LIVRE QUATRIÈME
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Il y ayait , à quelques centaines de pas de la maison curiale, un bouquet d^arbres isolé et au milieu duquel jaillissait une source. Les eaux, qu'on voyait sourdre d'un sable jaune, étaient contenues par Télévation factice du terrain, qui formait un petit bassin circulaire et courert d'un épais ombrage. Une fraîcheur humide s'exhalait de ces pentes gazonnées, même pendant la grande chaleur du jour; un saule musqué trempait ses longues branches dans la fontaine, et le moindre souiQe de vent portait au loin le parfum (le ses petites fleurs jaunes.
Les deux sœurs venaient souvent s'asseoir au
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bord de ia foniaine ; elles aimaient le silence et la solitude de ce lieu , où dona Pepa les laissait aller seules. Ce soir-là, elles s*assireot toutes deux au pied du saule; c'était le premier moment depuis le matin qu'elles pouvaient se parler librement.
— Hélas! dit Mézélie avec un long soupir, je crois que nous n'avons passé de notre vie une journée aussi triste et aussi agitée que celle-ci; je n'ai jamais tant pleuré depuis la mort de notre pauvre mère. Valentine, ta résolution est donc prise?
— Oui, ma bonne sœur, oui; je consens à épouser le comte de Bibar.
— Et lu le lui diras demain?
Elle fit, en souriant, un signe affîrmatif. Mézélie se tut un moment, puis elle reprit plos
— Tu l'aimes donc?
Valentine se recueillit, puis elle répondit :
— Je ne sais pas; je crois que non.
— Eh bien! alors pourquoi veux-tu te donner à lui » le suivre si loin, te séparer pour toujours de ceux que tu aimes et qui ont pris soin de nous? Ne sommes-nous pas heureuses ici? Non, je n'imagine pas que , dans le reste du monde, il y ait un endroit où nous puissions être mieux. Est-
ce qae lu Q^aîmes pas comme moi toat ce qui nous entoure? est-ce que tu n*es pas attachée à cette maison où l'on nous a nourries? Et marna et le bon padre Gyrillo , pourras-tu t*accoutumer à ne plus les voir? ces étrangers remplaceront-ils ceux qui , depuis tant d^années , nous regardent comme leurs enfants? Dans ce pays où ils nous emmèneront, qu*allons^nous trouver? des visages inconnus, des cœurs indifférents pour nous. Crois-moi, Valentine, restons ici ; nous y passerons doucement notre vie ensemble, et quand nous mourrons on nous enterrera près de notre mère.
Valentine se taisait, elle avait des larmes dans les yeux.
— J'aime bien dona Pepa et Sa Révérence , dit-elle enfin, je serais bien fâchée de les quitter ; mais n'est<rce pas ce qu'ils nous conseillent pour notre bonheur? Nous serons riches, nous aurons un titre, car M. de Granville est noble aussi.
— Eh ! mon Dieu ! savons-nous ce que c'est qoe -a fortune, les honneurs? te figures-tu seulement le bonheur que tout cela donne? Ici, nous sommes pauvres, il est vrai; mais qu'est-ce que cela bit puisque nous ne désirons rien, que nous n'avons besoin de rien? La fortune ne rend pas heoreux.
Yois-ta, j*ai comme un souvenir q^e qoqs avons été riches. Je me rappelle que , dans notre première enfance, nous habitions une grande maison ; je me rappelle cette chambre tapissée de soie bleue où venait notre père , où il y avait une cheminée toute couverte de dorures ; je me rappelle que nous avions beaucoup de domestiques pour nous servir et que nous sortions dans une belle voiture. Eh bien I ma mère a été malheureuse; nous Tavons vue pleurer souvent... nous ne pouvions pas comprendre ses peines alors... Oh! je crois qu'elles ont été affreuses! Pauvre femme ! quelle destinée ! Et puis mourir ici t nous laisser seules ! Jamais , jamais je n'oublierai ce terrible et dernier moment! son dernier adieu ! Tu ne Tas pas entendu , Yalentine !
Les deux sœurs , baignées de larmes , se jetèrent dans les bras Tune de Tautre et restèrent longtemps serrées, ne se parlant plus que par des soupirs et de tendres caresses ; puis, qaand cette émotion fut calmée, Yalentine dit doucement :
-^ Mais nous ne pouvons pas être malheureuses tant que nous serons ensemble. Tu vois que le padre Gyrillo est trè»-fier de me marier au comte de Bibar ; refuser c'est lui désobéir : et puis, nous ne nous en irons pas pour toujours ;
ON MARIAGE. tO»
nous reviendrons danï un an ou deox ; nous apporterons à dona Pepa mille belles choses qui lui feront plaisir, et de beaux ornements d'église pour Sa Révérence.
— Hélas! dit Mézélie en secouant la tète, je n^espère pas tout cela de la complaisance de don Antonio ; c'est un homme entier dans ses volontés; il a un regard si fier, si sombre. Tiens, on ne peut pas être bon avec ces yeux-là. S'il allait te traiter durement, te rendre malheureuse!
— ^Va, il m'aime et je ne crains pas les défauts de son caractère; je les dompterai.
— Tu le crois 1
Valentine releva la tête avec un petit air de coquetterie orgueilleuse, et ses doigts effilés firent le geste de soumettre au frein un cheval indocile.
— Ah ! tu crois le mener ainsi? dit Mézélie en secouant la tête.
— Oui, oui , et nous serons tous heureux.
~ Allons, dit Mézélie après un silence , puisque c'est ta volonté , puisque tu espères trouver là le bonheur , je n'ai plus rien à dire. Demain matin, quand on te demandera ta résolution, tu répondras oui.
— Et toi, Mézélie?
-<- Hoi^ je répondrai non.
MO UN HAMAG^*
. — Gomment ! ('écria Valentine , qui daas sji pensée D*avait pas séparé son mariage de celui de sa sœur , tu r^fuse^ ! Eh ! pourquoi ?
— Parce que je n'aime pas H. de Granvilie , parce qu'il y a eu lui quelque chose qui m'inspire presque de Taversion.
—Il est cependant aiioable, poli, plein d'égards pour tout le monde.
— Oui , mais il a un regard froid et perçant que je ne puis soutenir. Don Antoaio n montré ses défauts; on le» voit tout d'abord dans sa cod; versation, dans son air* M. de Granvilie se maaifeste moins et c'est ce qui m'effiraye. Nous sommes de pauvres jeunes filles ignorantes, nous nd pouvons guère juger les autres. Mais, vois-tu, il y a en uousy à défaiit d'expérience, un instinct anqsel je me fie. Non, je n'épouserai pas M. de Granvilie; msisje ne ie quitterai pfis pour cela, ma sœur, je te suivrai. Est-ce que uous pouvons nous séparer! Don Antonio souffrira que je reste dass sa viaisoa ; je tâcherai qu'il ait <ie l'amitié poui: vfkQÎ^ Je sens que je l'aimerai, moi, s'il te rend heureuse!
— Oh! eui , ^ui , oia bonne soeur ! toujours ensemble. Grois-tu que je ne renoncerais pas à épouser don Antonio s'il fallait le quitter? Jamais je n'hésiterai entre vous; toi d'abord, lui après.
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UN HARIA6E. «11
A toi la première place dans mon afiection.
— Cependant, quand il sera ton mari?...
— Mon maril mais pendant seize ans j*aurai pu me passer de son amour, j^aurai vécu heureuse saùs lui ; et toi n'as-tu pas toujours été ma sœur, ma sœur avec laquelle j'ai tout partagé !
Le lendemain , au moment de monter à cheval pour aller passer la soirée chez le curé , don An» tonio dit à son ami :
— Mon cher Paul , est-ce que vous venez avec moi?
