L'AFRICAINE
\J Africaine n'a été représentée qu'après la mort de Meyerbeer; j'ai dit plus haut qu'il y avait longtemps qu'on en parlait. Elle paraît avoir été composée immédiatement après le Prophète. Un des amis de Meyerbeer me disait alors que ce n'était pas un grand opéra, que c'était un opéra de genre. D'autre part, Brandus, qui était non seule-
ment l'éditeur de Meyerbeer, mais aussi son homme d'affaires après la mort de Gouin, m'a assuré que la plupart des morceaux, d'après la date marquée, avaient été composés dans les dernières années de Meyerbeer. Il résulterait de là que Y Africaine a subi des remaniements. Nous connaissons les vicissitudes du Prophète, puisque j'en ai été témoin ; saurons-nous jamais l'histoire de Y Africaine?
Les répétitions étaient dirigées par Fétis, qui avait pris pour principe de ne rien changer, et de ne faire des coupures que lorsqu'elles paraissaient nécessaires. Brandus a publié la partition piano et chant, telle qu'elle est exécutée; mais dans un second volume, il a reproduit les morceaux supprimés, de manière qu'on puisse se faire une idée exacte de
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l'état de la partition à la mort de Meyerbeer.
Il y a une grande coupure que Meyerbeer lui-même n'aurait sans doute pas pu s'empêcher de faire; au troisième acte, Scribe me paraît avoir dépassé la limite en voulant faire des personnages bien caractérisés, et il est tombé dans le mélodrame vulgaire. Vasco, qui a devancé le navire de Don Pedro, vient chez son rival pour le sauver, ou plutôt pour sauver Inès; une dispute s'engage, et Don Pedro veut faire fusiller son rival. Sélika lève le poignard sur Inès et menace de la tuer si Don Pedro ne fait pas grâce à Vasco. Don Pedro cède, mais il veut faire fouetter l'esclave qui a levé la main sur sa maîtresse. C'est Nélusko qui en sera chargé ; il vient de demander la place de prévôt pour avoir le plaisir de tor-
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turer les chrétiens. Or, on sait que Nélusko éprouve pour sa reine plus que du respect; il refuse d'obéir. Sélika et Nélusko parlent de mourir tous les deux, quand le naufrage du vaisseau et l'irruption des Indiens mettent fin à cette scène sauvage, sur laquelle Meyerbeer avait trop insisté. Elle n'a disparu complètement qu'à la première représentation, car, à la répétition générale, j'ai encore vu Sélika lever le poignard sur Inès.
On peut faire, sur Y Africaine, la remarque que j'ai faite sur le Prophète : c'est que Meyerbeer, lorsqu'il n'a pas en vue des chanteurs déterminés pour ses rôles, n'emploie les fioritures que dans les cas où elles lui semblent justifiées par l'action.
Dans la partition conforme à la représentation, à la fin du cinquième acte,
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Nélusko chante une mélodie qui a été transportée là par Faure, malgré Fétis.
Elle est empruntée aux scènes supprimées du troisième acte.
La date de la naissance de Meyerbeer ; son aversion pour les chats; sa bibliothèque; son opinion sur les chefs d'orchestre. — Madame Viardot, Duprez et Castil Blaze.
Meyerbeer avait la faiblesse de vouloir un peu se rajeunir; il demanda un jour à Brandus de faire une rectification, parce que Fétis l'avait vieilli; Brandus s'y refusa. Après la mort de Meyerbeer, on constata, par les registres de la commune israélite de Berlin, qu'il était né le 23 septembre 1791.
Je ne vois d'autre motif à cette fantaisie que l'imitation de Rossini par laquelle avait commencé Meyerbeer. Rossini était né le 29 février 1792.
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Ni le génie non plus, et il nous importe peu que Meyerbeer ait eu quelques mois de plus ou de moins que Rossini.
On a prêté à Meyerbeer toutes sortes de bizarreries absolument controuvées. Il y en a une, cependant, que je dois mentionner, parce qu'à mon avis, elle a son explication et m'a été affirmée de bonne source.
Meyerbeer allait un jour voir Georges Kastner (de l'Institut), qui habitait l'hôtel de son beau-père, rue Blanche. Dans l'escalier, Meyerbeer rencontra un chat; il s'en
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retourna aussitôt, comme s'il s'était trouvé en face d'un hargneux bouledogue.
Je ne vois là que l'effet d'un préjugé. Il faut se rappeler que Buffon, si grand naturaliste qu'il fût, se plaisait parfois à faire des morceaux de littérature. Tout ce qu'il a dit sur la magnanimité du lion et la férocité du tigre est de pure invention. Les naturalistes vous diront que les deux animaux sont un seul et même animal et n'offrant que des différences extérieures. Si vous rencontrez un lion dans la journée, il peut ne rien vous faire, parce qu'il va à la chasse la nuit; mais il ne serait pas prudent de vous trouver face à face avec lui au clair de lune, à moins qu'il n'eût déjà parfaitement soupe et qu'il ne fût dans sa bonne. Le préjugé n'en est pas moins resté accrédité. Dans mon enfance, j'avais souvent entre les