‹ MeyerbeerChapitre 4 sur 24 · I. Tel est le titre de l'oratorio · texte numérisé non relu

I. Tel est le titre de l'oratorio

et l'Amphitryon, ou : du Plaisant au Sévère. Le succès ne vint pas. Meyerbeer qui avait fait de son mieux pour justifier son titre ne s'en était guère tiré à son avantage.

Si le compositeur n'arrivait pas à s'emparer de la faveur publique, le virtuose qu'était Meyerbeer ne s'en faisait pas moins applaudir : un virtuose doublé d'un improvisateur.

L'année 1812 fut passée à Berlin et remplie par des travaux de musique religieuse. On était à la veille d'un grand mouvement national. Meyerbeer écrivit une cantate à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de sa mère, puis un Stabat Mater^ un Te Deum, un Miserere, un chœur sur ces paroles : Dieu est mon pasteur. Ce morceau fut chanté à l'Académie de Chant berlinoise. Kohut, à qui ces détails sont empruntés, nous affirme que Meyerbeer passa aussitôt pour un des meilleurs interprètes du réveil national. Mendel nous apprend, d'autre part, qu'Amélie Béer travaillait en ce temps-là pour les blessés et qu'elle était un des membres les plus actifs d'une société présidée par la princesse Guillaume.

Ce n'est là qu'un entr'acte dans la carrière du jeune maître. Meyerbeer va reprendre la route du théâtre. Son ami C. -Marie de Weber se met de la partie et la direction du théâtre de Stuttgart con-

sent à représenter Abimclek. L'aulcur se rend à Stuttgart pour surveiller les répétitions. Les choses vont mieux qu'à Munich, sans toutefois aller au mieux : le succès d'estime s'obtient sans difficulté, rien de plus cependant. Le 20 octobre i8i4 A ô^TweYeA: reparaîtra sur une autre afïiche celle du Théâtre de Carinthie, à Vienne, et ce sera une déroute.

Vienne n'est pourtant pas hostile à Meyerbeer. Se fait-il entendre comme pianiste ? On ne lui marchande pas les bravos. Moschelès, qui assiste aux concerts, place Meyerbeer à un rang des plus hauts parmi les virtuoses de son temps : même il donne à entendre que si Meyerbeer limite ses ambitions à celles du virtuose, bien peu d'artistes réussiront à l'égaler. Il est possible. Encore est-il que les éloges et les applaudissements n'empêchèrent point notre pianiste de se trouver un grand rival et de tout entreprendre pour mériter de lui être comparé : Hummel. Il travaille en secret et s'efforce de changer sa manière. Il renonce même à publier ses compositions pour piano dont quelques-unes seulement étaient écrites et qui avaient plein succès. Craignait-il, en les publiant, l'effet de ses compositions sur le talent des pianistes contemporains et se tenaitil en garde contre d'éventuels concurrents? On l'a prétendu. La vérité est que Meyerbeer aimait

réussir et qu'illuidéplaisaitde jouer sans atouts. La vérité est aussi — ses biographes du moins le prétendent — qu'il en était de Meyerbeer virtuose comme plus tard il devait en être de Meyerbeer compositeur. 11 avait une excellente attaque, le jeu brillant, en quoi l'on reconnaissait l'élève de Clementi. Il n'avait ni la pureté, ni la grâce, ni le charme de Hummel.

Pendant le séjour à Vienne \ Beethoven faisait répéter son grand poème symphonique : Chant de victoire de Wellington. Hummel dirigeait l'artillerie d'orchestre, Moschelès tenait les cymbales, Meyerbeer la grosse caisse. Beethoven n'avait guère apprécié ses services : « Meyerbeer était mou, il manquait d'ardeur, il arrivait en retard, il frappait sur son instrument à tort et à travers... »

Histoire ou légende, authentique en tout ou seulement en partie, à moins qu'il n'ait été inventé de toutes pièces, et cela s'est vu maintes fois dans les biographies d'artistes, le détail est sans importance. Ce qui importe davantage, c'est le contraste entre les succès de Meyerbeer pianiste et l'accueil presque indifférent que reçoit à Vienne Meyerbeer compositeur.

Meyerbeer n'hésite point sur ce qui paraît

être sa vraie vocation. Et cependant il ne se prend guère pour un grand homme méconnu. Ses échecs, ne reculons pas devant le mot, ne le découragent point; mais ils l'avertissent. Et quand Salieri, le KapeLlmeister de la cour, lui donnera le conseil d'aller respirer l'atmosphère musicale d'Italie, il suivra le conseil, et en même temps l'exemple de ses grands maîtres de prédilection Gluck et Mozart. — Le voilà donc en route pour l'Italie, mais par le plus long des chemins : la France. On raconte qu'il y séjourna juste assez pour y écrire un Baclielier de Salamanque, un Robert et Élise, jamais représentés d'ailleurs.

En Italie, Meyerbeer reçut le coup de foudre et peu s'en fallut qu'il ne s'en relevât converti. Il entendit Tancrède et il y découvrit un nouveau monde musical. On sait l'admiration de Stendhal pour cette œuvre où la mélodie coule à pleins bords, sans que ce soit jamais aux dépens de l'accent dramatique. Ce qu'on sait moins, car on prend assez rarement la peine de lire cette partition, l'une des plus vivantes de son auteur, et certes, si j'ose dire, la plus profondément... aimante \ c'est que toute la sensibilité de Bellini

I . Je risque cette épithète en i-aison d'un caractère général, commun à toute musique et que l'on ne remarque pas assez. La musique est comme un vivant qui rit ou pleure, est triste ou gai.