—Pourquoi ne vous accompagnerais- je pas? répondit M. de Granville avec un froid sourire , parce que la belle Mézélie m*a refusé? mais il n*y a pas là de quoi s*étonner, ni se désespérer. Caprice de femme! cela ne m'empêchera pas de retourner chez Sa Révérence; tandis que vous ferez votre cour, heureux amant, moi je me tiendrai dans mon rôle de confident, je m'occupei^ai
ili UN MARIAGE.
de dona Pepa , du curé ; je tâcherai d'être aimable pour tout le monde, même pour cette farouche beauté qui m'a si nettement déclaré son inexorable détermination.
— Par Notre-Dame de Guadalupe! vous êtes le meilleur caractère d'homme que j'aie connu, s'écria don Antonio. A votre place, je serais irrité, furieux; je détesterais cette jeune fille, je ne voudrais plus la revoir.
— C'est que vous avez un mauvais caractère, dit tranquillement M. de Granville; moi je ne me passionne pas ainsi. Allons, mon ami, allons, Valentine vous attend : qu'elle est belle , et que vous êtes heureux !
— Ce r^fuj9 est une espèce d'affront que j'ai ressenti pouf vou3, dit le comte en s'animant d'autant plus que M. de Granville avait l'air de se réçi^ner avec plu» de tcanquillité d'âme et de générosité; je ne pardonne pas à ma future bellesœor d'avoir méçooau un homme covoie vous, nton meilleur ami; cela dérange tous mes projets, toutes mes intentions po«ir elle. Tenez, Paul, je veux qu'elle se repente de ce refus, je venu qu'elle vaus regrette ; elle ne nous saivn pas...
-r-y pense»- vous? interrompit M. de Granville, la séparer de sa SKeur, et ce serait par rap>
port à moi! non, nonl sa place est dans votre maison...
— VoBs l'y yerrez donc sans peine?
^ Sans aucune peine. Je tous ]e répète, son refus m'a causé quelque ëlonnement, j'avoue que je ne m'y attendais pas; mais je suis sans colère eoDtre elle, je n'ai pas au cœur de ressentiment. D'ailleurs , si j'éprouve quelque regret , quelque tristesse, votre bonheur, mon ami, me consolera.
M. de Granville prononça ces derniers mots arec un soupir hypocrite; mais il sourit en dedans lorsque don Antonio lui répondit d'un air convaincu :
— *Mon ami, vous avez une âme supérieure aux ^iblesses humaines; vous êtes le seul homme an monde qui me paraisse digne d'estime et de confiance. Jusqu'ici, j'avais eu des compagnons • de plaisirs, jamais d'ami. J'ai porté une secrète défiance dans toutes mes antres relations. Ces gens-là étaient pleins de mauvaises passions; je leur cachais mes afiPairds et mes maîtresses, mais je TOUS confierais à ^ous la garde de ma fortune et de ma femme.
Le visage de M. de Granville était un masque immobile, où ne se reflétait aucune des impressions de son âme. Ses yeux , d'un bleu terne , ne
«^animaient jamais, sa bouche avait toujours le même sourire, fin et froid; il était parvenu à faire taire sa physionomie comme sa boudie ; il B*y avait qu'une seule chose dont il n'était pas maître , c'étaient ces brusques mouvements du cœur qui renvoient au visage une rougeur fugitive, une pftleur soudaine ; dans ses moments de passion il changeait de couleur.
Le sentiment qu'il éprouvait pour Mézélie était le plus vif qu'une femme lui eût jamais inspiré. Son âme sèche et blasée avaii tressailli, elle s'était un moment élevée au-dessus de ses passions immondes , pour admirer dans une sorte de ravissement cette belle jeune fille. Il s'était, en quelque sorte, prosterné involontairement devant sa pureté , sa grâce fière et naive. Puis une ardente convoitise lui était venue, il avait mis audessus de tout la possession d'une telle oréature.
Sa proposition de mariage avait été tout à la fois un calcul et une démarche pleine d'entraînement. Sur le refus de Mézélie , il ne sut plus si ce qu'il avait au cœur était de l'amour ou de la haine. Mais il dissimula le coup qu'il avait reçu et la sourde rage qui le possédait ; il dissimula le vague espoir qui se mêlait à ses projets de veol^eance. Il n'était pas sûr de ce qu'il tenterait , de ce qu'il ferait, seulement il voulait ne plus quitter
Mézélie, il voulait avoir une influence quelconque sar son avenir , et compter pour quelque chose dans sa vie.
Il se consolait en songeant à la position où elle allait se trouver vis-à-vis de lui , dans cette maison qu'ils habiteraient ensemble, où ils se rencontreraient à tonte heure dans une sorte de liberté. Il comptait sur cette situation, sur sa persévérance et son habileté pour arriver à la satisfaction de ce sentiment qui était tout ensemble une sorte de désir de vengeance, une convoitise eflrénée , et un farouche besoin d'émotions nouvelles.
AARAUD. — TOBE I. 19
Hait jours plus tard, le comte de Bibar épousa Valentîne. Ce fut une grande solennité ; tous les habitants indiens et créoles s^étaient mis en babit de fête pour y assister. Cette population bigarrée se pressait à la porte de Féglise , trop petite pour la contenir. Cbacun Toulait voir la mariée, et lorsqu'après la cérémonie elle traversa Tesplaoade, appuyée au bras du comte, elle était si ravissante sous ses habits de noce que Ton cria vka sur son passage. Elle ne portait cependant qu^une simple robe de mousseline des Indes, c'était la plus belle ps^rure qu*on eût pu trouver à Àcayucan; elle n^avait ni dentelles, ni bijoux
2i0 UN MARIAGE.
à son cou et à ses bras; mais sor la double natte que formait sa riche chevelure brillait un diamant aussi beau que ceux de la couronne des reines d*Ëspagne. Don Antonio avait toujours porté à son doigt ce magnifique joyau de famille , et la veille de son mariage il Tavait donné à sa fiancée.
La journée s'écoula dans le tumulte et les joies de la noce. Le padre Cyrille avait convié toute ta belle société du pays , et le reste de ses paroissiens dansait sur Tesplanade comme les jours de réjouissance publique. Le seigneur alcade était aussi de la fête ; il semblait avoir oublié en faveur de ce mariage ses inimitiés politiques et ses préventions contre les Bibar. /
La belle mariée avait ouvert le bal avec son époux : il ne s*était pas éldgné d'elle un moment depuis qtt*il Tavait ramenée de Téglise ; on eût dit qu'il lui avait déjà fait comprendre qu*eUe était à lui, à lui seul maintenant, et qu*il souffrait impatiemment que d'autres regards que les siens s'arrêtassent sur elle. La jeune femme n'osait plus aller s'asseoir comme la veille entre sa sœur et dona Pepa ; elle leur souriait doucement et tournait sans cesse vers elles ses regards pleins d'une vague émotion:
Le padre Cyrille était radieux; son gros visage épanoui et souriant paraissait mieux dans un bai
qo'aax solennités de Téglifie. Il promenait, ayec un singulier contentement, sa soutane noire au milieu de ces habits mexicains, à peu près semblables à celui du galant barbier Figaro.
M. de Granville, assis derrière les mariés, assistait à cette fête avec une contenance Impassible ; on eût dit qu'il n'était point là pour son propre compte, et qu'il accomplissait un simple devoir de politesse et d'amitié en assistant aux noces de don Antonio : pourtant un sentiment profond d'envie, de regret et de rage lui remuait le cœur ; ses yeux suivaient la belle Mézélie avec ane âpre jalousie; il aurait donné la moitié de sa vie pour satisfaire tout ensemble son ressentiment et les désirs furieux de sa passion.
