyerbeer la peinture des caractères : les portraits, et c'est
à ce propos surtout qu'il faut regretter que cette étude n'ait pas été menée à fin. Un Tartuffe de Meyerbeer, d'après Molière, cela vous mène à penser à certaines toiles du Titien, cet autre peintre d'histoire qui faisait, lui aussi, mais seulement par occasion, des portraits!
N'importe, la chose devait rester à J'état d'étude. Meyerbeer |)rofessait et pratiquait à l'endroit des chefs-d'œuvre certaines théories que nous avons souvent discutées ensemble à propos de Faust.
« Les chefs-d'œuvre, pensait-il, doivent demeurer ce qu'ils sont au jour de leur formation; — la musique, a dit larchiniaître de toute critique moderne, — la musi(iue commence où la parole s'arrête. Dès lors, pourquoi de la musique là où la parole suffit? Hamlet^ Faust, le Cid, le Misanthrope sont des ouvrages qui vivent (\q leur propre
246 Mt^ERBEER '
vie et n'ont besoin de rien pour se compléter, étant en eux la perfection, la chose excellemment complète. — Les passions et les amours vulgaires qui remplissent toutes les années des centames de romans sont ce qu'il faut à la musique. Elle se charge, à proportion du génie du maestro^ de leur ùter l'air vulgaire et de les élever au sublime. — Qui a dit cela? Votre ami Stendhal. Ce qui nem-. pêche pas Shakspeare et Goethe d'abonder en situations, en idées musicales qu'il est permis à un musicien de s'approprier, mais en les renouvelant en quelque sorte, en les prenant de côté plutôt que de front, en évitant les comparaisons écrasantes, car, je le répète, on ne refait pas ce qui est fait et parfait. Croyez-vous qu'un remaniement dramatique en vers ou en prose du sujet de Don Juan soit possible au théâtre après Mozart? pourquoi donc m'arrogerais-je le droit de mettre en musique ce qui appartient à Shakspeare età Goeth^, et ne saurait, quoi que je fasse, appartenir qu'à eux? »
Cependant, en dépit de sa théorie, certains sujets attiraient Meyerbeer, Faust surtout, mais par l'idée symbolique plutôt que par le côté vivant et pittoresque, qui lui semblait, au point de vue littéraire, trop définitivement arrêté, fixé, pour pouvoir, musicalement, se cristalliser à l'état de chefd'œuvre. Etudier dans la profondeur de ses angoisses misérables cette âme travaillée du mal de tous les doutes de l'humanité, la suivre à travers toutes ses palpitations et ses ivresses jusqu'à la période suprême de réconciliation et d'apaisement par l'amour, c'était de quoi tenter le génie d'un grand artiste. D'un pareil thème Beethoven eût fait le programme d'une symphonie; Meyerbeer, plus spécialement objectif, et qui partout voyait, sentait la vie, en a composé l'intermède de la Jeuut'sse de Goethe, qui — renfermant l'épisode
tout entier de la Cathédrale, reliant entre elles la première et la seconde partie du poëme, — devait, par un effet à la Michel-Ange, rattacher au cri de l'abîme les voix du ciel, aux gémissements du désespoir l'hymne de délivrance... je m'ar" rête, car j'aurai à revenir plus loin sur ce sujet.
Pourquoi Meyerbecr ne fil point un opéra de Faust. — [,es deux maîtres désignés par Goethe. — Les femmes de Mozart. Ce qu'entre ses mains Marguerite fut devenue. — La fascination exercée sur les musiciens par certains chefs-d'œuvre littéraires.— Olliello. — Roméo et Juliette. — La vraie manière pour la musique d'intervenir. — Mendelssobn et le Sotifje d'une i^uit d'été. — Beethoven et Coriolaii. — Egmoitt. — Un maîlre dont l'auteur de Faust n'a point parlé.
Goellic, parmi tant de maîtres qui tiéfilèrent (levant lui dans sa longue carrière, en nomma deux pour composer delà musique sursonpoënie: le premier de ces deux fut Mozart, le second Meyerbeor.
•250 MEYERBEEB
On sait quel effet produisit jadis sur l'Allemagne l'apparition de cet immortel Doit Juan, un enthousiasme à peu près pareil à celui que devait soulever à son heure la publication des premiers fragments de là tragédie de Goethe. En présence de cette musique, qui, non contente de prodiguer des trésors de mélodie et de science, venait, comme la philosophie, toucher au fond même des choses, les esprits s'émurent, tressailhrent. Gluck et Lessing n'étaient plus là pour voir avec ravissement mûrir et se dorer au soleil les glorieux fruits qu'ils avaient semés ; Beethoven était trop jeune encore ; Haydn seul put comprendre et se dire qu'on avait affaire au plus grand musicien qui jamais eût existé.
Cependant à côté de Haydn veillait Goethe, dont l'œil déjà planait au-dessus des fluctuations de l'esprit national comme l'œil du souverain plane au-dessus de son peuple. Il entendit l'opéra nouveau, et de cette impression première naquit sans doute l'idée, plus tard formulée par lui, que Mo-
zart eût élé le seul homme capable de mollre en musique et les luttes morales de Faust et le douloureux roman de Marguerite. Goethe avait compris la divine aptitude de Mozart à connaître,* à interpréter le cœur des femmes. Il sentait quelle incomparable figure musicale eût faite de sa Gretchen le chantre de dona Anna, d'Elvire, de Zerline, de Costanza, de Suzanne, de la comtesse, de Pamina, le créateur de tant de types ravissants qui, pour l'originalité suprême, le charme idéal et l'aristocratique distinction , mériteraient d'avoir, à l'égal des héroïnes de Shakspeare, leur livre de beauté.
ir
Chaque génie a son coup d'oeil particulier, sa manière d'envisager les choses. Pour un Praxitèle, le beau humain n'existe qu'à la condition d'être l'image du divin; pour un Raphacl, pour un Titien, les formes et les couleurs no <onl quti le
moyen de traduire au dehors la vie inlimc. Sliakspeare en vent à la pensée et à l'action de l'homme, à l'éternel conflit du bien et du mal, au speclacte de l'ordre moral universel. Mozart, lui, aura surtout la perception des phénomènes de la sensilivité, et de cet état pour ainsi dire métaphysique se dégageront ces trésors de sympathie, ces effluves de pressentiment auxquels les compositions mêmes de son enfance empruntenlune émotion, un idéal passionné que l'amour vrai seul communique aux œuvres de ses inspirés. Il estdonc facile de supposer, après cela, ce que fût devenue la Marguerite du poète entre les mains d'un musicien aussi prodigieusement doué de la vie nerveuse.
Je me demande cependant si, tout en complétant cette âme adorablemcnt féminine de la ma' nière la plus conforme à l'intention de Goethe, Mozart eût possédé ce qu'il fallait pour rendre dans sa profondeur caractéristique l'immense aspiration de Faust. Mozart avait certes à un trèshaut degré le sens philosophique; il suffirait, pour
i;r SUN iiiMi's. 2jj
s'en coiivaincie, (J'cludier le snrprenniil lableaii du saiicluaire il'lsis dans son diTiiicr et pcut-ctro son plus grand clier-d'œuvro, la Flûte cncJiaiitce; mais le désir de connaître élail chez lui moins inquiet, moins anxieux que chez le poëte : son regard ne plongeait pas si avant dans les abîmes de l'esprit. Vers la réconciliation, l'apaisement eût tendu plutôt sa recherche de la vérité. Cette lutte implacable, à outrance, qui dans le personnage de Goethe ne se trahit que parles horreurs du doute et les déchirements de la conscience, eût été bien plus l'affaire d'un Meyerbeer. N'importe, un pareil génie musical étant donné, celte élaboration du poëme eut produit son résultat et l'on conçoit que Goethe l'ait rêvée. Il se peut qu'en se transformant de la sorte, le caractère de Faust eût perdu quelque chose de son être mélaphysique , mais comment oser soupçonner ce que serait devenue la figure poéti([uc reproduite par le génie cl l'art divin d'un Mozart à cote de celle de Mar^Mcritc dans chacune de c:\s :?ccnes typiques qui leur
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servent de cadre, et, comme ces Iraiisligurés des tableaux de la primitive école italienne, se détachant désormais plus lumineuse et plus vivante sur le fond d'or des immortelles mélodies?
« Hélas! écrivait Goethe à Schiller, Mozart nlest plus, et sa perle a rendu vaine toute perspective sur (juoi que ce soit de semblable. »
Oui sait?
Trop souvent cette voix qui chaule au fond de certains chefs-d'œuvre qui sont des mondes, ressemble à ces voix de l'abîme, à cette Loreley des tourbillons du Rhin qui ne vous charme que pour vous engloutir. Bien des maîtres et îles plus illustres ontcédé à la fascination. Rossini lui-même, écrivant Of/it?//o, se laissa leurrer; il est vrai que c'était dans sa période italienne, et «|ue plus tard, mieux avisé, il eut résisté. De celte entreprise (i'iiM cei'N'MU tel <|m' (^t'Iui-lii sui' 1 œuvre dcShal»-
speaie que restera-t-il ? Un seul acte, le troisième. Et de Roméo et Juliette, moins encore. Il serait difficile de nommer tous les musiciens que ce merveilleux poëme de l'amour et de la jeunesse a séduits, captivés. Zingarelli, Steibelt, Vaccaj, Bellini, les uns après les autres, on les a vus succomber à l'illusion, au mirage, et si la collaboralion de Rossini avec Shakspeare n'a produit dans ['Othello musical qu'un troisième acte, on peut dire à propos de Roméo et Juliette que de tant d'efforts successifs, redoublés, il n'est résulté qu'un air : Ombra adorata^ un chef-d'œuvre où l'interprétalation géniale d'une Malibran faisait pour trois minutes passer l'âme de la tragédie tout entière.