24 METERBEER

s'y trouve, alors que Bellini ne fait presque que de naître; et qu'il s'y ajoute un art auquel jamais Bellini n'atteindra. Meyerbeer s'aperçut, du premier regard, que 7V///c/'èr/e n'aurait jamais vu le jour s'il ne s'était trouvé, pour l'écrire, que des compositeurs allemands et il admira sans réserves,... peut-être, même, sans désespérer d'imiter. 11 imita certes du mieux qu'il put et il n'eut pas à s'en plaindre. Après deux ans de lectures, d'études et d'exercices, il fait représenter à Padoue en 1 8 1 8 une Romilda e Costanza qui reçoit un accueil favorable. En 1819 on applaudit à Turin sa Semiramide l'icoiiosciuta . En 1820 Emma di Resbargo triomphe à Milan, Margherila d'Aiigiii à Venise. Celle-ci prend la route de France. Emma di Resbargo passe d'Italie en Allemagne et en Autriche. Partout on l'acclame. Une reprise d'Abimélek réussit également, à la grande joie de G. -M. de Weber,

En 1823, Meyerbeer qui était déjà d'une santé fragile retourne à Berlin. Les soins exigés par sa santé ne l'empêchent point de travailler pour le théâtre royal. Il écrit une Porte de Brandebourg [Das Brandenbarger Tlior) qui d'ailleurs ne sera jamais portée au théâtre.

L'année 1824 est plus qu'une année heureuse :

aime ou gronde, s'amuse ou s'attache : elle « a » des états d'âme et c'est par contagion qu'elle les fait naître.

le succès d'il C^rociato dépasse tous les autres, et le nom de Meyerbeer retentit partout dans les deux mondes. Le nouvel opéra, qui compte presque autant de jours glorieux que de représentations, excite à Londres un enthousiasme général. Il passe TAtlantique et l'enthousiasme recommence à Rio de Janeiro. L'empereur du Brésil confère à l'auteur à'Il Crociato l'ordre de la Croix du Sud. Paris seul refusa d'applaudir. Les uns ont prétendu que l'œuvre n'était point assez rossinienne et que le public lui en tenait rigueur. D'autres ont attribué l'échec à un accident comique. Dans l'une des scènes les plus pathétiques de l'opéra figure un jeune enfant. Il n'a qu'à se montrer sans rien dire. L'enfant se montra, ne dit rien, mais il se mit à bâiller en mesure, et jusqu'à presque s'en décrocher la mâchoire.

Je prie de remarquer avec quelle aisance, si l'on n'y prenait garde — et même en y prenant garde — la biographie de Meyerbeer dégénérerait en nomenclature ou en curriculiun vitae. C'est qu'elle n'est remplie que par des événements d'art. Quand Meyerbeer ne fait pas représenter, il fait répéter, quand il ne fait pas répéter, il travaille et prépare. Certes il est encore à l'âge des distractions et il ne s'en prive guère : mais il se tient en garde contre les aventures.

A Padoue, la prima donna s'est mis en tête de l'épouser. Meyerbeer refuse. La prima donna insiste et menace de faire un charivari. Meyerbeer tient bon. Yl^ prima donna tient sa promesse. Le soir de la répétition générale, artistes et instrumentistes, chacun s'est donné le mot. Personne ne part au moment voulu ; nul ne chante ou ne joue en mesure. Le public, bon enfant, rit de tout son cœur. Le lendemain tout rentre dans l'ordre; et Meyerbeer n'épousera point.

11 n'épousera point davantage une jeune Milanaise qui l'a fort bien accueilli, avec laquelle il fait de la musique sous l'œil d'une mère vigilante... ou complice. La mère, a-t-on prétendu, eût consenti au mariage. Meyerbeer d'autre part, n'eût jamais consenti à changer de religion. La vérité est que Meyerbeer avait un autre amour en tète, beaucoup plus sérieux celui-là. Un beau matin arrive une provocation en duel. Meyerbeer demande des explications. On lui en refuse. Meyerbeer va aux informations. 11 apprend que celui qui le provoque est un jeune marquis épris de la jeune dame et pour le meilleur des motifs. Là-dessus Meyerbeer rassure son rival, lui donne sa parole d'honneur qu'entre la dame et lui les rapports sont restés amicaux, qu'ils n'ont jamais été, qu'ils n'iront jamais plus loin.

Et il se retire. Meyerbeer, en fait de roman, n'aimait que ceux qui ne finissent pas : c'est qu'il avait l'imagination plus que médiocrement romanesque.

Les biographes de Meyerbeer, Schuclit, Mendel, Kohut, entre autres, se sont demandé quel avait été le but du voyage en Italie. Meyerbeer y allait-il chercher un idéal d'art? S'y rendait-il pour s'alléger la mémoire et se fortifier l'imagination? La vérité est que Tancredl lui découvrit une forme d'art qu'il ne soupçonnait point. La vérité est encore que Meyerbeer sous l'influence des maîtres italiens prit l'habitude du style vocal dramatique sans trop se départir de ses tendances naturelles qui, sans le détourner du théâtre, le disposaient au genre symphonique. Enfin, Ton peut ajouter, et cela sans nuire à la mémoire du compositeur, que Meyerbeer était parti pour l'Italie avec l'espoir d'y trouver ce que lui avait refusé l'Allemagne : le succès. Il voulait réussir ce qui était dans son droit, et réussir par des moyens d'une efficacité reconnue. Peutêtre aurait-il eu mieux à faire. Peut-être, se connaissant, après tout, mieux que personne, fit-il de sa vie d'artiste le meilleur emploi.