La nuit vint; alors une multitude de torches s'allumèrent à la fois et jetèrent leurs lueurs roageâtres jusqu'à l'extrémité de l'esplanade. L'orchestre joua rinforxando, les belles danseuses se penchèrent plus mollement au bras de leurs cavaliers, et la gaieté du bal , un moment ralentie, se ranima plus vive et plus bruyante.
Le vent tiède et suave frémissait dans les branches fleuries des orangers et secouait leurs bouquets blancs sur la chevelure des danseuses; la liemblante lumière des torches resplendissait jusqu'au fond de ces dômes de feuillage, et les
Mi UN HAEIAGE.
oiseaux trompés se réveillaient pour salaer le jour.
Au milieu de toute celle joie, il y avait pourtant deux personnes dont le cœur était triste jusqu*à la mort: c*étaient dona Pepa et Mézélie. Elles suivaient Yalentine d'un regard inquiet et n^osaient se communiquer les pensées qui les préoccupaient.
Mézélie profita d*un moment de tumulte poar sortir de ce cercle où tourbillonnaient les danseurs. Il faisait sombre , tout était muet, endormi hors de cette enceinte. La jeune fille traversa la maison dont toutes les portes étaient ouvertes, et elle alla s'asseoir au fond du petit jardin qui était sous les fenêtres de dona Pepa. De cet endroit on entendait encore le bruit de la fête , et Ton apercevait au delà du toit la cime illuminée des arbres; mais tout était sombre et silencieux autour de Mézélie, elle était là, seule, avec le vieux Pouf qui Tavait suivie et s'était couché à ses pieds.
Depuis quelques heures elle sentait avec un horrible serrement de cœur que sa destinée venait de se séparer de celle de Yalentine. Leur étroite union , leur intimité de tous les moments se trouvait tout à coup brisée, un étranger s*était placé entre elles; Mézélie restait seule matntenaot.
UN HARUGE. St5
Elle éproo^ait déjà le vide y les profonds regrets , le douloureux ennui que cause une affeclion dont les habitudes sont 8iid)itement rompues.
Mézélie était là depuis un moment perdue dans ses tristes pensées, lorsqu'elle yit entrer dans la maison sa sœur appuyée au bras de don Antonio. Tous deux fuyaient aussr le bruit du bal; ils s'accoudèrent au balcon d'une salle basse qui donnait dans le jardin , et don Antonio dit après un silence:
— Vous êtes triste, Valentine.
— Hélas ! mon Dieu , répondit la jeune femme, vous voûtez partir demain... j'avais espéré que nous resterions encore quelques jours ici.
— C'est donc avec regret que vous allez me suivre? interrompit le comte avec quelque amertume; j'avais compté sur d'autres sentiments de votre part.
Il y eut encore un silence , puis Valentine dit d'une voix timide :
— Seigneur, ne retournons-nous pas au bal ?
— Non, répondit-il en l'entourant de son bras , je vais t'emmener au rancho,
— Oh! ciel, s'écria-l-elle tremblante, éperdue, je vous en supplie, seigneur, laissez-moi aller un moment près de ma sœur et de dona Pepa, un seul moment!...
tu Vn MARIAGE.
11 ne lui ré|>ondit pas et rentratna avec une sorte de violence, et elle le soivît en répétant (I*une voix étoaffée :
— Ma sœur ! tous ne voulez donc pas que j*embrasse ce soir ma sœur ? Cest la première fois que nous nous quittons depuis que nous sommes au monde!., hélas! ma sœur, ma sœur!
Mézélie s*était levée; mais un sentiment instinctif de crainte et de pudeur Tavait reteuae. Elle écoutait, pâle et tremblante, cet^ voix, ces prières, les paroles de don Antonio, et elle se rappelait Thistoire de la dernière comtesse de Bibar.
La même nuit Hézélie veillait dans la chambre de dona Pepa. Don Antonio était monté à cheval , etprenant sa femme en crottpe,il Tavait emmenée ao rancho sans suite et sans escorte. Cette espèce d'enlèvement avait fait Qnir le bal à minuit,
Mézélie était agenouillée à côté de dona Pepa , devant une image de Notre-Dame de Guadalupe , et au lieu de prier elle pleurait avec une profonde amertume; son âme était frappée de fanestes pressentiments; elle songeait avec effroi au monde qui s'ouvrait devant elle, à cette maison étrangère où elle allait suivre sa sœur , à
tt6 UN MARIAGE.
cet homme doqnel elles dépendaient mainteDant toutes deox. La protection qu*il lui promettait la remplissait de crainte, et elle murmurait eo tournant ses grands yeux tristes vers dona Pepa :
— Oh ! mama , nous allons vous quitter; estce possible? mon Dieu !
Dona Pepa avait une de ces âmes fières et silencieuses dont les douleurs ne se manifestent pas. L*expression mélancolique de son visage révélait seule quelles peines avaient dévoré sa vie ; jamais elle n^avait parlé à personne de ses longues souffrances ; quand elle sentait son cœar trop plein , elle allait à Téglise et pleurait detant Dieu. Cependant , elle ne put contenir sa douleur en voyant celle de Hézélie ; les larmes la gagnèrent.
— Chère, chère enfant, dit-elle en retenant dans ses bras la jeune fille éplorée, ceci est la dernière épreuve que Dieu me gardait. Il faut donc nous quitter ! don Antonio veut partir demain.
— Âh! mama, il nous laissera peut-être encore un jour , un seul jour ensemble. Je ne sais ce que j'éprouve, mais ce que tout le monde appelle le bonheur de Yalentine, me cause uo grand chagrin; hier, avant-hier, tous les jours de notre vie nous avons été ensemble sans jamais
nous quitter, et ce soir, hélas!... ma sœur! ma sœur!
— Demain ta la retrouyeras, dit dona Pepa d*Qn accent doax et mélancolique, son mariage ne te sépare pas d'elle entièrement, tu t'habitueras à voir don Antonio entre vous deux...
— Âh! non, non, marna; je sens bien que tout notre bonheur est fini , le mien , au moins. Comme notre vie a changé en quelques jours ! que de peines! Âh! si Yalentine avait voulu me eroire, nous serions restées ici, près de vous...
— Elle a agi sagement selon les idées du monde; elle est riche, elle porte un beau nom à présent, et toi, Mézélie, tu feras aussi sans doute quelque grand mariage.
— Un mariage comme celui de ma sœur?
jamais, jamais, mama! je serais bien malheureuse à la place de Yalentine.
— Enfant! dit dona Pepa en la regardant, fixement, ton cœur a donc une bien grande ambition de bonheur? tu veux donc aimer d'amour celui que tu épouseras?
— Oui, répondit-elle naïvement.
— Hais te figures-tu seulement ce que c'est que l'amour?
-— Je ne sais; mais il me semble que si un honnête homme venait à m'aimer, quil fût bon
«8 UN MARIAGK.
pour mot, qu'il s'attirât ma confiance par nés procédés, alors moi aussi je pourrais Taimer, après ravoir tu longtemps et m'ôtre habituée à luL..
•^ L'aimer comme tu m'aimes, conme ta aimes ta sceur?
— Oh! non , jamais autant, marna I Dona Pepa secoua la tète avec un sourire.
— Enfant , dit^lle > tu t'abuses étrangement; que Dieu garde ta sainte innocence! qu'il te préserve des passions que tu ne comprends pas encore!