Qu'on ne s'y trompe point, cet élément musical, mêlé à la vie de certains admirables drames, ne fait pas que ces drames soient, à proprement parler, des sujets d'opéras. Mendelssolm, dans ses fragments du Songe iViuie yuit d'été^ me paraît avoir choisi la vraie manière. Transformer en libretto de pareilles œuvres, c'est ravager, écorchef
206 MLVElSKtEl!
le cliainp du génie siuis piolil pour personne. Bien autre chose est d'intervenir épisodiquement par des eiilr'aeles, des acconipagneincnls syniplioniques. La scène du balcon, par exemple, travestie en duo d'opéra, perd sa plus pure, sa plus suave ex|)rcssion, et ce dialogue adorable où tant de réel se mêle à l'idéal devient un thème à vocalises. Trop heureux encore s'il ne nous est donné d'assister à quelque feu d'artifice chromatique de la prima donna, qui, ayant à chanter : « Mon amour, je te répète que c'est le rossignol, et non pas l'alouette,
Il was the nightingale, and not Ihe lark, Believe me, love, it was Uie nightingale! >
ne manquera point cette occasion d'imiter, avec réponses de flûte dans l'orchestre, le doux chant des oiseaux du bocafje, — tandis qu'il ne m'est pas prouvé qu'un peu de musique répandue dans celte atmosphère, un nuage de sons balancé vaporeu-
scmont sons ro rlnir do luno, n'en augmonlàl pas le romanlisinc.
Shakspeare savait ce qu'il faisait lorsque pour ses féeries il prescrivait l'emploi de la musique. Le Songe d'une nuit d'été, pas plus (\uela Tempête, n'a été composé en vue de la simple lecture, et cependant je ne puis guère supposer que le poêle voulant distribuer les rôles de sa pièce, ait eu sous la main pour jouer Puck un comédien capable de fendre l'air « comme la flèche lancée par l'arc d'un Tartare; » j'ose même douter que les acteurs et actrices chargés de représenter les elfes pussent, avec la meilleure volonté du monde, bien commodément « se pelotonner dans la coque d'un gland. » Or, c'est do la possibilité de ces phénomènes impossibles que la musique a mission, à certains moments, de nous con\aincre, en dépit (le 00 qui se passe sous nos veux.
258 MEYERBEEI',
Lorsque dans l'œuvre de Mendelssolin j'entends sautiller, gambader, ricaner, ironiser, le ravissant scherzo par lequel s'annonce l'entrée du seigneur Puck, je crois à l'instant tout ce que le poëte me raconte du personnage. Je le vois courir, gesticuler, jongler sur le théâtre ; il file à mes oreilles plus prompt et plus rapide en effet que la flèche du Tariare. Néanmoins, l'avouerai-je, un doute subsiste encore en moi au sujet de ces figurantes qu'on voudrait me donner pour des elfes, et dans lesquelles ma raison persiste à ne voir qu'un aimable groupe de jeunes tilles ailées comme des papillons, les cheveux couronnés de roses et tenant à leur main le sceptre de lis d'Oberon. « Ce sont là de charmants enfants, me dis-je, et point des elfes, et quand les coquilles de noix seraient grandes comme des pipes de Madère, jamais ce joli monde ne s'y logerait. » Mais chut! cette fois encore j'avais compté sans la musique : écoutez ces susurrements des violons, ces glissades; le charme est complet, irrésistible, les elfes vivent, les voilà !
KT SON TFMJ'S i5<.i
La musique, à tout prendre, ne saurait figurer en pareils chefs-d'œuvre que d'une Taron épisodique, à l'état de prologue au début, d'intermède pendant la scène du bal chez les Capulets, exposant, commentant, entracte ici, mélodrame là, ilhistrati07i toujours. Le théâtre de Shakspeare, de Goethe, de Molière même, est un puits d'idées musicales, mais non un répertoire de Uhrelti. Que les compositeurs s'en inspirent, rien de mieux, mais sans les dénaturer, les travestir. Ces sortes de pantiches pouvaient être d'un autre temps; le bon sens, la critique modernes les réprouvent. Laissons au génie ce qui appartient au génie, et, s'il nous plaît do her commerce avec lui, que ce soit pour sa plus grande gloire et non pas seulement pour notre propre convenance. I^orsque M. Charles Kenn prit ;'i lMr!i(\ il y n quelques au-
2<iO ^ MEYEP.r.Er.R
.néof?, (le ïvsIrmi'Pi Shnkspoare an llicnlro, tous ceux qui le virent à l'œuvre furent à même d'admirer son dévouement et son abnégation. C'était pourtant un comédien de rare mérite que Charles Kean : mais l'acteur celte fois s'effaça complètement et disparut devant l'amateur, l'archéologue heureux de mettre son intelligence et sa fortune au service d'une telle cause. Je comprendrais ainsi dans l'esprit du temps où nous vivons, la contenance d'un musicien. D'ailleurs, après tant d'essais avortés, de tentatives imparfaites, il n'y a désormais que deux manières de se comporter : écrire une partition en belle et bonne forme sur un libretto taillé de main d'ouvrier dans le chef-d'œuvre dépecé, et prendre alors sur soi de produire une de ces merveilles qui se font tout pardonner par leur éclat, ou respecter inexorablement le chefd'œuvre auquel on touche et procéder comme Beethoven à l'endroit de Coriolan et à'Egmonl, comme Mendelsshon au sujet du Songe d'une Nuit d'été.
ET SON TEMl'S. -^til
Un maître que l'auteur de Faust n'a point nommé, et qui pourtant non moins (|ue Mozart et Meyerbeer se fût acclimaté dans cette idéale patrie, c'est Rossini.QuelMépliislopliéiès ilaurailpu créer, ce Voltaire musicien, prenant le poëme par son côté le moins communément traité : l'esprit. Un moment après Gm//«j/mé? Tell, l'idée lui vint d'écrire un Faust, puis après l'avoir caressée, il l'abandonna en se disant ce mot de tous les découragements suprêmes depuis Salomon : « A quoi bon ! iS'existe-t-il donc point assez de musique comme cela? ' » El pourtant c'eût été curieux. Mo-
* J'étais un jour eliez liossini : nous causions. Le grand maître, ulluit et vciiuit. épuisant tout ce qu'il a d'esprit à nie démontrer cet incroy;iiile paradoxe, à savoir que, de son œuvre à lui, il resteraità peine trois partitions: le barbier, Othello, — le troisième acte, ajoutait-il en se reprenant, — ciCuillautiieTell. Puis s'arrùtanl ilevunl ^on piano toujours ouvert, il posait ses mains sur le
'262 MEVr.nr.EER ET SON TEMPS.
zart pour Marguerite, Meyerbeer pour Faust, Rossini pour Méphistophélès : quel rêve !
clavier, et je l'entends encore me dire, en plaquant les premiers accords du sextuor de Don Juan :
■ — A quoi bon faire de la musique quand il y a ça ?
— A quoi bon, cber maître? mais tout simplement à produire le Barbier, le troisième acte d'Othello, Guillaume Tell, et tant d'autres chefs-d'œuvre qu'il serait de mon devoir de vous rappeler, puisque votre prodigalité trop magnifique en fait litière.
Projets de collal)ornlion à propos d'un manuscrit Iroiivi' dans les papiers de Weber. — Nos séances de travail. — L'aventure rlu comte de V. et de son professeur de flûte. — La loi île Jai'a et /'Africaine. — 1,'upas et le manceniilier. — Conimenl les maîtres cirent. — Tne paiîe d'Albert Diirer. — Meverbe^r et .Arv Scheffer. — Micrnon.
Longtemps il eut aussi dans son portefeuille un opéra de Weber qu'il avait pris à lâche de terminer. Parmi les papier.^ que laissa en mourant l'auteur du FreiischiUz et d'Oheron, se trouvait le premier acte tout entier d'un ouvrage que sa veuve confia à Meyerbeer, le priant d'aviser à ce qu'on
204 MEYERliEtU
t'ii pourrait faire. C'était de la musique bouffe un peu à la manière d Abu-IIassan. iMeyerbeer conçut à la lecture la meilleure idée de ces Iragments et forma tout aussitôt le projet d'achever la partition. Cela devait avoir deux actes : le premier de ^\eber, le second de Meyerbeer. Restait à trouver un poënie. Ce fut toute une histoire :
Trois mois entiers ensemble nous pussàmes, J.ùuies beaucoup, el rien n'imaginâmes.
On ne se figure pas une telle besogne: inventer une pièce originale ayant son intérêt, sa couleur propre et dans laquelle l'ordre même des morceaux de Weber fut maintenu , à plus forte rai- •son le sentiment et le caractère. De la pièce allemande, impossible d'en utiliser quoi que ce soit : ni ébauche, ni scénario, rien de tracé que les vers sur lesquels le musicien avait écrit ses fragments. J'avoue que jamais je n'ai tant admiré l'art d'un Cuvier reconstruisant un animal sur le simple aperçu d'un os maxillaire. J'y perdis mon latin
ET SON TEMPS. -JUrt
et mon allemand, mais j'y gagnai bien dos conversations charmantes, de longues heures d'entretien où nous parlions de tout, excepté de la pièce ; les journaux en attendant l'annonçaient : « l'acte de Webor existe, un acte d'opéra boulïe, j)lein d'entrain, de verve et de génie ! »
Oui, certes l'aclo existait, mais celui deMeyerbcer, (juand viendrait-il? C'est ce qu'à l'Opéra-Comique on ne cessait de se demander et Weyerbei r de promettre, de promettre toujours!
