‹ Meyerbeer, notes et souvenirs dún de ses secrétairesChapitre 8 sur 19 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Lorsque Véron, qui avait monté Robertle-Diable, publia ses Mémoires, il demanda à Meyerbeer quelques anecdotes. Deux seulement me parurent avoir de l'intérêt. Quand Meyerbeer arriva à Paris, il cherchait un sujet d'opéra. Il lisait beaucoup, et avait lu, entre autres, tous les romans de Pixérécourt. Dans un dîner auquel assistait cet écrivain, aussi fécond qu'oublié, Meyerbeer, qui avait une bonne mémoire, cita les

titres de toutes ses productions. «Ah!

comme ce gaillard connaît la littérature française » s'écria Pixérécourt.

Meyerbeer démentait le bruit qu'il avait dû acheter un orgue pour les représentations de Robert. « C'est si peu vrai, ajouta-til en s'adressant à moi, qu'aujourd'hui encore l'Opéra ne possède pas d'orgue, il en a un en location.» Cet orgue a sans doute été détruit lors de l'incendie du théâtre; et il ne me paraît pas probable que depuis cette époque, un directeur ait acheté un orgue, vu le temps limité que chaque directeur reste à son poste.

Je répondis à Meyerbeer que je n'avais pas entendu parler de l'orgue, mais que, d'après les on-dit, Meyerbeer avait dû avancer trente mille francs pour la mise en scène de Robert. Il nia, mais si faiblement

que je restai convaincu du fait. Il ne s'agissait d'ailleurs que d'une avance remboursable, et Véron, qui était homme positif, avait dû prendre ses précautions avec un compositeur nouveau qui était riche.

On sait que Robert-le-Diable et les Huguenots furent écrits comme Guillaume Tell et la Muette pour Nourrit, qui, élevé à l'école italienne, pouvait se servir habilement de son fausset pour les notes aiguës; nous avons entendu Mario en faire autant. Dans les opéras bouffes, comme le Barbier y il vocalisait en passant aisément d'un registre à l'autre, et le passage était presque imperceptible. Dans les opéras sérieux, il pouvait se servir de son registre de poitrine pour les effets de force. Duprez, qui remplaça Nourrit à l'Opéra, avait une manière tout autre de chanter. C'était un homme

tout d'une pièce; jamais il n'a eu le moindre doute sur sa valeur, comme chanteur.

Quoiqu'il fût absolument usé, il s'étonna même qu'on l'eût laissé quitter l'Opéra. C'est précisément un gage de la parfaite sincérité de sa notice autobiographique. Il raconte comment, étant en Italie, il se trouva tout à coup avoir une grande voix dramatique, ou plutôt, comment il s'en fit une. L'usage continuel du registre de poitrine, une diction énergique, éclatante et un grand sentiment dramatique devaient fasciner le public, mais il n'était pas le ténor de Meyerbeer. De plus, Duprez avait l'ambition avouée d'imprimer à ses rôles un cachet personnel, c'est-à-dire qu'il les chantait à sa façon. Par exemple, au commencement de Robert-le- Diable, le chevalier normand bout d'impatience en entendant la ballade de

Raimbaud; Bertramle contient: «Y pensezvous.» Enfin Robert s'élance sur un trait impétueux de violons: «C'en est trop.

Qu'on arrête un vassal insolent, je suis Robert ! » Duprez, au contraire, s'avançant paisiblement et posant la main sur l'épaule du troubadour, disait d'un air narquois : «Est-ce tout?» puis, toujours tranquillement, il donnait l'ordre de l'arrêter. Cette manière de dire est passée en tradition, et je ne sais si elle existe encore à l'Opéra. La tradition conserve les altérations, les falsifications introduites dans un rôle par les chanteurs*, mais elle ne peut conserver leurs qualités. Je n'ai jamais vu dire avec autant de vigueur et de vérité que par Duprez, le rôle d'Éléazar dans la Juive. Mais la manière dont il comprenait le rôle de Robert était évidemment un contre-sens, et Duprez

devait déplaire à Meyerbeer; il ne s'y trompa pas, car il dit que Meyerbeer ne lui fut jamais utile.

Un matin, en arrivant chez Meyerbeer, je lui dis que, d'après un journal, Duprez, qui avait quitté l'Opéra, se proposait de chanter en allemand, comme fit plus tard Roger : Der kann nie ht franzœsisch singen ! (il ne sait pas chanter en français, celui-là) me répondit Meyerbeer; la tournure de la phrase et la manière dont elle était dite montraient son aversion pour le successeur de Nourrit.

Robert-le- Diable paraît un peu délaissé; c'est un tort. Il faut un ténor solide, ayant un fausset pour les notes aiguës, et comprenant le personnage moitié ange, moitié démon. Il faut aussi un Bertram, bon chanteur et bon acteur, pour n'avoir pas

l'air d'un magot. Il y a dans l'œuvre une certaine exubérance juvénile, mais il y a des parties qu'on ne refera pas facilement, si jamais on songe à entrer en concurrence avec Meyerbeer. Telles sont : la scène de jeu du premier acte, le duo comique, tout le tableau du monastère maudit, le duo du quatrième acte et le cinquième acte.

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