‹ MézélieChapitre 11 sur 27 · tf · texte numérisé non relu

tf

L'appartement de dona Pepa formait une aile séparée du reste de la maison, jamais aucun étranger n*y était admis, c'était un lieu de retraite , de repos et de méditation, dont Tameublement rappelait toutes les habitudes de la vie religieuse. La chambre à coucher, qui ressemblait à une cellule, était précédée d'une grande pièce où travaillaient les servantes; au fond, il y avait la chambre des deux sœurs, ornée avec le même goût pieux. Les murs étaient tapissés d'une collection d'images détestables sous le rapport de l'art , mais où la foi naïve de ces femmes voyait le portrait de la Vierge et de tous les saints du Paradis.

Dona Pepa avait fini par s'endormir» alors Valentine se leva doucement et soulevant le châssis recouvert d'une double toil« qui finrmait la fenêtre, elle regarda dehors; puis se retirant vivement, elle vint reprendre sa place» et dit tout bas à sa sœur :

'— Je savais bien que don Antonio était ici!... ses domCvStiqoes noûns gardent les chevaux IM>a$ sous les orangers.

^ Jésus Maria ! et que vieot*il faire dMn nous à cette heure ?

^ Sans doute il y passera tonte la journée.

En ce moment la voix de don Antonio se fit

entendre; il appelait ses domestiques. Un peu après, le trot des libéraux résonna sourdement sur le gazon de Tesplanade.

^ Il s'en va ! dit Yalentîne étonnée.

Presque au même instant le père Cyrille entra dans la chambre. Cela était tellement contre les habitades de la maison que les deux jeunes filles 86 levèrent effrayées, et que dona Pepa s^écrîa :

— C'est TOUS , mon frère ! Jésus Maria 1 qu^estil donc arrivé ?

Le curé était rayonnant; ilôta sa calotte noire , et s'indioant devant Valentine , il dit avec «ne gnvité cérémonieuse où sa joie, débordait :

^ Madame la comtesse de Bibar, je vous salue!

Puis se tournant vers Mézélie stupéfaite, il ajouia avec le même jgeste :

^Madame de Granville, recevez aussi mon compliment.

Puis, tout hors de lui, il leur prit les mains en s'écriant :

-<Me$cbères filles, remercier Dieu ! vous voilà changées en statues comme la femme de Loth qoand elle eut tourné la tête ! Vous ne comprenez pas ce que je vous dis, c'est pourtant fort clair : quel honneur! quel bonheur pour vous, mes enfants ! vous allez vous marier comme je ne l'avais

jamais espéré , avec des gens de valre couleur, des hommes nobles comme le roi d*Espagne !

Les deux sœurs étaient devenues pâles , un moment elles se regardèrent interdites , pais Valentine fondit en larmes et se jeta au coq de dona Pepa en s*écriant :

— G*est un bonheur, un grand bonheur! mais il faudra vous quitter, marna! Don Antonio! mon Dieu! c*est comme un réye! mais qu'est-ce qu'il a donc dit à Votre Révérence ? comment toat cela est-il arrivé, padre Gyrillo? Ma sœur! oh! ma sœur ! toi aussi tu es toute tremblante.

En effet, Mézélie était interdite, troublée jus* qu'au fond de Tâme ; elle s'assit sans rien dire et prit une main de Valentine, qu'elle retint serrée dans les siennes.

— Le comte de Bibar est venu , reprit le padre Gyrillo , et il m'a formellement exposé son inten* tion; ensuite, M. de Granville a pris la parole; c'est un fort honnête homme, il n'a pas la fortune du comte, mais Sa Seigneurie donne une dot à Mézélie. G'est une grande générosité de sa part. Voilà un beau sort, mes chères filles, mais vous le méritez. Que Dieu et sa sainte mère vous protègent toujours !

— Voilà certainement une grande faveur de la Providence , dit dona Pepa avec une satisfae-

lion mêlée de tristesse, et elle se détourna pour qa*on ne vît pas les larmes qn^elle avait dans les yeox.

— Le comte et M. de Granvilie reviendront demain, reprit le père Gyrilio ; ce sera voas, ma sœar, qui répondrez à leur demande, et nous fixerons ensuite le jour de ce double mariage.

— Ce ne sera pas tout de suite, dit Valentine, en cachant son front sur Tépaule de dona Pepa.

— Le comte veut repartir dans huit jours , observa le padre Gyrilio ; des affaires qu'il ne peut pas différer le rappellent à la Vera-Gruz.

— Et de là , il s'en retournera à la Havane? dit dona Pepa d'une voix altérée; jamais peutêtre 9 il ne ramènera ici ces enfants ; nous ne les reverrons plus !

— Marna , dit Mézélie , en se mettant à genoux, près d'elle , le bonheur qui nous arrive nous fait tous pleurer 1 Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mais je ne sens aucune joie, j'ai peur!... Il faut réfléchir sur cette proposition ; Sa Révérence n'a pas dit oui pour nous; mama, nous pouvons refuser!

— Refuser! s'écria Valentine, avec un geste qui achevait sa pensée.

— Refuser! répéta le padre Gyrilio en haussant les épaules, cela n'est pas possible. Yirgen

90i tA MAISON DU CURÉ.

aantissiina ! ce serait refuser sa place en Paradis! — Valentine, attends à demain, ditHélélie en allant vers sa sœur et en lembrassant avec une sorte d*effroi ; attends, ne promets rien... Mais ne sens-tu pas que toute ta vie dépend de cette parole? Mon Dieu ! protégez-nous! inspirez-noos ce qu'il faut faire I Sainte Vierge , priez pour nous! ma mère, de là haut regardes vos enfants!

Page 1