\ous connaissez l'histoire de cet amateur, le comte de V..., venant un jour demander à un célèbre professeur du Conservatoire, combien do. temps il lui laudrait pour savoir jouer de la flûte.
— Mais c'est selon, répondit le virtuose, un an, dix-huit mois, plus ou moins.
On s'entendit et les études commencèrent.
D'abord tout alla bien, puis le zèle de l'élève peu à peu se ralentit ; et bientôt éludant toute leçon, de la meilleure grâce du monde, il se contenta chaque fois que le professeur venait, de lui
■206 MEYERREER
remettre son cachet après nn moment fî'Rimableet spirituelle causerie. De flûte il n'en était plus question, on Huit môme par ne plus se voir; et ce fut le domestique qui respectueusement présenta le cachet. Au bout de dix-huit mois de ce manège, l'élève avisant son maître au foyer de
l'Opéra, l'aborde et lui serrant gaiement la main :
— Vous savez, que c'est ce soir que je dois savoir jouer de la tlùte!
C'est ce que Meyerbeer ne manquait jamais de médire chaque fois que nous nous rencontrions.
— Vous savez que c'est demain que nous devons avoir trouvé la pièce I
Nous ne trouvions rien et ne cherchions même plus, que nos séances avaient toujours lieu deux fois par semaine, tantôt chez lui, tantôt chez moi. Nous parlions de Hoffmann et de Nft-
valis; des romantiques allemands, nous passions à Victor Hugo, dont le théâtre, musicalement, l'intéressait beaucoup. 11 savait à fond les divers répertoires, aimait à vous citer en passant telle situation dans laquelle il croyait entrevoir de grands effets |)Our son art, et quand vous lui répondiez, «Je la connais, » presque toujours il ajoutait : « Eli bien alors n'en parlez pas! » Tant il se plaisait à entasser les provisions dans le grenier d'abondance de son cerveau.
IT
Je me souviens d'une série de troubles et d'angoisses que, sans le vouloir, je lui causai aux premiers temps où il commençait à s'occuper de l'Africaine.
Ces rapports d'idées dans lesquels nous vivions m'avaient amené à prendre note dans mes lectures, de tout ce que je pensais devoir l'intéresser. Alors déjà, comme aujourd'hui, j'aimais fort les
268 MEYEP.BEEh
divagations, les courses Imissonnièresà travers les champs de l'intelligence; et chaque fois qu'il m'arrivait de trouver sur mon passage une plante plus ou moins capable de fixer son attention, je la lui apportais pour son herbier en m'écriant : « Tenez, et celle-là, la connaissiez-\ous? » Mettre Meyerbeer au dé(i, le prendre sans vert, c'était mon triomphe ; il est vrai qu'il fallait, pour ci'la, se lever matin, car le cher maître en savait long en fait de calendriers dramatiques et autres.
Une fois on m'apporta de Londres un drame singulier. La scène se passait à Java et le fameux arbre dont le poison tue à distance y figurait au dénouaient.
— Lisez cela, dis-je à Meyerbeer; j'ai idée que, musicalement, on en pourrait tirer parti ; et sans plus de façon, je me mis à lui raconter l'aventure.
i:t son tem PS. 2oy
— Fîali ! s'(Vrin-t-il aprôs m'avoir (Voulé alloii-
livcuicnt! mais ce n'est pas possible. Comment la situation existe?
— Oui, maître, elle existe cl vous n'en saviez rien : pends-loi Grillon!
— Je n'en savais rien, qui vous l'a dit? peutêtre esl-ce, au contraire, que j'en savais trop.
Puis se lavisant tout à coup :
— N'allez pas croire au moins que ce soit là le sujet de l'Africaine.
— Je n'ai pouil à faire de suppositions, mais si j'en voulais risquer une, les quatre mots qui viennent de vous échapper me prouveraient que j'ai deviné juste.
— El vous prétendez que la pièce s'appelle?
— La loi de Java; lisez vous-même, the law of Java.
— En avez-vous déjà parlé à quelqu'un?
— Non certes.
— Eh bien n'en soufflez mot et laissez-la-moi. Celle situation, en effet, me parait dramatique et
270 ~ MEVERBEFP.
il faudra voir plus tard s'il n'v aurait pas à la mettre à profit.
— Oui, plus tard, répondis-jeen souriant, quand vous aurez eu le temps d'achever votre partition A'Héro et Léandre^ de composer /'A/)/)r^?îYi Sorcier et d'écrire ce fameux second acte de l'opéra de Weber, sans compter la Vie et la Mort de Charles- Quiut, dont je ne parle pas.
— Un très-beau cinquième acte à faire, repritil, tout heureux de saisir au passage un moyen de détourner la conversation. Cet empereur dont on célèbre les funérailles, qui se dresse comme un spectre au milieu de l'épouvante générale et dont la mort vient enfin clore le drame tenu en suspens un moment par sa résurrection, il y a là le programme d'un finale admirable.
— Et vous comptez bien utiliser ce programme, un jour ou l'autre, conlinuai-je en l'interrompant, a^rhsV Africaine et la loi de Java.
— Pourquoi plaisantez-vous? On croirait que vous vous imaginez que la situation est la môme.
KT SON TKMPS. 271
— Pas If» moins du niondi*, pnisqnr dans la pièce anglaise c'est un upas, tandis que dans l'Afrkaïne^ il s'agit...
— Eh bien de quoi s'agit-il, s'il vous plaît?
— D'un niancenillier. Ce qui, vous le voyez, est fort différent, en matière d'arboriculture, surtout, car pour ce qui regarde l'effet dramatique, vous conviendrez que...
— Mais comment l'avez -vous su? Excepté Scribe, Duponchel cl moi, nul ne se doute de la pièce.
— Aussi est-ce vous qui venez de me l'apprendre, car je vous jure qu'en entrant j'ignorais tout et que sans votre émotion et vos réticences...
— Je vous répète que vous vous trompez, ajoutat-ilenme répondant avec un sourire d'intelligence; quoi qu'il en soit, ne parlez à personne de cette supposition et tâchez de garder pour vous votre pièce anglaise,
— La gnrdcf pour moi ! rola vous plall \\ dire.
272 M K Y Kl', y Et H
Oiibliez-voiis que vous l'avoz enfermép tout à l'heure dans votre tiroir?
— L'ai-je enfermée?
— Oui, par distraction, tout en causant.
— Eh bien alors qu'elle y reste dans mon tiroir. Au fait qu'en avez-vous besoin, qu'en feriez-vous maintenant?
— Qui sait, un opéra peut-être?
— A quoi bon, puisqu'il est déjà fait?
— Alors un mélodrame : J' Arbre de mort, quel titre magnifique à figurer sur une affiche de la Porle-Sainl-Martin. Voulez-vous que je vienne vous lire un de ces jours le scénario; j'ai la pièce dans ma tête : cinq actes avec prologue et épilogue?
— Je crois que j'aimerais autant autre chose.
— Par exemple!
— Vous chanter votre Chmison de mai que j'ai mise on musique.
tT SON TEMPS.
J't'coutai, c'était cliamianl, t'xrjuis; Meyerbcer avili! , on t'ait d'ail, les raffinenieiitsd' un voluptueux, il lui fallait passer d'un genre à l'autre, goûter à tout. Ce même homme tourmenté de combinaisons colossales qui, par le cinquième acte de Robert, le quatrième du Prophète, introduisait l'Eglise dans le théâtre — allait à certains moments rêver d'idylles, de chansons. Les hauteurs l'attiraient, mais tont en montant déjà il aspirait à descendre. C'élaif, en toute chose, un curieux; les sensations du beau .ne lui suffisaient pas; il voulait celles de l'aimable, du joli. Joli encore n'est pas le mot, c'est du lovehj qu'il faudrait dire.
Avez-vous jamais entendu, parlons mieux, jamais vu ce mot si doux s'échapper des lèvres d'une Anglaise, car il faut à la fois entendre et voir pour apprécier comme il con\ienl les délices ineffables
•274 MEVEUDEEn
du mol lovely. Cela ne se prononce pas du bout des lèvres, mais s'exhale des protondeurs de l'élre avec un regard chargé d'extase et d'enivrement. Sweet est trop simple, trop modeste, trop terre à terre, et n'en dirait point davantage que ie lieblich des Allemands ou l'agréable français, épithètes qui ne savent pas se prolonger dans l'infini et ne vivent que ce que vivent les roses, tandis que le mot dont je parie est comme ces nuages teints de la pom'pre du soleil et qui, se dissipant, s'en vont dorer tout un horizon. Il émeut jusque dans ses cordes les plus inliiiies, la voix qui le soupire et sur-le-champ écarte toute idée vulgaire et triviale de l'objet auquel il s'applique.
Celle Chanson ^/d mai, lorsqu'il l'accompagnait et que Mario, à tleur de voix, la chantait, valait conjne ce sonnet dont parle Boileau, tout un long poëme à
ET SON TEMPS. IVo
elle seule. Meyeibeer ne savait pas l'aire petit; jusque dans le joli, l'agréable, il niettaitsonromanlisine. l'renei cette Chanson de mai et suive/ la progression (jui, doucement accetitnéed'abord,linit par se résoudre sur le mol amour avec une l'orcc, un éclat dont l'expansion rappelle le même procédé employé dans l'air de Grâce, de Robert le Diable^ et surtout dans le trio du déuoûment; c'est un dimiimtif de sa pensée, mais c'est toujours sa pensée raisonnant, calculant ses elTels, composant.