Écoute. KpriiHiUe aprë» un sileiicc, pe.têtre as-tu mal fait de refuser M. de Granvilie; ce mariage aurait assuré tout ton avenir; ta te serais habituée à ton mari, et, j*en suis sôre, bien que tu n'eusses point d'amour poor lui, ta aurais été une honnête femme ; ton attachemeot à tes devoirs t'aurait préservée*
— Mama , je ne vous comprends pas, dit Mézélie , en levant sur elle ses yeux limpides et doux, que craignez-vous pour moi ?
— - Je crains ton inexpérience et les penchants de ton coeur; tu vas entrer dans le monde sans autre guide qu'une enfant comme toi. Tu es belle; il y aura des hommes qui <^rcheront à se foire aimer de toi sans autre but peut-être que la satis-
UN MiEUGE. n9
faction de leore détestables pasÂooi. Ils essaye* roDt de te tenter ; ils feront Toffice du démon qui noQ8 attaqué atec nos propres faiblesses et nous flatte pour perdre notre âme; mais tu crains Dieu , Mézélie, et ta te souviens des dernières paroles de ta mère !
— Oui , je m*en souviens, dit la jeune fille en élevant vers le ciel un regard fervent ; ma mère me voit et me protège. G*est elle qui n'a pas voala que j'épousasse M< deGranville. Je me sois mise en prière pour qu'elle inspirât ma réso^ lutioo » et une voix secrète a dit non au fond de mon cœur ; je loi ai obéi.
--- Ici, tu étais libre, ma fille; mais seras-tu toujours maîtresse de toi dans Tespèce de dépen* dance où tu vas vivre? Que ferais-tu, Méxélie, û ton beau-frère se croyait un jour le droit de te marier à son gré , s'il voulait te donner â M. de Granville î
Mézclie releva la tète , et dit avec une fermeté
triste:
'-'Je n'obéirais pas, non, je n'obéirais pas; je sais pourtant quelles obligations je vais avoir au comte de Bibar. Ah ! marna , qu'il m'en coûte d'accepter d'autres bienfaits que les vôtres! c'est à présent que je sens ma pauvreté. Ici je ne songeais pas à tout cela ; nous avons vécu sous vos
TOBB I. 20 V
•30 ON MAEIAGE.
yeux comme vos enfants ayec des cœors pleins d*amoar et de reconnaissance; nous vons devions tout, et cette dépendance ne nous a jamais humiliées; mais à présent le pain de cet étranger va me sembler une aumône : il est le mari de ma sœur: mais il ne me doit rien à moi.
— Tues fière» Mézélie, dit donaPepa. avec une satisfaction grave, c*e8t bien; je le savais. €*est cette dignité de sentiments qui nous soutient, nqus autres pauvres femmes , contre Torgueil et le despotisme des hommes, et qui nous donne la force de cacher les blessures de notre cœur. Ne t'humilie jamais devant personne, ni devant toi-même; que ceci soit la règle de ta conduite. C*est ainsi que j'ai agi, et je ne m'en repens pas, quoique ma vie ait été malheureuse.
— Vous avez donc éprouvé de grandes peines, vous aussi, mama?
— Oui, j'ai beaucoup souffert et Dieu seul m'a consolée, répondit dona Pepa d^une Toix sourde.
Et, après un silence, elle reprit en arrêtant sur la jeune fille ses yeux pleins de douleur : J'ai été jeune aussi, mon en&nt; et alors, je voulais comme toi épouser qui j'aimerais; j'eusse refusé la main du roi d'Espagne si mon cœur ne m'edt rien dit pour lui; pendant longtemps personne
ON MABUGB. »31
ne sot me plaire ; mais enfin , un jour j*ainiai » sans ie vouloir, sans le savoir, un homme audessous de moi...
— Uu métis! 8*écria Mézélie.
-—Oui, mon enfant, un métis; il était jeune, il était beau, il était riche , il avait tout, hors la noblesse; je dus sacrifier mon amour à Torgueil de mon sang; je Tai fait. Celui que j*aimais est parti , il m'a oubliée; mois je suis restée ici avec tous ces souvenirs et je n*ai jamais pleuré devant personne; voilà quelle a été ma vie.
—Et quelle a été la récompense d'un si grand sacrifice? demanda la jeune fille.
— Je la trouverai là-haut, répondit donaPepa en montrant le ciel , et ici-bas j'aurai vécu hooorée, sinon heureuse.
Héiélie baissa la tète et serra silencieusement les mains de dona Pepa; cette résignation, cette longue douleur qui n'avait d'autre consolation que l'orgueil et les espérances de l'autre vie, lui causaient une compassion profonde. Puis revenant à ses propres peines , elle se reprit à pleurer amèrement.
Dona Pepa s'était levée pour prendre, dans une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du uiur, un coffret de bois de cèdre curieusement ouvragé.
iM UN MABIAGfi.
Tiens, dit-elle en le meltant sur les genoux de Mézélie, voici ce que je voulais partager un jour entre toi et ta sœur. Ce sont des bijoux de fanille que je n'ai jamais portés. Valentine est riche à présent, elle n'en a que faire , garde-les pour t*en parer en souvenir de moi le jour de ton mariage ; ou bien si quelque jour ton beau^firère te fai^it comprendre que tu lui es à chaîne, vends-les, et avec l'argent que tu en retireras tâche de te créer un moyen d'existence. Ce ne serait pas assez pour te donner une position aisée, il te faudrait travailler, mais il n'y a point de honte à gagner sa vie; que Dieu t'aide, mon enfant; qu'il te ramène vers nous si tu es malheureuse !
Mézélie jeta ses deux bras au cou de dona Pepa et ne put lui répondre que par de muets sanglots. Elles restèrent ainsi longtemps ne se parlant plus et plongées dans une morne affliction. Cependant une faible lueur blanchissait l'horizon , et le coq perché sur le toit de paille d'une case voisine chanta deux fois.
— Hélas! voici le jour, le jour de notre sépa-, ration, dit dona Pepa en tournant la télé du côté de la fenêtre entr'ouverte.
Mézélie se releva et prit sa mante. Dona Pepa comprit où la jeune fille voulait aller, seule, dire un dernier adieu, et elle descendit pour lui ouvrir
la porte de la maison. Le sol était jonché de fleurs flétries, les torches renversées fumaient encore, et les guirlandes de feuillage détachées par le vent du matin se balançaient au-dessus de l'orchestre muet. Mézélie détourna la vue de ces débris, et avant de traverser Fesplanade^ elle jeta un long regard sur le chemin du rancho.
En ce moment , il lui sembla qu'une ombre se levait contre les murs blancs de la maison : Pouf qui la suivait gronda sourdement ; elle hésita une minute , puis rassurée par la clarté naissante du jour, elle prit le sentier qui menait au cimetière.
Hézélie s^agenouilla sur rhamide gazon qai couvrait les restes d'une sainte ; jamais elle n'avait approché de cette tombe sans une émotion pleine de tristesse et de recueillement. En ce moment où elle y venait pour la dernière fois, elle aurait voulu prier, mais elle ne le pouvait, et un long cri de douleur s'élevait seul de son cœur désolé. Pâle, anéantie, elle arrêta ses yeux noyés de larmes sur la croix de roseaux qui marquait la place où reposait F^ouise d'Effanges,et elle étendit les bras en appelant sa mère avec de longs gémissements.
Le bruit du vent dans le feuillage sonore des
296 UN UARIAGC.
cocotiers semblait une voix plaintive qui s'unissait à la voix de Mézélie , et lui répondait d'en haut. L'heure, le silence de ce funèbre lieu, Taspect de cette tombe agirent violemment sur l'imagination de la jeune fille. Ses sens fatigaés ne transmettaient plus à son esprit aucune perception nette; elle ^tomba dans une sorte de défaillance, les objets extérieurs s'effacèrent peu à peu devant ses yeux entr'ou verts; elle cessa de voir et d'entendre; son âme seule veillait comme une lampe cachée dans un tombeau.