G. -M. de Weber osa l'en blâmer. Le grand succès à' Emma di Resburgo ailleurs qu'en Italie lui fit « saigner le cœur » et chercher une diver-

a8 MEYERBEER

sion à ce succès regrettable. D'où la reprise à' Ahimélek qu'il surveilla, dont il assura la réussite en dépit des échecs précédents. Même il parvint à retourner l'opinion sur la valeur de l'œuvre. Il alla môme jusqu'à publier un longarticle sur Abiméleli, sur Emma de RoJisburgJi, et principalement sur Meyerbeer, dont il vanta les talents jusqu'à l'élever au-dessus de tous les pianistes et de tous les compositeurs du temps : Beethoven ne l'oublions pas avait encore sept ans à vivre, et il devait mourir avant la soixantaine \ Quant à G. -M. de Weber, il n'avait pas encore donné Freischûtz. L'article a été transcrit par Kohut et M. de Gurzon l'a résumé ■. Il tient du panégyrique par l'absence à peu près totale de réserves ; il en diffère par l'absence à peu près complète de toute épithète excessive et par un souci constant de précision. On peut donc, en s'appuyant sur cet article, et tout en constatant la renommée dont jouissait Meyerbeer à la fin de sa période italienne, l'estimer de beaucoup supérieur à cette renommée. On peut aussi craindre que, sans méconnaître la rareté de ses dons, il ne se soit assez défié de ses propres forces

1. Mais Beethoven malgré Fidelio ne comptait guère comme musicien dramatique, Mozart et Gluck étaient morts.

2. Dans son excellent Meyerbeer où l'on trouve une claire et alerte biographie du compositeur.

pour suivre le goût du public au lieu de diriger ce goût. Et si l'on osait aller jusqu'au bout de ses craintes, on se demanderait si Meyerbeer, à mesure qu'il gagnait en savoir, ne perdait pas en foi, j'entends de cette foi inséparable d'une vraie vocation, autrement dit d'un vrai programme d'idées à semer sur sa route. Lui si propre à dire tant de choses et à les bien dire, avait-il décidément quelque chose à dire? Et peut-être ne dépasserai-je pas de beaucoup la vérité en préjugeant que la question, telle que je me la pose, C.-M. de Weber, lui aussi, et seul avec luimême, se l'est posée. Les œuvres d'avant 1825 ne justifiaient que trop ses inquiétudes. Les œuvres qui se préparent et que, pour entendre, Weber est mort trop tôt les auraient-elles dissipées ? C'est ce que nous saurons mieux au terme du présent livre.

- En attendant, et si nous devions répondre par l'affirmative, le cas de Meyerbeer serait loin d'être isolé. Ceux qui écrivent pour le théâtre et n'écrivent que pour le théâtre seraient très probablement demeurés silencieux, si les personnages de leur fantaisie ne leur avaient successivement prêté leur voix. Sans eux, ils se seraient apparus à eux-mêmes comme n'ayant rien à dire. On n'a point assez réfléchi aux conditions du travail de l'homme de théâtre, à ce

3o MEYERBEER

qu'un tel travail implique et à ce qu'il exclut. Or, sans exclure l'invention proprement dite, il doit lui arriver d'en exclure la spontanéité première et tout ce qui vient du hasard. Et je ne vois guère de raison pour empêcher la règle de s'appliquer au musicien. Mais que parlé-je de l'homme de théâtre comme si l'avocat, lui aussi, ne rentrait dans le genre, lui qui, pour se trouver des idées à exprimer a besoin tout d'abord de se trouver des causes à défendre? En d'autres termes, il est de par le monde des artistes et des écrivains, des talents auxquels, pour éclore, quelque collaboration est indispensable. Et Meyerbeer est cet écrivain-là. Et il l'est à un degré qu'aucun de ceux dont le nom reste dans l'histoire ne surpassera guère. Voilà ce que l'on peut affirmer au lendemain à'Emma di Resburgo et même d'7/ Crociato.

Près de six ans vont passer sans que le nom de Meyerbeer se rencontre sur l'affiche d'aucun théâtre d'Europe, au-dessous d'un titre nouveau. On aurait beau jeu d'en conclure, puisqu'on fait le compositeur va changer de manière, qu'il mit de longues années à préparer son renouvellement. Je ne crois pas que le succès à'Il Crociato ait paru à son auteur immérité ou même simplement exagéré. S'il quitta l'Italie, ce ne fut certaiment point à contre-cœur. Les circonstances,