1 out compte dans l œuvre d un maître et ce ii est pas en vain (ju'on dira d'un Sliakspeare , d'un Beethoven, (juils ont créé. Vous avez vu ces puissantes images où le grand Albert Durer , multipliant partout l'abondance, la vie, amoncelle, autour de la Vierge céleste, des trésors de végétation et de lécoïidité. Tandis que paisiblement, elle
276 Mr.YEnCLEr,
sourit à son enfant divin, la vierge naturante^ les soleils la contemplent, les fleurs par milliers éclosent sous ses pieds, les oiseaux vont à leurs nids, les abeilles à leurs ruches, les écureuils dans les branches d'arbres se Inlinent, les lapins gambadent dans le pré, dans le ruisseau clair, les truites se croisent. Lumière, épanouissement, promiscuité ! Dans ce coin étroit, cette page, le génie d'un homme fait tenir l'univers. Ainsi procède l'œuvre des maîtres : création véritable on tout a sa loi d'être, son système. Ces immenses, ces incalculables symphonies de Beethoven n'entraînent-elles pas dans leur orbite planétaire, des mondes de sonates, de cantates, d'ouvertures? Autour des soleils qui s'appellent Don Jiuni^ les Noces de Fi- (jaro, la Flûte enchantée, ne voyons-nous pas graviter d'innombrables constellations mélodiques? A cette loi de la variété dans l'unité, condition posée d'avance au créateur, quel qu'il soit, Meyerbeer ne devait point manquer; Robert le Diable, les Hufjuenots^ le Prophète, ces météores triom-
plianls roulent avec eux à travers les espaces éternels des molécules de matière sidérale. Kl cela est si vrai, que si je me prenais à dire l'heure cl les circonstances dans lesquelles ces nébuleuses lurent tirées du chaos, on retrouverait dans le sentiment qui les évoqua, comme un reste du feu cosmique ayant servi à pétrir ces trois mondes. « Envoyez-moi le chœur des étudiants, m'écrivaitii à propos de la Jeunesse de Goethe, j'aimerais mieux le faire en ce moment oii l'impression du reste de-la musique est encore chaude, que plus tard, lorsque mon imagination se sera refroidie. »
Ce fut donc à cette chaleur du soleil des Huguenots que toutes ces chansons de mai s épanouirent. Meyerbeer habitait alors rue de Richelieu, à l'hôtel de Paris. Je le voyais presque chaque jour ;
278 MEVEUlJEr.l!
l'Allemagne, ses musiciens et ses poètes faisaient le texte de nos entretiens prolongés.
Qu'un maître tel que Meyerbeer connût à fond tous les compositeurs de son pays et des autres, on se l'explique; mais ce qui m'étonnait davantage, c'était l'esprit d'information, de sagacité qu'il apportait dans ses critiques littéraires. J'arrivais à cette époque des universités d'iena et de Goettingue, et ne me lassais pas de provoquer la discussion. Vous eussiez dit la scène de l'Etudiant dans Fausl. Goethe qu'il admirait par ses grands côtés, et aussi pour la forme si merveilleusement musicale de ses poésies lyriques, Goethe revenait à chaque instant. Il évoquait dès cette époque certains types de ses oeuvres : Mignon, par exemple, dont la physionomie ne cessa jusqu'à la fin de le préoccuper.
A qui n'a-t-il pas demandé un poëme sur ce sujet?
Il l'aimait trop pour jamais prendre une résolution. « Je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens, m écrivait Beaumarchais à un confrère.
Meyerbeer eut ainsi dans sa vie deux ou trois sujets dont il resta l'amant très-passionné, trèsfidèje, mais très-platonique. Il les adorait comme Pygmalion sa statue; sans doute ce platonisme n'eût pas demandé mieux que de devenir un tout autre sentiment ; mais où trouver quelqu'un pour donner la vie dramatique à cette idée qui le charmait?
Un jour nous étions allés voir ensemble Ary Sclieffer qui travaillait à une copie de son MUjnon rêvant à sa patrie.
— Quel dommage, s'écria Meyerbeer admirant, qu'on ne puisse ])as mettre en musique de semblable peinture!
— Bah ! répondit Schefier, ayez-en seulement la volonté et vous réussirez, car m'est avis que rien de pareil ne vous serait impossible.
— Vous croyez I Eh bien, je tâcherai.
Et, en effet, Meyerbeer a tâché ; lorsqu'il rendait en dernier lieu Tce poëme de Mignon, resté quoique temps onire ses mains, ce n'est point
qu'il eût renoncé le moins ilu monde au sujet de ses rêves, mais au contraire qu'il avait tout simplement résolu de mettre en musique la peinture d'Ary Scheffer, d'après (îoetlie. On verra comment il v a réussi.
1.(1 jfiDicftxr de Goetlie. — le drame à l'Odéon. — Comment l:i musique fut appolée à s'y mèlci — Une idée de M. de la Roiinat .
— Le Mélodrame du tioisièmeacteet la chanson de Mignon. — Perspectives nou»clle<. — Le «cenario de l'intermède. — Meyerbecr chez lui . — Ses premières impressions à la lecture .
— Silhouette du vieux maître.
Ici se place l' histoire de ce drame de la Jeunesse de Goethe dont on a déjà tant parlé et qu'il appelait en souriant son Africaine de la rive gauche.
J'avais écrit ma pièce en dehors de toute
282 MEYERBEEn
préoccupation musicale et dans l'uniiiue but d'étudier de plus près cette grande figure et de la montrer au tliécàtre vivant ses œuvres. La pièce terminée et lue à rOdéon, nous nous occupions delà distribution des rôles et des détails de mise à l'étude, lorsqu'un jour, en causant, M. de la Rounat, appela mon attention sur une scène de nuit au troisème acte, où peut-être ferions-nous bien d'ajouter du mélodrame. On appelle de ce nom au théâtre un accompagnement symphonique qui, habilement ménagé, aide à l'effet d'une situation, et deviendra, par exemple, d'un immense secours s'il s'agit de transporter l'àme du spectateur du monde réel dans le monde invisible. Seulement, grâce à l'élévation du sujet et à la qualité des personnages, une difficulté se présentait et M. de la Rounat, avec ce sens parfait qu'il a de toutes les convenances littéraires et autres, ne pouvait manquer d'y insister.
— Il nous faut de la musique, me dit-il, c'est entendu: mais qui nous la fera, cette musique,
car nous ne pouvons penser une minulc, la situation étant donnée, à recourir aux talents d'un chef d'orchestre ordinaire?
— Qu'à cela ne tienne, répondis-je, nous aurons Meyerbeer.
A ce nom, véritablement prédestiné, qui jamais ne manqua son effet sur personne, M. de la Rounat tressaillit.
— Comment, s'écria-t-il, Meyerbeer? vous croyez que Meyerbeer consentira à nous écrire là quelques mesures?
— Je fais mieux : Vous savez le chant de Mignon, au second acte, eh bien! il est déjii composé : Je le connais.
Pour, comprendre la joie de M. de la Rounat à cette nouvelle, il faut qu'on sache que Meyerbeer n'eut jamais d'enthousiaste plus sincère, plus passionné. En outre, ici la joie était complexe : il v en avait pour l'homme et pour le directeur ; pour l'homme, heureux de voir s'offrir l'occasion de lier commerce avec un des plus firands esprits de son
•-'Si MKVI'l; liEEJi
emps, et pour If directeur intelligent qui pressentait un coup de fortune.
La première émotion passée et après un moment de silence, ce fut le directeur qui parla.
— Ainsi, vous êtes en mesure d'obtenir de Meyerbeer ces deux morceaux?
— J'en réponds.
— Eh bien, alors, je ne conçois point que pouvant avoir cela, vous n'ayez pas demandé plus.
— Voulez-vous dire que j'aurais dû mettre ma pièce en opéra, et faire chanter à Goethe des cavatines ?
— Il n'est pas question de cavalines? Telle qu'elle est, la pièce me convient, je crois à un succès, et la preuve c'est que je la joue. Seulement à votre place, moi, au lieu de demander à Meyerbeer une besogne de complaisance, j'aurais voulu V'miéresser musicalement à l'ouvrage, et par une combinaison quelconque, créer à son génie une large part dans mon poëme.
ET SON TEMI'S. 'î)iv>
Cette conversation m'avait fort impressionné. Kn qniltant M. tic la Rounat, je songeai aux tontlilions nouvelles à introduire, et l'idée me vint d'un intermède placé entre le quatrième et le cinquième acte, où tout un monde évoqué par le génie dumaître, apparaîtrait comme dans une fresque de Michel-Ange.
l.a chose conçue, je passai la nuit et la journée du lendemain à l'écrire , puis j'allai trouver Mcyerbeer.
— Vous voilà, me dit-il, je vous attendais pour me refaire ces quatre vers qui me chiffonnent.
On était alors aux environs de cette fameuse fcte, donnée en l'honneur de Schiller, et pour laquelle l'auteur des Hugnenota avait tenu à com- ,io.ser une onvortnre et un hymne liiomplird (|iii sont restés doux f liefs-d'œuvro.
'2X(î MF.Yr.nnEF.r,
J'avais traduit de l'Allemand les paroles de l'hymne et c'étaient quatre vers de ma traduction qui le chiffouiiaient.
Je commençai par remplacer ces quatre mauvais vers par quatre autres pires, puis, avec le recueillement que j apportais toujours dans ces illustres confidences, j'écoulai la marcheetVhymne, une musique digne à la fois du chantre du Prophète et du poëte deDonCarhs et de Wallenstein. Quand il eut terminé, il me parla de ma pièce, ajoutant : Vous savez que le Chant de Mignon est composé, et que je suis à votre disposition pour les quelques mesures de mélodrame.
— Il s'agit bien du chant de Mignon et de vos quelques mesures !
