T22 MEYERBEER
publications, et dirigeant l'exécution avec une fermeté incontestable. Il peut y avoir dans les théâtres des chefs d'orchestre qui occupent bien leur poste, mais depuis la retraite de M. Deldevez, la Société des concerts du Conservatoire n'a plus de chef d'orchestre digne de la commander, et je ne sais même pas où elle en prendrait un. On ne songe pas du tout chez nous à former des chefs d'orchestre; tous ceux qui étudient la composition ne visent qu'au théâtre, et ne s'occupent pas d'acquérir l'instruction solide, approfondie et étendue qu'exige surtout la direction de la musique symphonique. Heureusement on a aujourd'hui les œuvres de la troisième manière de Wagner; on n'a pas les chanteurs qu'il faudrait, il n'en existe même pas en France; mais il y a l'orchestre, ça suffit. Voilà comment
Wagner, prétendant réformer la musique théâtrale, n'a réussi qu'à fournir des amusements symphoniques pour les concerts du dimanche.
J'étais chez Roger, à lui faire répéter son rôle du Prophète, lorsqu'on annonça Mme Viardot. Elle entra: «Eh bien, dit-elle, vous ne voulez donc pas me raouliserl » Roger lui expliqua qu'il était de son intérêt de débuter à l'Opéra par un rôle qu'il créerait; s'il avait commencé par un rôle déjà connu, il aurait risqué des comparaisons qu'il valait mieux éviter. Mme Viardot joua cependant les Huguenots, peu de temps après le Prophète. Elle n'y réussit pas trop; le rôle n'était pas dans sa voix; puisqu'elle avait une voix de mezzo-soprano, et on voyait en elle plutôt Fidès, la mère,
que Valentine, la jeune fille enthousiaste. Mme Viardot a chanté aussi Alceste, de Gluck; c'était encore un rôle de soprano, qu'elle transposait ou changeait selon sa convenance; elle a même publié une collection de morceaux de chant où elle a inséré, sous le nom de Gluck, les morceaux comme elle les chantait; dans l'intérêt de la vérité, elle aurait dû ajouter: «corrigé par Mrae Viardot». Elle a chanté aussi Fidelio de Beethoven, qui est encore un rôle de soprano. Il n'y a que deux rôles dans lesquels elle ait été remarquable : celui d'Orphée, dans l'opéra de Gluck, et celui de Fidès, dans le Prophète. Ce dernier rôle était le seul parmi les rôles importants qui fût rendu à la complète satisfaction de Meyerbeer, comme je l'ai dit. Seulement on a fait à Mme Viardot un mérite
de la manière dont elle disait l'air: « J'ai perdu mon Euridice ». Elle l'avait empruntée à Fair de «grâce» de Robert-le-Diable ; le véritable inventeur en est donc Meyerbeer.
Je reviens à Duprez. Tout jeune garçon, il était dans la classe d'ensemble de Choron; « quand celui-ci n'aura plus de voix, dit le maître, il chantera avec son genou ! » Choron avait parfaitement remarqué cette volonté indomptable, qui s'arrête devant l'impossible, mais ne fléchit devant rien. Duprez a fait une méthode de chant fort médiocre ; il commence par dire qu'il serait inutile, et peut-être affligeant, de donner des explications physiologiques sur l'organe de la voix. Cependant, il a formé des élèves qui méritent d'être cités. La première, c'est