LA VIE 3i

toutefois, y aidèrent. Sa mère vint le chercher en Italie et Temmena à Berlin. Il y fut assez à temps pour assister aux derniers moments de son père. Le coup fut soudain et rude. Meyerbeer,jusqu'alors,et il en a fait ingénument l'aveu, ignorait la souffrance. Quand elle vint, il accepta répreuve, non jusqu'à se laisser abattre, mais jusqu'à se laisser instruire par tout ce que la douleur nous dévoile d'horizons prochains ou de perspectives lointaines; et quand il assurera plus tard à son biographe Schucht, qu'au point de vue musical, la douleur avait fait de lui un autre homme, il s'exprimera, croyons-nous, en toute sincérité. La mort de Béer détermina vraisemblablement son fils à réaliser un projet caressé depuis longtemps. 11 épousa en 182^ Minna Mosson, sa cousine germaine et l'une de ses amies d'enfance, « dont l'image, nous dit Kohut, permit à Meyerbeer de rester à peu près insensible aux séductions de la femme italienne. » Sur les quatre enfants qui naquirent de ce mariage et dont les deux derniers, deux filles, sont encore vivants à l'heure où nous écrivons; les deux premiers eurent la vie très courte et leur mort, si tôt après leur naissance, acheva ce qu'avait commencé le malheur survenu en iSaS. Meyerbeer ne sombra point dans le désespoir : il se recueillit de plus en plus profondément

dans son chagrin. Même, il crut avoir, pour toujours, renoncé au théâtre. Il n'en continuait pas moins à écrire, mais clans le genre religieux; et peu importait, à cet Israélite fidèle au culte de ses ancêtres, que ce fiit pour Téglise, le temple ou la synagogue. Durant dix-huit mois, il produisit sans relâche; ce furent d'abord des psaumes, ensuite des mélodies; quelques-unes, en assez petit nombre, il est vrai, deviendront célèbres. Sans un séjour en France, et la rencontre de Scribe, on peut supposer que l'activité théâtrale de Mej^erbeer ne se serait point ranimée de sitôt. On sait quel fut ce réveil. Le 22 novembre i83i, Scribe, Germain Delavigne et Meyerbeer donnaient Robert le Diable à la France. Le cadeau, dont se passeraient fort bien nos jeunes dilettantes d'aujourd'hui, fut jugé, en ce temps-là, d'un prix inestimable. Le succès de Robert dépassa celui de Guillaume Tell\ et Rossini eut dans Meyerbeer un rival avec lequel il lui déplut de se mesurer désormais. Les amis de Rossini ont prétendu que Meyerbeer avait toujours l'argent à la main pour soutenir sa gloire et qu'on aurait lutté avec désavantage contre ce concurrent millionnaire assez riche pour payer sa gloire et pour l'entretenir au poids de For. Il se peut que Meyerbeer, à qui les sévérités éventuelles de la critique causaient une terreur d'enfant, ait acheté quel-

qiies éloges : même il lui serait arrivé d'en payer de sincères, qu'il n'y aurait point à en être surpris. Je doute fort que Liszt ait jamais été homme à faire acheter son silence. Or, Liszt ne fit point attendre ses témoignages d'admiration. Et puis il y a quelqu'un sur qui l'argent ne saurait avoir prise. Ce quelqu'un est le public et cette fois, plus encore qu'au moment d'il Crociato, on peut parler du public des deux mondes. S'imaginet-on d'ailleurs que Balzac eût pris la peine d'écrire une nouvelle dont le titre est Gambara et dont le vrai sujet est Robert le Diable \ une nouvelle oii Robert le Diable est analysé, décomposé, dépecé même; à plus forte raison, détaillé de part en part, et plus que morceau par morceau, et presque toujours avec une compétence de laquelle Honoré de Balzac ne s'était encore jamais vanté ;... s'imagine-t-on cela, s'il ne s'était agi de fixer dans la mémoire des hommes, et de le fixer en l'embellissant, le souvenir d'une glorieuse soirée dans une des époques les plus glorieuses de l'esprit français, car c'est à lesprit musical français que Robert le Diable fait honneur?

Nous avons assez de choses à dire et trop peu de pages pour les dire : aussi nous épargnerons-nous de relire, fut-ce en abrégé, les pages fécondes et suggestives de Gambara. ie laisse

Meyerbeek. 3

aux balzaciens craujourd'hui le soin de décider si c'est Balzac qui les a pensées, car elles sont de sa plume. Je gagerais volontiers qu'elles ne sont que de sa plume, car si elles sont à peu près partout intéressantes et parfois excellentes, elles trahissent en quelques endroits un auteur insuffisamment informé des choses dont il parle. Quelques lignes de Liszt, inspirées par le succès de Robert, dénotent une rare intelligence de l'œuvre et de la place qui lui revient dans l'histoire du théâtre romantique : un parallèle précède entre Meyerbeer et Scribe et qui n'a rien d'un parallèle à la Plutarque, attendu qu'au lieu de les opposer, Liszt les apparente. Aurait-il saisi, mieux que la plupart des Français, ce qu'il y avait de romantique dans l'imagination de Scribe ?

On sait, qu'en Allemagne, Robert le Diable réussit à souhait devant le public, moins devant la critique. Schumann et Mendelssohn refusèrent d'admirer. Il étaient pourtant, l'un et l'autre^ romantiques. Mais ils étaient poètes l'un et l'autre : incle irœ. Le nouvel opéra n'en fit pas moins son tour du monde; et ce fut un bien autre voyage que celui à' Il Crociato. D'abord on le traduisit dans presque toutes les langues. On le représenta presque partout, dans les petites villes et pas seulement dans les grandes; et l'en-

thousiasme fut universel. A la Nouvelle-Orléans, l'œuvre fut représentée en même temps au théâtre français et au théâtre anglais. Elle le fut à la Havane, à Mexico, en Chine, à Alger. Un succès de ce genre ne se renouvelle que de loin en loin dans un même siècle.