— Quoi, reprit-il avec ce petit soubresaut nerveux qui lui était familier, et en me regardant d'un œil plein de finesse et de malice, — est-ce que M. de la Rounat ne voudrait pas de ma musique?
— Ce n'est point cela, on vous reçoit., mais...
— A correction peut-être?
— Pas tout à l'ait. En principe, on vous fait l'honneur d'accepter votre musique, seulement on en réclame davantage.
— J'entends, on en veut trop!
— Vous l'avez dit.
— Voyons, expliquez-vous sérieusement, que faut-il que je Tasse?
— Ceci, cher maître, puisque vous tenez à le savoir.
Et tirant de ma poclie l'intermède, je lo lui mis entre les mains.
Meyerbeer redevint grave, déplia le rouleau et lutlemement, médltativement si l'on pouvait employer un pareil terme, qui seul conviendrait pour rendre cette sérénité profonde, cet air d'impartiale autorité qu'il prenait dès (ju'il s'agissait de juger une iiiuvre.
2)^8 . MEyEliliEEll
Tandis qu'il lisait, j'étudiais sa physionomie, le portrait pose encore devant rnes yeux. Ce n'était plus l'homme de 4840. Sur ce visage amaigri le volcan intérieur mettait déjà sa sécheresse, les traits vigoureusement accentués de nature avaient pris, sous le double travail de l'âge et de la pensée, une sorte d'éniaciation qui rappelait l'anachorète dans l'artiste. 11 va sans dire que l'œil conservait toute sa flamme géniale, toute celle ardeur de la passion dont brûle la Valentirre des HiujiienotSy mais les tempes se creusaient, se dénudaient. Comme chez Lamartine, les lignes caractéristiques commençaient à persister seules. L'heure du buste avait fait place à l'heure de la médaille. Il y a chez les grands hommes, divers types entre lesquels la postérité choisit et qui, une Ibis adoptés, ne varient plus. Chateaubriand, par
tr SON TEMPS. -289
exemple, a beau avoir vécu quatre-vingts ans, nous ne cesserons jamais de le voir sous les Irails de ce beau jeune homme qu'a peint Gérard, et dont le froni, chargé de toutes les électricités atmosphériques du moment, semble porter ses idées comme un nuage porte la tempêté. Chez Meyerbeer, au contraire, c'est le type du vieillard qui prévaudra: de ce vieillard austère et doux, aifable cl circonspect, modeste et digne qu'on rencontrait partout, dans les théâtres, dans le monde, et qui, toujours pensif, méditant, recueilli, trouvait moyen de s'isoler en pleine foule.
Il liï-ait donc, attentif, sérieux, épelant, pesant chaque mot. Sa lecture dura environ trois quarts d'heure. Ouand il eut Uni, il posa le manuscrit sur le couvercle de son piano, qui lui serv.iit de table de travail, et me dit :
•290 ML\t.l;L;Etr, hl bOxN TEMPS.
— Mais c'est une partition que vous me donne/. là, mon cher ami.
— Je le sais; auriez-vous quelque objection contre la tentative?
— Pas la moindre ; cependant j'ai besoin de me reconnaître, d'y penser. Il faut d'abord que je repasse mon Goethe^ puis que je lise à nouveau votre pièce. Dans quelques jours nous en recau- .-erons.
L'arl'hltj cl l'iionniic (ratïuircs. — Coiiinienl Meyerbcer ciilendail ses traités. — Entretiens au sujet de la Jeunesse de Goethe. — Ses idées sur la manière d'associer ta musique au drame. — Une occasion pour lui de dire aussi son mot sur Faiisl. — Meyerbeer à Kms en 1860. — La partition de la Jeunesse de Goethe. — Une lettre de Meyerbeer aux prises avec le Roi (tes Aulnes.
La serhaine suivante, il vint me voir. Son parti était pris; restait à régler ses conditions. C'était là d'ordinaire le point critique.
Il y avait chez Meyorhcer deux natures bien caractérisées : I artiste de génie obéissant de gré ou
292 MEYEHIiEtli
de force à l'idée qui s'impose, el l'homme d'affaires, mélliodique, précis, imperturbable dans ses ponctuations. Ceux qui ont eu l'honneur de le connaître intimement, savent seuls jusqu'où il poussait la précision. Ses traités sont les modèles du genre, des merveilles, et jamais instrument de paix ne fut dressé sur le lapis vert d'une conférence avec plus de soin t[u'iln en mettait à ses rédactions. Il avait horreur des amphibologies, et la paraphrase ne lui coûtait rien ; la paraphrase, les notes, les renvois, tout ce qui pouvait élucider un texte déjà par sa nature même inattaquable. A le voir ainsi mettre des intervalles de quinze ans entre les premières représentations de ses ouvrages, beaucoup de gens se sont ligure qu'il composait difficilement. Erreur! Jamais nmsicicn n'eut la veine des idées plus complaisante. On sait l'histoire de l'immortel duo de Valentine et Raoul au quatrième acte des Hiiyucnols, écrit d'inspiration en quelques heures, pour en remplacer un giilrc que Nourrit et mademoiselle Falcon s*> refu-
i;t son temps. 2<>">
s.tioiil à rliaiilor. .l'on dis niilnnt tin la romance d'Ilot'l, au troisième ar.le du Paidon de Ploërmcl^ composée et coj)iôe du soir au lendemain, et livrée en (|uelque sorte toute humide encore à M. Faure qui, dès la répétition suivante, la chanta. Le fait est que Meyerbeer avait celte fécondité naturelle de tons les esprits créateurs. Produire, vivre avec ses œuvres, c'était sa joie; il ne lui en coûtait que pour abordei" le théâtre. Alors commençaient les hésitations, les doutes, les vrais tourments.
A cette recherche d'un ténor introuvable, à cette éternelle poursuite d'une cantatrice impossible, sa force s'est usée. La soif de la perfection le consumait. L idéal de son œuvre atteint, il rêvait pour elle un idéal d'exécution. Les sots qui rient de tout estimaient cela plaisant. Avoir cinq cent mille livres de rente et s'acbarner à pareilles enquêtes, travailler sans relâche (juaud le repos vousseraitsi facile, tendre avec cet effort surhumain verslebien, vers le mieux, quand on a de la gloire à revendre, (piclle duperie!
-m ME Y E p. HE RI i
Peiit-rtrc, on olîot, Meyorbenr s'exagôrait-il l'importance de certains détails; pour è(re le premier au théâtre et partout, l'homme qui a écrit les chefs-d'œuvre que nous connaissons n'avait besoin que de se manifester librement; il y en a qui, ayant composé les Hmiuenots et le Prophète, se seraient imaginé avoir assez fait. Avec Meyerbeer, le chef-d'œuvre était la moindre des choses, et, non content d'avoir construit sa forteresse, on le voyait l'embastionner de toute sorte d'ouvrages avancés : monastères an clair de hino, cathédrales en fêle, lacs où glissent des légions de patineurs, levers de soleil, processions, cavalcades, châteaux illuminés, que sais-je? Mais ici encore y a-t-il donc tant à blâmer, et cette prodigieuse mise en scène donnée comme en surcroît par l'auteur d'une partition magnifique en elle-même, ces décors, ces costumes, ces ballets, ne répondent-ils pas plutôt aux exigences de cette vaste et complexe machine qui s'appelle l'opéra moderne.
ET SON TKMHS. 2l'.L.
l'aiblesso, si l'on vent, appel à la riiiiusili'; tl»s iiiullitii(lcs ; qui vous dit qu'il u'eul |ioiiit ses raisons en agissant ainsi? et qu'importent ce&préoccupations du détail, ce soin minutieux des accessoires, si, par cet appel à la curiosité du vulgaire, le maître ne travaille qu'à s'acquérir un droit de plus, le droit de lui faire entendre le plus noble langage de l'art? J'estime, certes, à leur valeur, la Dann' Blanche^ Joconde et le Domino noir; mais quand je vois un honiine comme Meyerbeer donner à rOpéra-Comique une anivre (|ui produit sur le public l'effet religieux et grandiose d'une symphonie de Beethoven, j'avoue que je ne me sens pas le courage de disserter sur les moyens préliminaires par lesquels l'auteur a rassemblé là cette foule qu'il transporte et moralise, et que je ne saurais lui en vouloir de s'être seivi de l'autorité de son nom et de son génie pour élever vers l'idée de Dieu et do la nature tant de cœurs bourgeois étonnés de battre. « Celui-là, écrit Schiller, qui a fait assez pour les bons es-
i'M) MRYF.r. DEER
prils de son temps, a vécu assez pour la postérité. »
AVerden beslen seiner ZeiL geiiiig jellian: Der hat gelebt fiir aile Zeilen.
L'auteur des Huguenots el du Pardon n'improvise pas ; tout ce qu'il fait a fa loi d'être, et, pour rendre dignement sa pensée, il faut beaucoup de voix, de passion et d'intelligence. Quoi de plus légitime, de plus naturel (jue ses scrupules, ses tâtonnements à l'endroit de l'exécution de sa musique, quand on rélléchit à la manière dont lui-même il travaille, à l'esprit de suite et d'ordre qu'il apporte dans les moindres détails desa composition? Beaucoup abandonner au spectacle pour pouvoir ne rien concéder dans l'idée, s'assurer d'avance le succès par des moyens qui, même rcprochables, vont lui permettre de poursuivre le but final dans la |)léiiiliido (le son indépendance d'artiste, prolilriiit' dillicile (jue Meyerbcer ne mannua jamais de résniidic à son plus grand lionneur.
Décidé à entreprendre l'ouvrage que je lui proposais, il venait s'expliquer avec moi et bien préciser certains points sur lesquels nous devions avant tout nous entendre.
