DERNIERS HONNEURS
Le vendredi 6 mai, par les soins d'une commission composée de MM. le général Mellinet, Jules Béer, H. de Saint-Georges, Georges Kastner, Camille Doucet, Edouard Monnais, Brandus, Auber, Perrin, Fiorentino, une cérémonie fut organisée pour la translation du corps de Meyerbeer. Dès midi, une affluence considérable s'est portée à la maison mortuaire , rue Montaigne, 2. A une heure le cortège se mit en marche pour se rendre à la gare du chemin de fer du Nord. Le char, richement décoré, était traîné par six chevaux caparaçonnés. Les cordons du poêle étaient tenus par LL. EExc. l'ambassadeur de Prusse, comte de Goltz, et le surintendant des théâtres, comte Baciocchi (qui les ont cédés pendant le trajet à M. Camille Doucet et au premier secrétaire de Tambassade prussienne) ; MM. de Gisors et Beulé, membres de Tlnstitut ; M. de Saint-Georges, président de la commission des auteurs dramatiques ; M. le baron Taylor, président de l'association des artistes dramatiques ; M. Auber, directeur du Conservatoire, et M. Perrin, directeur de FOpéra.
Immédiatement après le char, deux domestiques en livrée de deuil portaient, l'un sur un coussin les dé-
corations du maître, et l'autre une couronne d'immortelles. Le cercueil était couvert de fleurs.
C'était, M. Jules Béer, auteur de la Filk d'Egypte^ et neveu du défunt, qui conduisait le deuil, assisté de deux autres membres de la famille.
Venaient ensuite la commission chargée d'organiser les funérailles de Meyerbeer, les membres du Consistoire Israélite, des députations de Flnstitut, de- la commission des auteurs et compositeurs dramatiques, de Fassociation des artistes musiciens, de TOpéra, de l'Opéra - Comique, du théâtre Lyrique, du Conservatoire et de la société chorale Teutonia.
Les honneurs militaires étaient rendus par quatre compagnies du 3*^ bataillon de la garde nationale, sous le commandement d'un chef de bataillon.
Quatorze voitures drapées fermaient le cortège, et pendant le trajet^ les musiques de la garde nationale, de la gendarmerie de la garde et d'un régiment de grenadiers de la garde faisaient entendre des marches funèbres. Le bruit sourd des tambouï^s voilés de. crêpes, et les coups de tam-tam qui se faisaient entendre pendant les intervalles de la musique, ajoutaient encore au caractère triste, grandiose et solennel de cet imposant cortège.
Composé d'une foule immense, ce cortège se rendit à la gare par la rue Royale, les boulevards, la rue Drouot et la rue Lafayette. Le hasard voulait que cet itinéraire, le plus direct qu'il y eût à suivre, fît passer successivement la dépouille mortelle de Meyerbeer devant le théâtre de l'Opéra-Comique, la maison occupée par les éditeurs de ses œuvres et
l'entrée d'honneur de l'Opéra, L'extérieur de l'ancienne gare était entièrement tendu de noir, et l'intérieur avait été garni de tentures de deuil, supportant des cartouches qui contenaient les titres des principales œuvres de Meyerbeer et des écussons sur lesquels se détachait le chiffre du défunt
H. de Rothschild avait donné ordre que les travaux fussent suspendus pendant toute la journée.
Au milieu de la grande salle d'arrivée s'élevait un catafalque de l'aspect le plus imposant.
Dans le fond de la gare s'étageaient l'orchestre et les chœurs de l'Opéra , conduits par leurs chefs respectifs, et qui ont exécuté des morceaux tirés de l'œuvre de Meyerbeer.
Le corps ayant été déposé dans le catafalque, la cérémonie funèbre commença par l'exécution du magnifique chœur de la cathédrale, du Prophète^ du chœur final du Pardon de Ploërmely et de la superbe marche du couronnement, interprétés par l'orchestre de l'Opéra, les chœurs de l'Opéra et de l'Opéra- Comique.
Des discours furent prononcés au milieu du silence et de l'attention générale, par M. Beulé, au nom de l'Académie des beaux-arts ; par M. de Saint-Georges, au nom des auteurs et compositeurs dramatiques, et M. le baron Taylor, pour l'association des artistes dramatiques ; par M. Perrin, directeur de TOpéra, au nom des artistes de ce théâtre ; par M. Camille Doucet, au nom de l'administration des théâtres; par M. le colonel Max Cerfbeer » président du Consistoire israé-
lite ; et M. Ullmann , grand rabbin de France ; enfin , au nom du public français , par M. Emile Olivier. Une phrase a surtout frappé dans l'allocution de M. Beulé; c'est celle-ci, où il disait, en parlant du maître : « La France garde la meilleure part de luimême, ses chefs-d'œuvre que personne ne peut disputer à la scène française, et qui sont inscrits sur une des pages les plus éclatantes de son livre d'or. »
A quatre heures, la cérémonie funèbre était terminée,, et un train spécial emportait à Berlin les restes du grand homme. MM. Jules Béer, Brandus et Emile Perrin ont accompagné le corps jusqu'à sa destination.
Le soir, l'Opéra, auquel ses règlements interdisent de faire relâche, donnait une représentation des jETtiguenotSf M. Perrin ayant voulu du moins que ce jour fût marqué par un hommage solennel rendu à la mémoire et au génie de Meyerbeer. M. Faure , averti par une dépêche, s'était empressé de revenir de Londres où il avait joué la veille le rôle de Nevers. Cette représentation a été magnifique, et le chefd'œuvre a été dignement interprété par Mme Sax, MM. Gueymard, Faure, Belval et Gazeaux. Après le quatrième acte, le rideau s'est levé, l'orchestre a joué la marche triomphale du Prophète ^ et le buste du maître, placé sur une œnsole drapée de noir, a été couronné par les artistes. Le public, encore tout ému du spectacle de ces grandes funérailles, a éclaté en transports enthousiastes, auxquels s'est associé tout entier l'orchestre des musiciens. La cérémonie terminée,
il a fallu relever le rideau aux acclamations de la salle, empressée de dire un dernier adieu au grand homme que la mort vient de nous ravir.
La plupart des grandes villes de France (Toulouse a déjà commencé), organisent en ce moment des représentations solennelles pour glorifier la mémoire du maître et lui adresser un dernier adieu. L'hommage sera solennel, et digne à la fois et de celui qui en est l'objet et du grand pays dont il avait fait en quelque sorte sa patrie d'adoption. Comme Grétry, comme Gluck, comme Piccinni, comme Sacchini, Meyerbeer est maintenant Français, de par tous les chefsd'œuvre qu'il nous a laissés.
Pour terminer, nous reproduisons, à titre de document historique, la lettre de part qui servit à la fa* mille à annoncer le douloureux événement. Cette lettre fait connaître au juste l'état de la famille de Meyerbeer, ainsi que le nom de ses membres, au moment de la mort du grand homme.
« Monsieur,
• Mme veuve Meyerbeer, Mlles Cécile et Cornélîe Meyerbeer, M. le baron et Mme la baronne de Korf et leur fils, M. et Mme Georges Béer, M. et Mme Jules Béer et leurs enfants, M . et Mme Alexandre Oppenheim, M. et Mme S. de Haber, Mlle Laure de Haber, Mlle Anna Eberty, ont l'honneur ^ vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en là personne de M. Giacomo Meyerbeer, leur époux, père, beau-père, grand-père, oncle et grandoncle, décédé à Paris, le 2 mai 1864, à Tâge de soixantedouze ans. »