Gela n^empôcha point le Directeur général de la Musique à la cour de Berlin, Gaspard Spontini, de faire la grimace et de donner le signal du mécontentement'. 11 inspira, dit-on, maint article défavorable. La cour du roi de Prusse n'y attacha guère d'importance : le roi nomma Meyerbeer chef d'orchestre de la Gour. Meyerbeer excellait d'ailleurs dans l'art de « diriger » une exécution, et surtout dans l'art plus difficile de la préparer.

Gette nomination ne fit point désarmer les adversaires : Robert le Diable fut épluché, on en releva les faiblesses et les fautes comme s'il s'agissait d'un devoir d'écolier. Voulait-on empêcher Meyerbeer de s'établir dans son pays d'origine et lui rendre intolérable le séjour de Berlin."^ En France, au contraire, les éloges ne

I. Meyerbeer avait son homme d'affaires dans un médiocre compositeur de contredanses et de romances, un certain Louis Gouin « chef de départ » au service du départ et de l'arrivée à l'Hôtel des Postes. D'après Kohut, Spontini mystifié par une plaisanterie de Heine racontait que Louis Gouin, était le véritable auteur de Robert.

tarissaient pas. Le roi des Français envoyait à Meyerbeer la croix de la Légion d'honneur ; rinstitut lui ouvrait ses portes au titre d'associé étranger.

Ne sourions ni ne médisons, en songeant à ces consécrations officielles dont les artistes, même aujourd'hui, encore, se passeraient difficilement. Il ne leur suffit pas d'être renommés, et ils doutent de leur gloire jusqu'au jour oîi les pouvoirs publics leur donnent le droit d'en porter des signes. Meyerbeer était précisément de ceux qui attachent le plus grand prix aux consécrations officielles. Et nous pouvons croire que les beaux jours de sa vie furent, en même temps que ceux où il fit applaudir une œuvre nouvelle, ceux oii il reçut un diplôme ou une décoration. Il luiarrivera plus tard d'être nommé docteur, honoi'is causà^ de la vieille Université d'Iéna et il s'en montrera naïvement joyeux. C'est que pour se grandir dans sa propre opinion il ne savait point se passer de l'opinion d'autrui. Ainsi nous offenserions la mémoire de Meyerbeer si nous prétendions qu'entre Robert et les Huguenots, à part la mise en train de ce dernier opéra, rien d'important ne s'est passé dans sa vie.

Insisterons-nous maintenant sur ce que le

succès des Huguenots eut de complet et de décisif? Il égala celui de /^oZ>e/-^ devant le public. Devant la critique il le surpassa.

Les deux articles de Berlioz dans le Journal des Débals sont entièrement à relire. Ils ne sont pas écrits sur le ton du pagégyrique. Ils n'accordent point à toutes les parties de l'œuvre un mérite égal. Et ce qui est meilleur encore, ils distinguent entre les genres de mérite. Une idée générale s'en dégage : c'est que Meyerbeer • sait écrire pour le théâtre comme pas un de ses émules, et que, dans l'art d'exprimer les sentiments et les passions, sinon tous les sentiments et toutes les passions, et de les exprimer par des moyens originaux, souverainement efficaces, on ne lui connaît point de rival. Lisez entre les lignes et vous en conclurez qu'au regard de Berlioz, et pour parler comme autrefois Joubert, les « qualités d'emploi » l'emportent sur les « qualités d'essence ». Et vous comprendrez tout de suite pourquoi Schumann au lieu de suivre le mouvement d'admiration essaya de l'enrayer. Il ne tolérait pas qu'en Allemagne on eût osé comparer l'auteur des Huguenots à celui de Fidelio^ pas plus d'ailleurs qu'au lendemain des Huguenots Henri Heine n'acceptait la comparaison de Meyerbeer avec Gœthe.

Jugez plutôt : « C'est très justement que l'on

38 iMEYERBEER

« comparait hier au foyer de l'Opéra, l'art de « Meyerbeer avec celui de Gœtlie. Seulement « en opposition avec Gœthe, l'amour de son « art a pris chez notre grand maestro un carac- « tère si passionné que ses admirateurs s'in- « quiètent pour sa santé. C'est à cet homme que « s'applique véritablement cette image orientale « de la bougie qui, tandis qu'elle éclaire les « autres, s'éteint elle-même. Aussi est-il l'ennemi « déclaré de tout ce qui est antimusical, de « toutes les fausses notes, de tout ce qui grogne (( ou miaule et l'on raconte les choses les plus « comiques sur son antipathie pour les chats... « Imaginez qu'au dernier jour du monde un « ange sonne faux de sa trompette, Meyerbeer « restera tranquille dans sa tombe plutôt que « de prendre part à l'universelle résurrection... » Voilà comment Henri Heine entendait louer son compatriote \

Et cependant l'impulsion était donnée et l'admiration gagnait de proche en proche. Après Paris, c'était la province; après la France, c'était l'Europe; et cela devait durer même après les grandes et glorieuses journées de Bayreuth. Le roi Léopold de Belgique décora Meyerbeer: on lui envoya un diplôme d'honneur de membre

r. Cf. De tout un peu : ïraduclion française, in-12. Paris.

de la Société des Amis de la Musique de l'Empire d'Autriche.