— 11 faut d'abord, poursuivit-il, après un premier moment de conversation, que vous sachiez ce que je veux faire. J'ai beaucoup réfléchi à votre pièce, à In part que In iiinsiqiio y pouvait prendre, à la manière dont il importait que cette intervention fût amenée pour réussir, peut-être somme.'nous là sur la voie d'une découverte : essayons. Les vieilles formes s'usent, l'opéra en cinq actes n'est plus possible. Chercher dans les conditions de l'art moderne cette alliance de la poésie et de la musique dans le drame, que les anciens semblent avoir entrevue, cela me tente, je l'avoue ; j'ajoute
même que j'y songeais depuis longtemps, et je
compte vous le prouver, si nous avons un succès, en vous proposant d'autres idées. Maintenant vous devinez ce que j'entends faire : intervenir dans votre œuvre sans m'y mêler, en quelque sorte; vous laisser parler votre langue à vous, pendant quatre actes, puis tout à coup, entre le quatrième et le cinquième acte, ouvrir ma cataracte, décliaîner toutes les forces dont je dispose, et vous rendre ensuite la parole pour conclure. Goethe quelque part a dit : «Où la parole finit la musique commence. » C'est sur cet aphorisme que nous allons nous régler. Traduite au théâtre, la jeunesse de Goethe ne saurait être que le spectacle d'une grande nature qui se cherche. Cette crise, cette lutte du génie avec les passions et les ohstacles qui l'entravent à son déhiit, vous l'étudié/,, vous, selon vos ressources, dans la mesure de votre art; et, quand voire art a dit tout ce qu'il peut, quand vous touchez aux limites de la parole, j'arrive, moi, avec mes chœurs, mon orchestre, mes orgues, et j'entonne l'hymne formi-
ET SON TE^IPS -mt
«lablc du surnaturel. Donc, ni duos ni cavalincs, rion de la tablature ordinaire ; mais à un moment donné, et se concentrant sur un seul point, toute une irradiation musicale, toute une explosion de lumière 1 Je compte même tellement sur l'effet de celte concentration, que je ne veux pas qu'on eiitende dans la salle une notede musique avant mon intermède. Dès lors, je renonce à la chanson de Mignon, au mélodrame du troisième acte qui an-» ticiperaient sur l'action que je me réserve de produire. Je ne veux pas qiCon entende seulement un violon s'accorder; et quant à taire une ouverture, oui, j'en vais écrire une, très-grande, trèsdéveloppée, et résumant sous ses divers aspects re\istence et l'œuvre du héros. Mais je vous préviens qu'au lieu de la placer au début de la pièce, je la mets avant mon intermède, aufpiel cett<> symphonie servira d'introduction. — Et maintenant, mon cher ami, que vous semble de mon progranmie'.' répondez, voule/.-vous (1(> (uoi pour collaboraleor à ces conditions'.' »
ôoo M E V t r. 1! i: t w
J'étais ('inerveillé. Celle clairvoyance, celle piompliliide a péiiélrcr au fond d'une idée, à se rapj)roprier, en tant que musicien, nie confondaient.
— Tenez, ni'ccriai-je en lui serrant la main, vous n'êles pas seulement un grand artiste, mais aussi un grand -critique, un grand remueur d'idées ; il y a du ].cssing et du llumboldt en vous, comme il y a du Bach el du Mozart. Ce que je vois clairement, c'est que vous allez écrire un chef-d'œuvre.
— Je l'ignore, mais c'est une occasion de dire aussi mon mot sur Faiisl, et je m'en empare. »
Ce n'était pas un mot, mais tout un poëme que 1 auteur de Roberl le Diable avait à dire. En dehors de l'irrésislible attraction du sujet, des raisons particulières semblaient devoir lui imposer
i:t son temps. ôui
celle Uulic. Goethe, lui-même, n'avait-il pas désigné jadis Meyerbeer comme le seul musicien capable d'écrire un Fnust? De cette parole de l'archimaître, Meyerbeer se souvenait comme duii oracle. Il aimait à la répéter, s'en faisait gloire, bien résolu à l'accomplir tôt ou tard. Seulement, entre son désir et la réalisation, les circonstances avaient toujours mis quelque obstacle. D'abord ce fut en Allemagne le Faust de Spolir, puis, en Franco, l'ouvrage de M, Gomiod. Meyerbeer était lié avec Spohr, et l'idée de conlrister un ami le détourna longlemps de soti piojet, (ju'il aurait peut-être repris après la luovl de Spohr si de nouveaux scrupules n'eussent parlé. Spohr était un ami, M. Gounod un confrère ; pour la seconde fois sa loyauté lui commandait de s'abstenir, et voilà pourquoi le Faust de Goethe est encore à faire en musique. Mais, s'il renonçait pour le moment à son idée, si cette vaste intelligence habituée à ne point compter avec le temps remettait, à plus tard, le soin de composer sur un si grand sujet la
502 MEYERIIEEH
partition définitive, rien ne Tempêchait du moins de s'acquitter d'une dette de reconnaissance, i\ illustrer par certains côtés l'œuvre du maître dont le coup d'œi! infaillible l'avait de si loin désigné, d'associer son nom au nom de Goethe.
Tels étaient les sentiments qui l'animaient en acceptant ce travail. Je connaissais Meyerbecr; sa parole était d'or, aussi ne l'engageait-il point à la légère. D'ailleurs, avec lui, les difficultés ne commençaient jamais si tôt. Produire étant l'insurmontable loi de sa nature, il fallait le laisser librement choisir son heure, et surtout ne lui point vouloir fixer d'époque. Livrer son idée à cet honinie,c élnit, comme Polycrate, jeter son anneau ;"i la mer, quille à le voir reparaître dans un plat d'or incrusté {]o picireries. alors qu'on s'v attonilr.iit le moitié.
Nous continuâmes à nous fréijuciitcr, à nous ôcrire ; mais de la Jeunesse de Gocllie, plusMui mot. Travaillait-il? m'oubliait-il? Je tenais tFOjKà l'ami pour me permettre avec le collaborateur de ces curiosités qui l'importunaient; mais certaines allusionsdans ses lettres pendant l'absence, sa poignée de main plus émue quand nous nous retrouvions suffisaient à ma discrétion. Je ne savais nasWiltravaillait, et j'en étais sûr. «.^ -
Il y a cinq ans environ je le vis à Ems, vers \h . mois de septembre '. Nous passâmes ensemble quelques jours, causant de tout, excepté do notre nf Paire.
Vn matin cependant, comme noiis venions de déjeuner dans sa cliambre •
— .\li ça ! me dit-il, et lu Jeunesse de (loellie?
C'était en seittembrc 1860.
".ni MEYERBEEH
ce serait pourtant le moment d'en parler... Voulez-vous voir ma partition? elle est là.
Il ouvrit son armoire, en tira un volumineux paquet qu'il posa sur le piano et que je feuilletai avidement tout à mon aise.
C'était complet! le Roi des Aulnes^ le Chaut des Parques dans Iphigénie en Tauride, la scène de Marguerite à l église, l'immense hosannah scraphique du Secoud Faust: je voyais, je touchais !
Meyerbeer, pendant ce temps, me regardait, heureux de ma joie, content de lui-même.
— Une autre l'ois, ajonta-t-il, vous entendrez ; pour aujourd'hui c'est assez d'avoir vu. Vous pouvez maintenant répondre aux bons amis que Meyerbeer sait tenir quand il promet.
Kt rcpreiiant le volume aux sept cachets, il le renferma sous triple clef dans son coffre-fort.
KT SON TPilPS -.05 i
C'était fini, nous coiiiniencions.
D'al)or(l, ce fut M. de la Uoiinat, qui prévenu trop lard, et alors qu'il avait déjà contracté un engagement avec madame Ristori, ne put donner son liiver de 1861 ,
« Vous me dites, m'écrivait Mcyerbecr, le 28 janvier 1861, qu' au mois d' avril , oîi il était convenu que je donnerais ma partition^ M. delà Rounat a un enijuijement avec madame Ristori, et que, par conséquent, il nous j)ropose de donner ïouvraqe au printemps 186*2. A cette époque, je serai certainement libre, musicalement /jor/o»^; je ne vois donc pas de difficulté, quant à présent ; toutefois, mon cher ami, prendre un enqaqement définitif pour une époque aussi éloiqnée que celle-là, qui n'échoit que dans quatorze mois, c est ce que je ne
saurais fti'nc dans ma position. Pnc de faniillr, nliahitanl pas la France., et dans les conjonctures où nous vivons., qui sait, dans un avenir .si lointain, ce qui pourrait me retenir chez moi? Si nous attendons jusqu'au i*' octobre prochain à signer un traité pour avril iSQ\, époque que M. de la Rounat propose, il sera sûr, sept mois d'avance, d'avoir Fouvraye, et, de notre côté, l'avenir ne sera pas enchaîné par un si lonq espace. »
Mais, avec Meyerbeer, la (jueslioii <J'art reprenant toujours le dessus :
« Maintenant, poursuivait-il, causons un p.'u de notre pièce. La scène que j'avais craint le plus [celle de la cathédrale, de Faust) est celle qui est le mieux venue de toutes, et j'espère. que vous n'en serez point mécontent. Je n''ai aucun changement à vous demander non plus pour le reste. Un seul morceau m'inquiète encore musicalement, à ce
RT SON TRMPS. "07
jioini (iin'j'lii'siti' sur le \utrt'i iiiw j(' <lo'is jn-i'iulii' : c\'st le Pioi des Aulnes.