Alors elle eut un rêve , une vision, il lui sembla que la terre se mouvait sous elle , et qu à travers les couches profondes de ce sol funèbre elle voyait sa mère ensevelie dans son linceul. Elle reconnut ce pâle visage qui lui avait tant de fois souri, ces mains frêles qui la caressaient, et ces longs cheveux qui tombaient sur elle comoi^ ua voile quand sa mère se penchait pour l'embrasser à son réveil. Ce fantôme, d'abord immobile, ouvrit leà yeux, ses bras se soulevèrent et ses lèvres blanches murmurèrent ces mots : Mézélie! Mézélie! adieu ! personne ne viendra plus sur cette tombe délaissée; je reste seule ici I...
Mais celte voix était faible comme le souffle éloigné du veut , elle s'éteignit dans de profonds soupirs et il sembla que la terre se refermaii.
UN MARliGE. «S7
Mézélie était tombée évanouîe anr le gazon.
Quand la jeune fille reprit sea sens, Ponf aboyait avec foreur à ses côtés, et M. de Granville était debout devant elle. Une faible ronge«r reuHMita à ses joues; elle se souleva en portant les deux mains à son front comme quelqu*un qui s'éveille brusquement au milieu d*un songe pénible, et elle dit d*un accent plaintif:
— Mon Dieu ! je suis vivante !
Puis toutes ses facultés revinrent à la fois; elle revit le ciel resplendissant des premiers rayons du jour, la croix funèbre, les hauts cocotiers dont le feuillage frémissait sur sa tète , elle reconnut M. de Granville. La présence de cet étranger en UD pareil lieu et en un pareil moment lui causa une impression indéfinissable d'étonnement et de crainte. Elle baissa la vue devant lui, car les douleurs vraies et profondesont une sorte de pudeur qui les fait se taire en présence des indifférents. Mézélie fit sur elle-même un effort violent, elle se releva morne, silencieuse; elle ne pleurait plus , elle priait mentalement les yeux fixés sur la croix ; puis elle cueillit une branche des jasmins roses qui grimpaient au troue des cocotiers et s'éloigna lentement sans regarder M. de Granville.
— Mademoiselle, dit-il , en la rejoignant avec
un mouvemeni emporté qui démentail le calme de sa. physionomie et de ses paroles, mademoiselle» vous pouvez à peine vous soutenir; n'accepterez-vous pas mon bras?
Elle refusa du geste. Us étaient en ce moment à rentrée du cimetière.
— Reposez-vous du moins un moment ici, reprit M. de Granville, vous n'êtes pas bien. Quelle imprudence de sortir seule ainsi pour venir dans un si triste lieu : mais je veillais de loin sur vous.
— Je voulais remplir ce dernier devoir sans témoins, répondit elle en pressant le pas, d'ailleurs je n*avais rien à craindre.
— Vous croyez! répliqua M. de Granville arec un geste ironique, en ce cas j'ai été indiscret, importun; cependant, seule à cette heure dans un endroit écarté, vous pouviez être rencontrée, insultée, on pouvait vous faire peur.
— Eh! qui donc? Seigneur, mon Dieu! ditelle étonnée ; je connais tout le monde ici , et je puis aller partout la nuit comme le jour, sans que personne veuille me faire apcun mal.
— Vous avez été effrayée pourtant en me voyant devant vous , observa froidement M. de Granville ; en effet, je suis un étranger, un homme que vous craignez, que vous haïssez peut-être...
— Moi, monsieur, interrompit-elle, quel reproche ! je ne sais ce que c*est que la haine , et vous n*avez rien fait pour m'inspirer un tel sentinKmP; pourquoi me parlez-vous ainsi?
— Vous me craignez , au moins.
Elle secoua faiblement la tête.
— Oh! je ne me méprends pas à ce que je V008 inspire, reprit-il en s'animant; j*ai vu jasqu'an fond de votre cœur; j*ai vu votre aversion, votre dédain pour moi... Ehl ne les avez- TOUS pas assez manifestés par votre refus?..
— Monsieur, interrompit Mézélie effrayée, Dieu me garde d*avoir rien dit, rien fait, qui pût ?OQS offenser. Ne me supposez pas des intentions que je n*ai jamais eues.
M. de Granville s*arréla , et la retenant d*un geste presque impérieux , il lui dit en la regardant fixement et en appuyant sur les mots :
— Tant mieux pour tous deux si cette assurance est franche. Il faut pourtant que je vous parle encore librement, sans témoin, et peut-être de longtemps ne le pounrai-je plus : asseyez- vous ici un moment.
il y avait dans Tair et les paroles de cet homme une sorte d>ntorité que subissait généralement son entourage, c*était celle d*un esprit hardi, rusé, d'un caractère sans faiblesse et d*une âme
«40 OH HAKIAGK.
violente. Héiétie «Tait trop d'inexpérieaee ponr le comprendre, mais elle le eraignait d'instinct.
— Monnenr» dit-elle , en essayant de ponrsnivre son chemin quoiqu'elle sentit ses jambes fléchir et sa ifue se troobler, je ne pois vous parler à présent... je ne sais oe que j'ai... je tous entends à peine... mon Diea ! qae je soufiire !
En effet, elle pâlissait ex avançait instinctivement les mains comme pour diercher un appoi. Elle fit encore quelques pas; puis d'elle-même et vaincue par un horrible malaise , elle s'assit au bord du sentier et resta là le front appoyé sur ses deux mains.
Les fiicnltës de son esprit, un moment ranimées, étaient épuisées comme ses forces physiques. Elle ne savait plus si elle veillait , oo si elle était sous l'influence d'un rêve douloureux. Son imagination tronblée lui retraçait toutes les hallucinations qu'elle avait eues pendant son évanouissement; elle n'avait plus la conscience des faits réels ni du temps écoulé ; sa mémoire et sa raison ne la servaient qu'imparfaitement, et les paroles de M. de Granville ne frappaient plus son oreille que comme un sourd bourdonnement. Peu à peu cependant elle revint de cette défaillance , et elle repoussa avec une faible exclamation la main que M. de Granville avançait vers elle.
UN MARUCE. «41
Abrs il s'assît à ses edtés et dit amèrement :
— Voilà les femmes, poartanti elles se plaignent de notre égoîsme , de nos maoTaises pasftons, et elles font toat ce qu*il faut pour les exciter. Sans antre motif que leur caprice, elles nous attirent on nous repoussent» et elles prétendent nous faire impunément subir toutes les inconséqnenees de leur cœur. Vous refusez de m*écottter, mademoiselle; vous tons détournez pour éviter jusqu'à mes regards, et pourtant j*ai d*abord pu croire que vous m'aviez accordé quel* que préférence. M'entendez^vous, Mézélie?
Elle releva la tâe d'un air étonné.
— Oui , reprit M. de Granville , il n'y a pas si longtemps de ceci, il y a quelques jours à peine, voua ne pouvez pas feindre de l'avoir oublié. Quand je vous parlais vous m'écoutiez avec une émotion attentive, nos entretiens vous plaisaient, et vous étiez mécontente quand dona Pepa venait les interrompre.
— C'est que je vous écoutais parler français, répondit*-elle ingénaroent.
— Ah! je comprends, c'était un souvenir, nne réminiscence , et je suis an maladroit de m'y être trompé. G^est un malhenr pour tous deux, Mézélie.
— Âhl monsieur, que dites-voas! s'écriat-elle effrayée, vous me menacez!...