Un an plus tard. Meyerbeer se rendait aux eaux de Bade; il allait voir sa mère à Berlin. En i838, il revenait à Paris et proposait à Scribe le sujet de ï Africaine auquel il avait pour la première fois songé pendant son séjour en Allemagne. Scribe se mit au travail, ébaucha un livret. Le livret déplut : le librettiste comprit mal ce que le compositeur désirait. Ils n'étaient pas encore parvenus à s'entendre quatre ans plus tard, au moment oii Meyerbeer, nommé Directeurgénéral de la Musi((ue à la cour royale de Berlin, se préparait à partir pour aller remplacer Spontini. Cette nomination lui valait, par an, 4000 marks d'honoraires. ^

A la cour de Berlin, on lui fit l'été. Le quatrième acte des Ilugueiiots fut joué au palais du roi ; le rôle de Valentine était tenu par jM""" Ungher- Sabatier dont la célébrité datait de la Neuvième symphonie de Beethoven. Franz Liszt était au piano d'accompagnement. En i843, l'Académie de Berlin recevait Meyerbeer parmi ses membres.

Il s'était d'ailleurs mis résolument à la besogne et dès son entrée en fonctions il s'était concilié toutes les sympathies, et comme compositeur et comme chef d'orchestre. On ne tarda guère à

4o MEYERBEER

s'apercevoir de sa grande ouverture d'esprit et de la nature hospitalière de son goût musical. Il avait d'ailleurs une mission des plus délicates et des plus importantes. Rien que par le choix des œuvres qu'il décidait de mettre à l'étude, il contribuait à la culture musicale des gens de Berlin et, dans une large mesure il la dirigeait, ne payant de sa personne que dans les grandes circonstances : cet homme à qui rien n'était moins indifférent que l'entretien de sa propre gloire, s'effaçait devant les autres, à commencer par les grands morts, à continuer par quelques vivants de mérite. On ne saurait lire avec trop d'attention les pages consacrées par Schucht sur Meyerbeer Geiieralmusikdirektor^ On ne saurait leur reprocher un excès de concision, bien au contraire. Elles méritaient pourtant d'être écrites, car elles nous montrent Meyerbeer à la Cour de Berlin en compagnie des grands hommes d'alors dont le roi recherchait la société tels un Humboldt, un Schelling, un Tieck, un Cornélius. On m'a raconté jadis que Meyerbeer était assidu aux réunions d'A. Sax, le célèbre inventeur du saxophone et le rénovateur du matériel musical de nos régiments. Il écoutait beaucoup et parlait peu : souvent il prenait des notes. Je ne vois

.1. Schucbt. Meycrbecr's Leben und Bildiingsiran^, clc... Leipzig, 1869, p. ?.74-287.

point d'ici INloycrljcer prenant des notes pendant que Schelling parlait. Je n'ai pas d^ peine à me le représenter dans l'attitude de l'homme qui écoute et qui attend avec la plus inlassable patience son tour de parole. Et j'ai enclore moins de peine à comprendre à quel point l'honneur à -^ lui fait par « son roi >^ le jour où il lui confia la succession de Spontini lui fut sensible. Tout ce qui avait un caractère officiel comptait pour beaucoup à ses yeux. Ensuite, et depuis son enfance, il savait le profit des (conversations fréquentes avec les représentants les plus éminenls de l'art et de la pensée. Ajouterai-je qu'il était attaché à son pays natal et tenait en haute estime les qualités d'esprit de Frédéric-Guillaume IV? 11 s'entretenait souvent avec le roi, écoutant toujours ses avis, en profitant parfois peut-être, parfois leur résistant. Frédéric-Guillaume ne s'était-il pas mis en tête qu'on pourrait faire des chefsd'œuvre en écrivant de la musique sur les textes d'Eschyle et de Sophocle et que l'homme capable d'écrire ces chefs-d'œuvre était jNIeyerbeer? Meyerbeer refusa de se laisser convaincre. Les arguments de Meyerbeer n'eurent pas liaison des dernières résistances royales. Il fallut bon gré, mal gré, passer à un commencement d'exécution et composer un chœur pour les Eiunénides d'Eschyle. Auparavant Meyerbeer y était allé de

sa plume. Il venait d'écrire une Fête à la cour de Ferrare, puis une « Danse aux Flambeaux » [Fackeltanz) pour les noces du prince Max de Bavière et de la princesse Marie de Prusse. Il va sans dire qu'en raison de Tamitié du roi et des égards dont il fui l'objet à la cour royale, les ennemis de Meyerbeer le prirent de moins haut avec lui. Les jaloux se turent ou parlèrent bas. Môme il se fît agréer d'un des grands familiers de Guillaume IV, le général de Radowitz, admirateur exclusif des anciens, profondément convaincu que les vrais maîtres de la musique avaient nom : Palestrina, AUegri, Scarlatti , que déjà Bach et Haendel avaient commencé la décadence..., etc. Le roi, fort heureusement, était d'un autre avis; et si Meyerbeer n'en avait eu l'assurance, les opinions musicales de cet ennemi du temps présent l'auraient très certainement inquiété.