« ]m musique (le Schubert, sur cette ballude, est devenue .si populaire dans le monde entier, quU me paraît impossible d'en faire adopter au publie une nouvelle sur ces paroles; et moi-même fen ai tellement subi l'influence, (pie je n'ai pu parvenir à faire une musique qui me satisfasse.
« Je pense donc de qarder le tissu des mélodies de Schubert, en mettant dessous des chœurs pour les filles du Roi des Aulnes, et en même temps, cela va sans dire, d'orchestrer ce morceau, que Schubert n'a fait (pie pour le piano.
« Maintenant, il ij a deux façons de faire: l'une est de faire parler en mélodrame le père et le fils, et de donner pendant ce temps les dessiyis des mélodies de Schubert à l'orchestre, et de ne faire chanter que le Roi des Aulnes et sesfdles; r autre, de faire chanter aussi les parties du père et du fils par des chanteurs. Aijez la bonté de m' écrire
5»S MEYF.RBEKl;
hnjin'Uc (h' (■('>< deux versions vous préférez-. An jwiiil de vite e.iclasivemeiit miisleal., il serait préférable que tous les trois chantasseut ; mais je me conformerai à votre décision. Envoijez-moi aussi , et tout de suite le chœur des Étudiants, car f aimerais mieux le faire en ce moment, oh l'impressiot} du reste de la musique est encore chaude dans mon imagination, que plus tard, quand d'autres'travaux m'en auront éloigné ! »
J'ai donné ce passage de notre longue et amicale correspondance, parce que Meyerbeer y revit tout entier avec son esprit pénétrant et critique, celte conscience ingénieuse à se poser des objections, à les résoudre. Quand don Juan, dans le souper du dernier acte, entend les ménélriers lui jouer l'air des Noces de Figaro, il se découvre et salue MozaYl ; Meyerbeer, dans le Roi des Aulnes, salue Schubert. C'est de l'esthétique cela, peut-être; mais comme disait Beelhovon , la musique de rame ne suffit plus, il faut (pu^ l'inlelligence s'en
ET SON TKMI'S oiYJ
mêle; el Topera iiioilcnic n'a rien lait si, bornant son ambition à s'élever au niveau musical, il n'a pas atteint le niveau de la pensée humaine au (Jix-neuvièmc siècle.
A dater île celle épo(|ue, ions les hivers, à l'Udéon, se représenta la question de la Jeunesse de Goethe.
Retenu à Berlin, tantôt par les l'onctions (ju il exerçait à la cour, tantôt par l'état de sa santé, Meyerbeer semblait, dans le public, avoir oubUé le chemin de Paris.
Cependant le désir de posséder le chef-d'œuvre entrevu conliimait à croître en proportion des obstacles.
Je dois dire ici qu'à lutter contre ces obstacles, Il |)ersévérer malgré tous les retards, M. de la Hounat mil une constance héroïque, une de ces
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lernies résolutions dont seuls les esprits convaincus sont capables.
L'ouvrage avait beau ne pas venir, on l'attendait toujours. Chaque année on lui i^ardait sa place, la meilleure, dans les combinaisons du répertoire. Enfin, à l'automne 1865, Meyerbeer arrive à Paris, s'y installe, et les délibérations immédiatement sont reprises.
Cotte fois, l'affaire se compliquait pour nous de la question de l'Africaine, qui, jusqu'alors tenue à l'écart, reparaissait avec ce don inné de passionner l'opinion. Aller. en scène cet hiver même, il ny fallait pas songer ; c'était donc un nouveau retard d'une année.
Meyerbeer donnant l'Africaine, on devait naturellement s'attendre à ce qu'il fît certaines réserves à I endroit d'une partition conçue dans un système sans précédents au théâtre.
U Africaine eut le premier tour, nous le second.
Seulement, la question de l Africai?ie étant alors une question pendante, il l'ut arrêté que,
dans le cas où, par suile de riiisiiflisance des moyens d'oxéculion, l^ Africa'me ne serait pas représenlée à son tour, nous n'en conserverions pas moins le nôtre.
Telle est la simple, l'exacte vérité sur la Jeunesse de Goethe.
J'ai tenu à la dire, pour bien préciser certains.points qu'il importait de mettre hors de discussion.
La partition de Meyerbeer existe, complète, achevée, authentique; d'autres que nous l'ont tenue entre leurs mains.
H ne s'agit donc point d en venir parler comme d'une chose qu'il projetait.
Le projet s'est réalisé.
L'idée s'est faite œuvre.
Et l'œuvre aura sa destinée.
Retour à l'aris pendant l'aulomnc 1863. — La niiiisoii de la rue Montaigne. — Dernier entretien. — Conclusion.
Jamais sa pensée n'avait été plus vivace, plus puissante. Tout l'intéressait, tout l'occupait.
Depuis son arrivée à Paris, au commencement de l'automne 1865, une activité nouvelle s'était emparée de lui.
Fermement résolu celle fois à donner son Afi'i' caine., il étudiait les voix, prenait ses dispositions, non plus en hésitant, comme un joueur qui ne demande qu'à renoncer d'avance à la partie, mais
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en maître dont la volonlé s'esl enlin airclcc et (|iii, ne rôclamanl désormais rien d'impossible, fera i.ous ses efforts pour concilier les exigences de la grande o?uvre qu'il prépare avec les moyens qu'il trouve sous sa main .
Il s'occupait aussi de la mise en scène de la Jeunesse de Goethe ; puis c'était une hidïth^ commencée jadis pour la Cruvelli, et reprise avec passion dans ces deiiiiers temps. Puis, que sais-jc encore : des ouvertures, des marches, des cantates.
Et comme si tant de travaux, de soins, de préoccupations, ne sultisaient pas à cette activité toujours en éveil, à cette aspiration éternellement inassouvie, il rêvait à des sujets d'opéra comique, feuilletant tous les romans nouveaux |)uljliés en France et en Allemagne, repassant dans les divers casiers de son cerveau les idées qu'il y tenait en grange pour les utiliser à un jour donné.
Et remarquez qu'il appelait cela ses loisirs et ses récréations.
514 MEYEUnEEU
Ecrire, composer, partout et toujours : dans le coupé d'un chemin de ter, dans la voiture de remise qu'il prenait pour aller à un rendez vous d'aiïaires, c'était pour lui la loi et le devoir. S'il allait à pied, il choisissait les endroits écartés et s'arrêtait de temps en temps pour tixer à la hâte au crayon, sur son carnet, une modulation entrevue, une note heureuse saisie au vol. Et dire que souvent ceux qui le rencontraient ne se faisaient aucun scrupule de l'interrompre ; et sottement, niaisement, avec cette imperturbable assurance du fâcheux, l'abordaient en s'écriant :
— C'est vous, cher maître ; que je suis donc aise de vous voir! Eh bien, à quand rAfricaine'f Que faites-vous en ce moment ?
Le pauvre grand homme, de la sorte pris au dépourvu, maudissait, in petto^ ses lunettes vertes de n'avoir pas su assez le déguiser et, regardant son interlocuteur, que d'ordinaire il connaissait à peine, se hâtait de couper court à la conversation ; quelquefois, cependant, perdant patience :
l'.T SON TI-.MI's r.tr.
— Ce que je fais, monsieur? répondait-il, mais .'ous le voyc/,, je descends les Champs-Elysées.
Comme Lamartine, il était tons les jours au travail dès six heures; vers midi, après son déjeuner, il s'habillait, faisait ou recevait quelques visites, toujours selon son proi^ramme de la semaine; car, dans cette existence régulièrement laborieuse, rien n'était livré à l'aventure. Vers deux heures, il allait prendre l'air, rentrait à trois, et se remettait à l'œuvre, prolongeant celte t'ois la séance jusque vers le milieu de la nuit, et se donnant à peine le temps nécessaire pour dépécher son dîner ; et, a|)rès ce dîner très-modeste, le léger somme au(|uel il lui fallait absolument satisfaire.
J'ai nommé Lamartine; ce n'est pas seulement j)ar cet incessant besoin de travail que ces deux grands esprits se ressemblaient. Il y avait, chez
ôlfi MEYERBEEP,
l'aulour des HuçiuoioIk cl du Prophèli', une facnlU'; do planer et do s'oid)lier dans les plus hautes splières do l'intelligence que je n'ai jamais rencontroo qno chez le poëte des Harmonies et de Jocehiu. A cliaqno instant il arrive à Lamartine, par les espaces qu'il mesure dans sa conversation, do vous donner à penser ce qu'il se propose de aire clans cinquante ans; et lorsque, à l'âge de soixante-douze ans, Meyerbeer, amoncelant poome sur poëme, plan sur plan, se créait un avenir irréalisable, si les imbéciles pouvaient sourire d'un tel oubli, les honnêtes gens n'y voyaient, eux, qu'ijne preuve de plus de cette inébranlable sérénité que l'habitude des choses de rintelligoncc donne à certains êtres privilégiés. Qu'importe l'espace, letem})sà qui vit avec les idées!
Supposez que toutes ces splondides imaginations (|u'il roulait dans sa tète, Meyerbeer eût assez vécu pour les voir naître et grandir à l'existence, croyez-vous que son génie se fût arrôlé là"^ non : à co<i rôvos anciens dos rèvos nouveaux aur.non-
hlT SON TEMI'S. .-|7
.succédé, et ainsi de suite jusqu'à la tin des temiis. Titien avait cent ans lorsqu'il mourut, Micliel- Ange quatre-vingts, Goethe quatre-vingt-quatre, et tous trois se sont endormis pleins de clufsd'œuvre, derrière lesquels d'autres chefs d' œuvre allaient éclore comme des myriades d'étoiles d'nno voie lactée dont ces criands cerveaux furent les firmaments.