TOBE I. 31
— Non , mais je veax vous faire compreadre votre position vis-à-vis de moi, répondit-il froidement. Je vous aime . encore , mademoiselle, après votre refus; ce n'est peut-être ni votre faute ni la mienne: vous avez, sans le vouloir, allumé cette passion , et mille raisons que j'avais pour la combattre ont été impuissantes contre elle; cela se passe presque toujours ainsi. Parce que je ne me suis pas plaint, parce que je n*ai témoigné ni dépit ni tristesse, vous avez cru que tout était fini et que nous pourrions vivre sur le pied d'une politesse indififérente, comme s'il n'eût jamais été question de rien entre nous: vous vous êtes trompée. Nous , indifférents l'un à l'autre , jamais ! il faudra que votre cœur prenne un parti, qu'il m'aime ou me haïsse; comprenez-vous cela?
— Non, monsieur, répondit-elle avec accablement; non, je ne vous comprends pas!
M. de Granville la considéra un moment avec des yeux ardents et sombres. Il y avait en lui quelque chose du réprouvé qui élève ses yeux vers le ciel et envie la sainte innocence des anges ; puis il dit avec une sourde passion : — Que cette nuit a été affreuse, Mézélie ! vous ne pouvez comprendre quelles pensées me dévoraient et ce que j'ai souffert. Je suis resté sous
votre iieiiétre; j*avais vu Theureax don Antonio emmener votre sœur, et je pensais que moi aussi f aurais pu vous emporter ainsi à travers la forêt comme la plus belle proie qui ait jamais été livrée à Tamour d*un homme! J*ai rôdé jusqu'à Taube autour de la maison , je ne pouvais m'éloigner de vous. Vous veilliez, Mézélie^vous parliez avec dona Pepa; je voyais votre fenêtre. J'étais là, derrière vous, quand vous êtes sortie, et je vous ai suivie de loin ; je suis entré dans le cimetière avec vous ; je vous ai vue tomber pâle, sans mouvenaent, comme morte sur le gazon...
II s'interrompit et regarda avec une expression indéfinissable le vieux Pouf qui reposait aux pieds de sa maîtresse; puis il reprit : Vous avez là un fidèle gardien; il vous laisserait mourir sans permettre qu'on approchât pour vous porter secours!....
Mézélie frissonna et serra dans ses mains la léte du chien qui s'appuyait sur ses genoux. Elle ne se rendait pas compte de ses impressions; mais ces paroles d'amour l'irritaient davantage que des paroles jde haine et de menace.
-- Monsieur, je n'aurais pas dû entendre tout ceci, dit-elle d'une voix faible, mais avec un regard où il était aisé de démêler un énergique reproche ; vous m'y avez contrainte ! Quels droits
«U UN MABIàGE.
avez-vous donc sur moi? aucun. Je ne veux plas que vous me parliez ainsi; à cette condition j*oubIierai ce que tous venez de me dire. Ne me suivez pas, monsieur; je n*ai pas besoin de votre secours , je suis bien , je puis m*en aller seole.
Elle se leva , et lui fit encore signe de la main avec une sorte d'autorité ; puis elle s*éloigna lentement. Dona Pepa venait au-devant d'elle, tontes deux entrèrent dans l'église.
M. de Granville était resté à la même place, il suivait Mézélie d'un regard fixe, et murmurait avec un sourire amer : Va ! tu peux être fière et dédaigneuse I tu peux me parler comme à un sot capable de tenir compte des reproches et de la résistance d'une femme; mais vienne l'occasion, et tu me retrouveras !
Deax heures plas tard, une nombreuse cavalcade, à la tète de laquelle était le curé, arriva au raneho. M. de Granville j était déjà. Ce fut loi qui reçut cérémonieusement tout ce monde , tandis que les mariés ne paraissaient pas encore.
Don Antonio fit prier dona Pepa et sa bellesœur d'entrer dans sa chambre où sa femme les attendait. Valentine était bien différente de la jeune fille qui , la veille , était si resplendissante d'oi^ueil et de bonheur. Elle baissait la vue «et sa bouche pâlie ne souriait plus; on eût dit que cette blonde tète pliait sous un joug déjà trop lourd.
246 UN MàRUGE.
Mézélie , le cœur palpitant d'une joie craintive, se jeta dans les bras de sa sœur, sans oser la regarder, et dit d'une voix émue :
— Enfin , nous voilà encore ensemble ! Il me semble que cette séparation a duré un an et non pas une nuit. Yalentine! ma chère Valenttne!
La jeune femme serra les mains de sa sœur dans ses mains froides et tremblantes, et se penchant vers elle poqr Tembrasser , elle lai dit tout bas :
— Ne te marie pas, Mézélie!
— Qu'est-ce donc, mon âme? dit don Antonio en les séparant : vous avez les larmes aux yeux; prenez garde , je vais croire que vous éprouvez des regrets.
— Oh ! non , non ! répondit-elle en essayant de sourire; mais elle ne put se contraindre, et fondit en larmes.
— Voilà comment vous m*aimez I s'écria don Antonio avec une sourde colère; sur mon âme, je vous remercie de me le faire connaître ! Ceci est du moins de la franchise.
— Seigneur don Antonio , s'écria dona Pepa consternée , que s'est-il donc passé?
— Je ne dois compte à personne des caprices de ma femme, répondit-il sèchement.
— Mama, dit alors Valentine en retenant ses
ON MABUGE. *(''
larmes, c*est qu'il faut vous quitter aujourd'hui. Je me suis mise à genoux pour obtenir un délai... c'est si affreux de vous quitter !
— Puisqu'il le faut, ma fille! dit dona Papa en regardant don Antonio d*un air de reproche et de résignation.
Mézélie s'était rapprochée de son beau-frère, elle allait lui parler , mais un sentiment de fierté craintive la retint; elle redoutait de demander une grâce à, cet homme dont la protection lui pesait déjà.
~ Il est temps que ceci finisse, dit impérieusement don Antonio; Valentine, vous allez faire vos adieux à tout ce monde qui vous attend ; nous partirons dans une heure.
Valentine se releva brusquement; comme toutes les femmes d'une nature faible et emportée, elle avait des moments de résistance aveugle, de volonté opiniâtre.
— Don Antonio, s*écria-t-elle, vous n'êtes pas généreux, vous n'êtes pas juste, vous abusez de votre droit ! Croyez-vous donc vous faire aimer en me traitant ainsi? Ah! vous m'avez déjà trop fait sentir que vous êtes mon maître. Quoi ! je ne dois plus avoir d'autres volontés que les vôtres, je ne dois plus voir que vous seul en ce monde ! Vous êtes jaloux de tous ceux que j'aime I Vous
Si8 UN MARIAGE.
me faites pleurer par vos reproches et yos eoipor* temepts ! Quel amour que le vôtre I grand Dieo ! Je ne le comprends que depuis quelques lienres, et j'ai regret, oui, sache^le bien, j'ai r^^t d'être votre femme !
— Tais-toi, Yalentine, tais-toi! s'écria dooa Pepa effrayée; ce que tu dis là , tu ne le penses pas...
— Elle le pense, interrompit don Antonio avec une froide colère; seulement, elle n'avait pas osé me le dire cette nuit. Sortez , je veux être seul avec elle.
DonaPepa entraîna Mézélie dans le petit jardin qui s'étendait derrière le rancho.
— Eh bien! dit Mézélie avec une profonde douleur, mes pressentiments ne me trompaient pas. Déjà Valentine se repent. Voyez à quoi elle a sacrifié sa liberté, notre bonheur à tons! et nous allons partir !