Ainsi l'entrée de Meyerbeer à la cour de Berlin fut le grand événement de sa vie temporelle. Qui en douterait d'ailleurs s'il lisait les lettres à Schucht, où il n'est question que de ses rapports avec le roi, avec les amis du roi? Ailleurs, il entretient son futur biographe de ses idées sur la musique et les musiciens, toujours à propos de ses fonctions de Musikdireldor. A en juger par ces lettres, Berlin aurait tenu plus de place

que Paris dans la vie de Meyerbeer. Il est vrai que ces lettres s'adressaient à un habitant de Berlin, tout disposé à écrire sur Meyerbeer et son œuvre, en langue allemande, et à l'adresse des adversaires allemands du compositeur.

L'Opéra de Berlin donna le 7 décembre 1844 Eiii Feldlager in Schlesien (Le Camp de Silésie) texte de Rellstab, le rédacteur musical de la Gazette de Voss^ musique de Meyerbeer. La fable était empruntée à la vie du grand Frédéric, le héros de l'œuvre. La pièce avait trois actes. Le second n'était ni plus ni moins qu'une excellente symphonie militaire. Nous en parlerons ailleurs à propos de l'Etoile du Nord, cette deuxième ou plutôt cette troisième édition revue et refondue du Feldlager.

La deuxième édition fut entreprise à la requête de Pokorny directeur du théâtre de Vienne. Meyerbeer consentit à modifier son œuvre et à la faire représenter sous le titre de Vielka^ à la condition que Jenny Lind y tînt le premier rôle. Le succès fut considérable. Il suivit à une année de distance un autre grand succès, celui de Struensée (19 septembre 1846). Meyerbeer écrivit pour le drame de Michaël Béer, mort prématurément en 1834, de la musique de scène. Il fit précéder le drame d'une ouverture. La tragédie, dont la valeur était grande, et dont la renommée égalait

la valeur, en reçut un éclat extraordinaire.

L'automne de 1847 ^"'^ employé à la préparation d'une fête pour l'anniversaire de Guillaume IV. Meyerbeer, à cette occasion, surveilla les répétitions du Rieiizi de Richard Wagner. Puis il s'occupa de son troisième grand opéra dont Scribe écrivait ou venait d'écrire le livret.

Le Prophète fut joué le 16 avril 1849 ^^^^^ ^^ scène du Grand Opéra avec le ténor Roger et la célèbre Pauline Yiardot comme grandes vedettes. « Malgré le choléra et la révolution » (Kohut), ce l'ut pour Meyerbeer une soirée glorieuse. Le 3 mai suivant, Louis-Napoléon le nommait commandeur de la Légion d'honneur.

Berlioz s'inclina devant le Prophète un peu moins bas que devant les Huguenots. On se souvient en effet, que, mèine dans les Huguenots, il avait trouvé à préférer et à regretter. Le Prophète, d'ailleurs, réussit sensiblement moins dans l'opinion, et sans la critique, le troisième grand opéra de Meyerbeer, tout en se maintenant à une belle hauteur, serait sensiblement descendu audessous de ses deux aînés. En Allemagne, le critique Lindner compara le Prophète à un « menu » mal fait où les premiers mets emportent la bouche et empêchent de trouver de la saveur aux autres [)lats. Lindner se plaignait d'un excès de ... chromatisme (déjà!), d'un abus de

modulations, trun excès de heurt dans les contrastes. Meyerbeer, à l'entendre, aurait été plus soucieux de frapper fort que de frapper juste, et d'étonner que de plaire. En France et à Paris, Roger et M"'° Viardot soutinrent la renommée de l'œuvre nouvelle. Peu à peu on apprit à la juger et à la goûter comme elle méritait de l'être. On continua de lui préférer les Huguenots:, mais on la mit ail-dessus de Robert qui, déjà, commençait à vieillir.

Que va-t-il arriver dans la vie de notre compositeur, qui mérite d'être mentionné en dehors de la représentation de VÉtoile du Nord? Ce fut un grand succès à Paris et à Londres (février i854). Meyerbeer s'essayait sur une autre scène et il y triomphait. Il est vrai que le genre dont est VEtoile du Nord est le genre militaire : et notre compositeur s'y entendait. Même il y excellait comme pas un : la troisième grande Marche aux Flambeaux en /// minew n'en estelle pas un éloquent témoignage.^ Elle précéda d'une année la reprise du Caïup de Silésie sous sa troisième et définitive espèce.

Le 4 avril 1839, l'Opéra-Comique représenta le Pardon de Ploërniel. Scribe était mort. jMeyerbeer avait eu pour librettistes Carré et Barbier, les deux collaborateurs de Gounod, qui triomphait, à peu près en même temps, avec Faust.

Le Pardon atteignit vite sa centième représentation. L'œuvre se recommandait par des mérites dont la critique, à notre avis, n'a pas assez tenu compte.

La mère du compositeur vécut assez longtemps pour participer à la gloire de son fils. Et ce n'est pas sans motifs qu'Henri Heine lui donna le nom de « la plus heureuse des mères ». Elle mourut au lendemain des premières représentations de V Étoile du Nord, le 27 juin i854.