Un dimanrlio do printemps, je montai clie/. Meyerbcer. Il était cnvinui doux heures; lui-même vint ra'ouvrir la porte, se trouvant seul. De (|uoi ne causâmes-nous pas? Heureux, bon, familier, en belle humeur de projets et de ^confidences, il me raconta de nouveau son parti pris très-arrêté de donner V Africaine et les chances, sinon fort brillantes, du moins acceptables, qui se présentaient pour l'exécution do son ouvrage.
Ensuite, il me |)arla de la Patti, et, tout entier
518 MEVKRBEER
à reiUliousiasmc dont je l'ai toujours vu animé à l'égard do celte jolie petite merveille, il me dit : q\i"il voulait absolument écrire à son intention un opéra on un acte,
— Y pensez-vous, répliquai-je, avec toutes les affaires que vous avez sur les bras?
— Pas tant d'affaires ! reprit-il on souriant, car après Judith, déjà terminée à moitié, et l'opéra comique auquel je pense pour M. de Leuven, un galant homme à qui je voudrais Irès-sincèrement pouvoir êlre agréable, je n'ai rien, que je sache, sur le métier.
— Bon, m'écriai-je en doutant un peu, encore noire histoire iï Hi'ro cl Léanilre, un intermède antique rêvé aussi par nous, s'il vous en souvient, aux beaux jours de la Grisi ot de Mario : rêve si complaisaiimient prolongé que, pour ne pas sortir de l'antique, nous pourrions l'appeler aujourd'hui Philémon et Baucis.
— Bah ! nous en avons causé ensemble, cela sulïil. N'est-ce pas vous qui me citiez cette parole
KT SON TEMPS. ".m
(lo ClmtoanbriaiKl : « I>cs onim(''ros sont comme la torliiic, (Il l'ail lonjours passer une heure ou deux ! » Kcoutcz-uioi, mou cher ami, il y a, au répertoire de I Opéra, des partitions en deux actes, comme le Comte Onj^ le Philtre, le Dieu et la Baijadère, de petits ouvrages qui sont des chefs-d'œuvre, et qui, malgré cela, n'ont jamais eu la moindre influence sur la recette.
— J'entends, et vous voudriez tenter d'écrire un acte capable, à force de passion dramatique et de spectacle, de suffire à lui seul à toute la curiosité d'une soirée.
— Jugez-vous la chose impossible?
— Oui, certes, pour tout autre, mais pas pour vous.
— 11 faudrait alors tenter l'expérience à Londres, sur la scène de Covent-Garden. Quitte à faire engager la Patti ;i l'Opéra si l'on réussissait.
520 JIEYERBEER
Mous nous levâmes, et, tout en continuant à causer, nous regardions la foule des promeneurs circuler dans les Champs-Elysées. Les arbres verts, les fontaines jaillissantes, les enfants mieux peignés, les habits, les blouses, tout respirait un air de dimanche, les équipages, superbement attelés, galopaient vers le Bois ; les fiacres et les tapissières en revenaient au petit tiot de leurs haridelles , portant sur l'oreille , comme une co carde du printemps, des branchages de marronniers.
Heureux, calme, jouissant avec ivresse de cette récréation d'un moment, Meyerbeer regardait passer la fête par la fenêtre de son cabinet, et je l'entendais murmurer à part lui ce vers de Faust :
leilor sonnl sich lieiile ?o îcrn.
ET SON TEMf'S. -.21
Il on (''toit tout lier, lic ce petit caijiiicl (loiiiiniit sur la porspoclive la pins animée de la grande vdie, offrant juste assez de place pour contenir son piano et un ami, et avec cela bien ensoleillé et propre au travail, sa grande affaire : Porto unnm eut neci'ssar'nim, mâle devise empruntée par les Nnrrnanby aux livres saints, et que chacun d'ailleurs s'applique plus ou moins dans la vie en se réservant de la traduire à sa guise. Une seule chose en effet est nécessaire. Reste à savoir laquelle? Pour les uns, c'e.-t une calèche à huit ressorts; d'autres préfèrent des litres, des honneurs, le pouvoir. Meyerheer, lui, ne vivait que pour la gloire intellectuelle.
Un bel esprit de nos amis, un gentilhomme qui, tout académicien et pair de France qu'il fût, se piquait à très-bondroit de littérature, n'hésitait pas à confesser que, même an prix de l'immortel honneur d'avoir écrit Tarliiffi' cl le MisaiithrojW, il n'aurait pas voulu s'appeler Molière. De tels |)arado\es,s'il est possible (pi'à cerlain point de vue
ù-2'2 .^lE Y FI! HE El',
ils se puissent soutenir, Meyerlieer ne les comprenait pas. Je l'ai certes toujours connu bon Prussien, mais je doute qu'il eût consenti à échanger sa renommée contre celle d'un maréchal d'armée, fût- ce le maréchal Wrangel, et les lauriers de l'auteur des Huguenots contre ceux du vainqueur de Dùppel. Le monde de l'intelligence a des servitudes, mais il a aussi des grandeurs qui, à ses yeux, dépassaient tout.
Pour l'une de ces grandeurs, Meyerbeer eût donné son existence comme le soldat donne sa vie sur les champs de bataille. D'ailleurs sa vie fut un champ de bataille où nous lavons vu lutter et souffrir jusqu'à la fin. Car il f.nit bien qu'on le sache, pour l'artiste comme pour le soldat, les conditions sont les mêmes: l'argent, connue la naissance, ici, importe peu, et ces millions, qu'on a si souvent et si indignement reprochés à Meyerbeer, n'empêchaient pas plus l'auteur des Huguenots de suuft>ir les mille tortures de la vie d'artiste que le grand nom qu'ils portent n'empêche un Laroche-
ET SON TKMl'S. o'iô
loiicauld OU iiii Wiiidischyiiclz de tomber sous la Italie cnueniie.
S'appeler Montmorency, llohenzollern, Wittclsliaclî, c'est l)ien beau; mais avoir écrit Don Juan et s'appeler Mozart ! N'importe ; au-dessous de Mo/art il reste encore d'illustres places, et, Don Juan, ni la Flûte enchantée, ni les Noces de F'ujaro^ n'étant plus à faire, l'iiomme (jui a écrit Robert le Diable, les Hagiienots et le Prophète, a pu se dire en mourant cpiil n'avait pas vécu pour rien.
A propos de Don Jnan :
Un soir que nous sortions ensemble des Italiens, où le chef-d'œuvre, un |)eut l'avouer, venait d'être exécuté en dépit du sens commun, je lui demandai s'il trouvait que l'exécution fût la seule cause de la froideur glaciale du public, et j'ajoutai, quaiil à moi, qu'il me semblait(pie le chef-d'œuvre ne suffisait plus aux besoins du temps.
— Ah! répondit-il, et pourquoi, s'il vous plail, Don .hum ne vous suffit-il pins?
5Ji MEYEUUEEP,
— Dame ! je ne sais trop ; pcut-èlre parce que jai entendu hier le quatrième acte des HiKjuenols.
— En ce cas, mon cher ami, permettez-moi de me le dire : Tant pis pour le quatrième acte des Huguenots.
M. Heine, qui aimait à mordre les Titans à la cheville, s'est un jour demandé, dans une boutade plus ou moins venimeuse : « Quand Meyerbeer sera mort, qui donc s'occupera de sa gloire? »
Qu'on se rassure : Meyerbeer est mort, et sa gloire ne court aucun danger. L'homme qui a écrit Robert le Diable^ les Huguenots^ le Prophète^ Struensée, rÉtoile du JSord, le Pardon de Ploërmel et r Africaine, — ce génie-là s'est créé des sympathies et des enthousiasmes qui le suivront à travers les âges.
Il régnait en souverain sur toutes les scènes de
l'Europe' : il passionnait la foule et aussi les envieux. Que lie fois, au lendemain d'un de ces succès qui remuaient le monde, n'ai-je pas surpris d'honnéles compositeurs, groupés autour d'un piano, épluchant sa partition nouvelle et s'éverluant à In battre en brèche. Pauvres niais, qui ne s'apercevaient pas que cet acharnement même était un hommage rendu au génie du maître; et que c'était encore s'occuper de sa gloire que de se réunir de la sorte en conciliabule pour décréter dans leur impuissance que Je Prophète était le produit d'un cerveau malade, et le Pardon de Pioërmel^ l'œuvre sans mélodie d'un musicien à bout de voie, fort heureux d'être assez riche pour payer sa gloire !
Sa qloire! Qu'ils ferment donc les veux pour
* Les dirciteuis rie tliéàlrc le savaient Lien. «Avec lui, aime à dire M. Ne>lor Roqucplnn :"i qui restera riionnoiir r.l'aTolr monté /p Proplhte à rOpi'm, et plus tard à l'Opéra-Comique, le Pardon de Plocrtnel, — avec lui je ne discutais point; tout ce qu'il me demandait, je le lui donnais, et parfois il m'est arriTc de le fâtlier par mon olulinallon h vouloir signer ses traités sans les lire. »
.r20 MEYEKlitEU ET SUN TEMPS.
n'en pas être offusqués, car le rayonnement n'est pas près de s'éteindre. Quant à nous qui l'aimions, soyons sans crainte sur l'avenir de tant de chefsd'œuvre désormais hélas émancipés. Il est plus facile de tresser des couronnes que de trouver des fronts dignes de les porter. Ceux qui s'occuperont de la gloire de Meyerbecr , maintenant qu'il n'est plus, sont les mêmes qui, de tout temps, se sont occupés de la gloire des grands génies dont s'honore l'histoire de l'esprit humain: que ces génies s'appellent Eschyle ou Dante, Michel-Ange ou lîcethoven.