-^ Veille sur ta sœur, sois sa providence visible, dit dona Pepa, Dieu lui a préparé peut-être de grandes épreuves. Seigneur, protégez ces enfants que vous m'aviez données!
On préparait tout pour le départ; déjà les mules étaient chargées du bagage des voyageurs, et l'on sellait les chevaux.
— Le moment de notre séparation est venu,
dit dona Pepa avec une fermeté qae démentaient les larmes qni roulaient dans ses yeux ; je sais que tu ne m'oublieras pas, Méaélie, et je te recommande à Dieu.
— Priez-le pour nous, marna! murmura la jeune fille étouffe par ses sanglots, et quelquefois allez au dmetière. Je vous laisse le pauvre Pouf... c'est comme un ami! Quand il mourra , faites qu'on Tenterre aux pieds de notre mère...
Elles ne se dirent plus rien ; leurs regards et la pression de leurs mains unies exprimaient mieux que les paroles la douleur de ces derniers adieux.
Au bout d'une heure tout était prêt : don Antonio, debout à la porte du ràncko, tenait sa femme par la main , et recevait les adieux et les compliments de tous ceux qui , la veille , avaient dansé à ses noces. Le padre Cyrille donnait sa bénédiction à tout le monde d'un air attendri , et avait Tair de regretter qu'une si joyeuse fête eût un tel lendemain.
Dona Pepa s'approcha la dernière, elle serra la triste mariée dans ses bras, et lui dit à voix basse:
— Valentine, ton devoir est d'aimer don Antonio et de lui obéir... Veille sur toi; crains sa jalousie ; évite jusqu'à l'apparence d'une faute...
Valentine , souviens-toi de la deniiëre comtesse de Bibar I
M. de Granville fit avancer lui-même le cberal que devait monter Mézélie, et lui présentant rétrier, il dit à demi-voix :
— Allons! pendant cette longue route, c'est moi qui vais être votre écuyer, comme le jour de notre première rencontre , quand nous avons traversé la forêt; voyez où ce hasard vous a conduite.
— Â la perte de ma tranquillité, de tout mon bonheur, pensa la jeune fille en jetant derrière elle un regard désolé , allons !
Environ deux mois plus tard la Santa Maria del Carmen, où les voyageurs s'étaient emtar* qués à la Yera-Gruz, mouillait au port de la Havane. C'était le matin, au soleil levant; l'artillerie des forts répondait au s^lut d'un bâtiment de guerre qui entrait en rade, les cloches caril« lonnaient à toutes les églises pour annoncer la première messe, et la multitude affairée commençait à se répandre le long des quais où éiaient amarrés des vaisseaux venus de toutes les ]iarties du monde.
Au delà de ce centre de mouvement et d'ac* tmté, la ville semblait encore endormie; per-
951 UN «ARUGE.
sonne ne pssait dans les mes iiordées de musons basses doni les toits en terrasse ressemblaient à de petits parterres couverts de fleors. Un nuage de fumée blenâtre flottait au-dessus de ces jardins aériens; c'était le souffle de la cité, Thaleine de cette grande agglomération de créatures vivantes.
Les deux sœurs, debout et immobiles sur le pont , regardaient avec une curiosité pleine d'étonnement ces lieux où elles allaient vivre; c'était un monde nouveau qui s*ouvrait devaDt elles , et au milieu duquel elles arrivaient déjà inquiètes de Tavenir et frappées de tristes pressentiments.
Valentine n'était plus cette enfant vive et rieuse qui avait une si grande confiance en soo bonheur ; elle ne s'avançait plus , comme nagaère, le regard fier et joyeax , la bouche souriante ; sa contenance était comme accablée ; elle s'appuyait ct*aintive au bras de son mari , du maître qu'elle s'était donné, et l'on sentait peser sur cette jeune tète un jong si lourd qu'elle restait dcssois immobile et courbée jusqu'il terre.
Mézélie se tenait à l'écart , les yeux fixés au rivage; de temps en temps, elle se tournait vers sa sœur et lui souriait silenciensement ; c'était le seul témoignage qu'elles osassent maintenant se permettre : le comte était jaloux, jaloux de cette
IHI HâBMGei m
andiéprefonde, enraeiâée, forte oomne la vi« que les deox sœurt re^^vrent ensemble. U sentaii, avec un affreux dépit. « qvCiX n*éiait pas le pfeniei dans le cœur de Valentine, il s'ÎAdignaîti de celle ]iréli^reBce qui se révélait daos diacpie etrcx>nstaoce de la ¥Îe iniime, et il metliiitun floin inquiet et eoptânuel à séparer la jeune femoM de la jeune fille ; elles ne s*étaienc point quittées , et pouriaot e&les n'étaient plus ensemble depuis le jour que Yalentine était devenue la comtesse dé Bibar.
L'moar défiait, jaloux,. despotîi^ de son mari, veillait nuit et jour sur la jeune femme^ et Mécél» vivait seule et navrée de obagrin, en fiiee de cette union* Elle se trourail ainsi natvh rellement placée dans une aorte, de télie^lHtÔte perpétuel avec M. de Granville ; mais peadant ce long voyage, il n'avait pas profité de cette position autaiit que la jeune: fille aurait pu le craindre; .H. s'était jamais eeul av«a elle;- une jeune: métisse, que dona Pepa avait: donnée à Méxélie le jour du départ, était continueliemeat entre eux. il aurait pu cependant dire darant elle tout ce qu'il aurait voulu en fimu^îs^ eaf Frasqmta n'entendait que l'eapagneft; mail il ne aemUait poa se soucier de celte devi^liberté« Il passait des journées entières sans adresser la
AHRAUD. — TOXB T. 33
flM OH N&aiàGB;
pérole à Héiélie , il ne eherehût pas à. se ra|iprodier d'elle; son regard seul la suivait avec wie expuessioii indéfinissable de sollîcitade et de sourde irritation.
. Frasquila était • comme ' Tombre de sa. mattresse; le jour elle se tenait derrière elle, silencieiwe et attentive an nioifidre signe; la nuit, elle dormait à ses pieds, i hès qme la Santa Maria del Carmen eot jeté Tancre, les canots Tabordèrent pour venir prendre les voyageurs. Le comte de Bibar ne voalat pas dëscMjdve à terre: avant d'avoir envoyé ses pudres aui geiis de sa nsaison.
I Une heure après, la jeune comtesse travosait k: ville dans une • voiture ^ élégante , et ^ le. cœur palpitant, le regard timide, mais ranimée par tine orgueilleuse joie, elle entrait dans le magnifique bétel: du conAe de Sibar.
' --4 Ah l S'écria- t-«Ue éblouie , c'est: un palais ! '. .«-^ C'est une prmon ! peiisa.Méaélie. i. En effet , il y avait . des grimages à . toutes ks fenêtres qui/donnaient sur .la rue, et la. porte était clouée en fer comme celle d*nne citadelle. Tout :è^. ne lessemblait. guère 4 la maison du euréd^AcayÀeaj^où il »'j avait, ni serrures, ni ÎK»lèts; étitfu'unriloquet dei bois ^ferm^tila nuit commeie jour;
UBi. MAEUGE. «ttS
Le corps de iogîs. prîhci|MÎl avait Taspect d'un monastère» sesijfoatre ailes fermaient' un carré loag autour d'nu jardin silencieux, et sombre comme H préau d'un couvent; iL n'y avait qu'on étage apipu]fé sur de lar^s arcades qui formaient- une galerie couverte dans laquelle s'ouvraient . les appartements du rez-de-chaussée. L'architecture de cette espèce de cloître était mesquine , mais la nature y avait ajouté une élégante ornemenla* tion» de belles plantes grimpantes: s'enroulaient autour des piliers et formaient au sommet de gracieux chapiteaux ; leurs légères guirlandes décoraient le cintre et jetaient un bouquet-sur chaque pierre. Une douce fraîcheur régnait sous ces voûtes où jamais ne dardait un r^yon de soleil ; tout y était, calme , embaumé , plein d'une molle lumière comme dans les: palais- arabes de l'Alhambra et do Général if.