Son fils devait lui survivre dix années encore, assez longtemps pour avancer V Africaine ; il mourut quand même sans y avoir mis la dernière main. Il mourut vite, dans son appartement de la rue Montaigne, sans que personne l'ait su malade. Je me souviens que la nouvelle de sa mort se propagea rapidement et qu'elle surprit à peu près tout le monde. Il fut malade très peu de jours et s'éteignit sans souffrance ni conscience, le 1 mai 1864. Tout jeune, il avait eu à surveiller sa santé. Même avant son mariage, il sentait les avertissements du mal, et tout en comptant avec ce mal, il en avait ralenti la marche, jusqu'à pouvoir travailler comme si la nature lui avait donné un corps robuste et victorieusement résistant.

On peut lire chez ses biographes, Mendel, Schucht, Kohut, le récit de ses obsèques françaises et allemandes, le résumé de son testa-

ment. Il résulle de ce testament que Meyerbccr avait l'âme généreuse et le cœur bienfaisant. En France, Emile OUivier salua la dépouille du grand musicien; à Berlin, le grand rabbin JocU, de Breslau, prononça des paroles d'une éloquence véhémente et d'une rare portée : jamais entrée dans la gloire ne fut ni plus fortement ni plus sincèrement célébrée. Quelques mois plus tard, le Secrétaire perpétuel de notre Académie des Beaux-Arts, Beulé, lut en séance publique un éloge de Meyerbeer dont on parle encore. Puis la postérité commença.

Nous voici donc au terme de cette courte biographie où nous avons cru devoir nous tenir à Tessentiel, en réduisant le plus possible la part de tout ce qui échappe à la vérification ou au contrôle. Pour tout ce qui touche à la personne et au caractère, nous avons cru devoir éviter l'encombrement des détails, ayant affaire à un homme d'une psychologie peu compliquée, homme de travail, de réflexion, de devoir, attentif à ses moindres pas dans la vie, essentiellement prévoyant et par là même prudent jusqu'à l'inquiétude. L'art de vivre n'était vraisemblablement pas autre chose à ses yeux, que celui d'éliminer la chance, et c'est un art d'une application difficile quand on exerce le métier d'artiste.

Meyerbeer était dit-on, superstitieux, et la chose est assez vraisemblable. Qu'il fût superstitieux « comme Napoléon », ainsi que le prétend Kohut, je n'en crois rien pour ma part, n'ayan jamais entendu dire que Napoléon ait attendu le samedi pour livrer une bataille quand il aurait pu la gagner le vendredi. Or, on nous raconte que Meyerbeer, qui n'avait pas vu les siens depuis six ans, était arrivé un vendredi aux portes de Berlin. Il attendit près de vingtquatre heures pour en passer les portes. Voilà ce que Kohut affirme. On nous raconte aussi qu'il donnait un grand dîner aux critiques la veille de ses générales, qu'il achetait la presse, qu'il répondait aux éloges (?) de Henri Heine par des remercîments en espèces sonnantes, La vérité est qu'il aimait la gloire et qu'il lui eût déplu d'en ajourner la jouissance. La vérité est qu'il en savait assez le prix pour la mériter de tout son pouvoir. La représentation des Huguenots aurait lieu en i835 au lieu de i836, si Meyerbeer avait tenu sa promesse. N'étant pas prêt au jour convenu, il paya un dédit au directeur de l'Académie royale de Musique. Nul ne Ikit donc plus ennemi des succès à bon marché.

Je m'attends à déconcerter pas mal de lecteurs : car je n'ai rien dit des rapports entre

Meyerbeer et Richard Wagner'. Je ne suis vraiment pas sur que le premier ait fait au second tout le mal dont le second se plaint. Je suis très sûr, d'autre part, qu'ils ne se seraient jamais mis d'accord, ni sur la façon d'entendre le théâtre, ni sur la nécessité, pour faire œuvre glorieuse, de préférer aux succès immédiats ceux dont on a des chances de n'être pas témoin. En bon Israélite, Meyerbeer ne croyait, en fait de paradis, qu'à ceux dont l'entrée n'est pas interdite aux vivants; et il faut bien convenir qu'à chacun de ses appels ces paradis se sont ouverts. Au bonheur d'avoir du talent il unissait le talent d'avoir du bonheur. C'est Berlioz qui l'a dit. Mais ce que Berlioz a dit, tout le monde l'a pensé après ou avant Berlioz, à commencer par Meyerbeer, peut-être. Car cet homme, qui aima la gloire et que la gloire aima, fut un bon et un juste. Il put se trompercomme tout le monde dans ses jugements et dans ses sentiments; niaisjusqu'à preuve indiscutable du contraire, je me refuserai à voir en lui l'artiste que les jeunes générations se plaisent à décrier, dont ils détestent les jalousies soi-disant mesquines et les rancunes prétendues inexorables. Ni des unes ni des autres nous n'avons guère trouvé la trace. Aussi le jour où Meyerbeer

I. M. de Curzon (toc. cil.) a louché la question avec tact, justesse et justice, et je ci'ois inutile d'ajouter à ce qu'il a dit.

Meïeubeer. 4

5o MEYERBEER

expira, je me figure volontiers le Dieu crAbraliam, d'Isaac et de Jacob, esquissant un geste de bénédiction à l'adresse de ce mortel dont, soixantetreize ans auparavant, il avait béni la naissance en lui préparant les moyens d'une vie à la fois facile et laborieuse, jalonnée par des œuvres autour desquelles, s'il se livre des disputes, il se groupe encore un nombre respectable d'admirateurs convaincus.

Page 1