I>aD Antonio conduisit sa femme à travers une double baie d'esclaves et de domestiques, jusque dans une grande salle au fond de la galerio-; tout y était d'un luxe éblouissant : au delà il yavait une seconde pièce plus petite et assez semblable à une chapelle ; les fenêtres en étaient lrès<élevées, et le jour qui venait d'en haut éclairait quelques bons tableaux de l'école espagnole; une lampie d'ai^ent était suspendue à ta voûte; la
IM OH MARUGB^
toilette , couverte de pièces d'orfëvfsrie » atait aacez Tatr du trésor de quelque madooe; mais à la p\MB de l'autel , il y avait un lit autour duquel ffetonbâtt une légère gaze.
*-^ Voici notre chambre, madame, dit don Antonio, en faisant asseoir sa femme, la trouvavous bien ornée et de voire godt?
-- Oh 1 oui, seigneur, répondit-elle avec on eoupir, que de richesses!
Elle jeta un coup d'œii sur les miroirs, sur les cadres dorés, sur les rideaui de soie qui retomèaient devant les fenêtres ; puis elle ajouta :
— ^ Mais il fait un peu sombre ici , et puis ces ^ades figures qui semblent poètes à sortir des tableaux me feront peur le soir.
^^ Peur ! dit don Antonio en souriant ; mais je sOrai. toujours là, je ne vous laisserai jamais seule , mon âme.
Quatre roulàtresâes parurent eu ce moment et s'arrélèrent à la porte, droites et immobiles comme des figunes de cire ; elles avaient la phy* Sionomie morle de Tesclave qui n*a ni âme , ni Volonté devant sou maître ; le regard seul était vivant sur ces visages tristes et impassibles. Doa Antonio reprit en les montrant: Voici vos femmes, eUea sont à vous, elles ne serviront que vous, jour et nuil elles seroat à vos ordres; je les ai
ON BAMiOBi
choisies «lociks et adroites à lotte «orie dft (ittits (Mitrages. Vous Referez plus ricA; les {lersolMWis de votre rang kie travaillent jamais.
^ Abl mon Dieu ! que deviendAH-j^ aloro du matin ao soir! s'éor«i<4rellë e^ 8Du|>irMt, je msorrai d^ennoi , seî^eur don Anianio f
-^ Je Toaa ferai coai|KigMe, madaoïe» ditr-il amèremeirt ; à la Yérité ma préseace s'est peutêtre pas pour vous une grande distraotidn*
-^Oertainemeot, taiit que vous serez U je serai heureuse et contente, halbutia^tHsIle les larsies aux ^eux.
MMlie, assise dans la premiôre salie » promianaît autour d'elle (m regard ébloni et fatigué; tout ce luxe loi serrait le cœur, elle regrattàtl, dan$ ce salon doré, FespUmade tapissée de gaion qne reverdissait la plaie, et les orangers qui fidsaient an si bel ombrage devant la nat»n du caré ; elle se leva eo Yoyant revenir don Âlitooi6.
— Ma sœur, lui dit-41 av.ec oette politesse grave dont il ne se départait jamais avee eUe, votre appartement est au bout de la galerie; j'ai donné des ordres pour qu'il fût arrangé selon votre goût , et j'espère que tous tous y trouverez bien. La Frasquita vous servira; v^oospeàvez aussi commander à tous mes domestiques, et je YOQs prie de Vous regarder ici comme; cbexvoin.
•M ON HABIA6B.
MéiëKeessayJide reiaeroier son besia-i mais «lie ne trooTait aucune de. ces vives expressions Je reconnaissance que, dans reffîision de son cœnr, elle adressait aubon curé et à dona Pepa. Les bienfaits de don Antonio lai pesaient , elle comprenait qu^il agissait généreusement envers elle pour remplir une espèce d'engagement d'bonneur et non par un sentiment d'affection ou de bienveillance*
Le comte la conduisit cérémonieusement à la porte de son appartement et la laissa après l'avoir poliment saluée. La jeune fille tomba sur un siège en disant d'une voix étouffée par ses sanglots : Non, norf , cette maison n'est pas la mienne !... je suis seule ici.;, je n'ai plus de sœur... personne au monde... que vais-je devenir... Mon Dieu! quelle horrible solitude! et Yalentine, à quoi lui sert d'être une grande dame , d'être riche à millions !... Pauvre sœur ! comme elle est triste î comme elle tremble devant don Antonio ! Ah ! l'on ne craint pas ainsi ceux qu'on aime !
Frasquila, la mélisse, s'était assise par terre contre la porte ; elle pleurait aussi.
— Maîtresse , dit^elle , ici ce n'est pas comme il A€ayucan;Je jour vous n'irez pas vous promener y et le soir vous ne prendrez pas le. frais devant la porte , ni moi non plus r dans ce pays ,
ON HMHAtffc'. «80
on. 8*enferme an ibnd des maistns :«(miiiie si c*était toujours temps de ploie. Sarinte Vierge! nous sommes comme en prison et madame la comtesse aussi!...
— Tais-toi, tais*4oi, interrompît Mézélie , i\ ne faut pas parler ainsi ! Dieu nous garde, si don An* tonio venait à le savoir ! Allons , sèche tes yeux et mets toi là , près de moi.
La métisse obéit et. vint s'agenouiller aux pieds de sa maîtresse.
— Écoute » reprit Mézélie, si tu ne peux pas t*aocûuUiffler à vivre, dans cette maison, si tu pleures comme cela tous les jours parce que to ne vois plus les cases du village , ni l'esplanade, ni les bois, parce que tu ne peux pi us aller dehors et travailler au grand air , eh bien ! je te renverrai à Acayùcan.
Frasquila releva la tète et sourit avec rexpression de joie mélancolique particulière à. la race indienne. .
— £t vous ausaî, maîtresse» vous vous en irez , dit-elle en baissant la voix ; depuis que vous vous êtes mise en chemin pour venir ici, vous avez pleuré tous les jours; mais nous nous en irons! Virgen 9antis»imal que je suis contentel nous retournerons ensemble à Acayùcan, n'est-œ pas, maîtresse? . .
t60 un HAaUOB.
— Non 9 maa , e'^i îflÉ|>ofttble , répendit Hézélie avec ud bog soopîr.
La métisse ouvrit de gi^nd» yeux et réfléehit un moment; son esprit simple et borné n*eiitrecroyait aucoiie impossibilité aMlérietleà ce voyage, el elle trouvait tout naturel que , quand on était mal quelque part et qu'on était libre d^ s^en aller, on s'en allât.
•-*- Mais ,reprit>^lle,sivOusvoQlies partir, personne ne pourrait tous dire : Je ne le treax pas.
— C'est vrai, mais ma soeur? moi je puisatier où je veux ; mais elle ? . tu vois bien que je ne puis pas m'en aller.
Frasquita bocba la tête d'un air conraincu.
— " Mais toi, tu peux partir, reprit Mésëlte let: krmes aux yeux ; je ne te garderai pas ici ; je sais trop bien ce que l'on souffre en quittant- les lieux où l'on a passé les belles années de son enfance , les gens qu'on aime, pour venir dans uti pays étranger, vivre avec des inconnus. Va, Frasquita, jeté le promets, tu retoumàras à Ac«yuean , dans 'la maison de Sa Révérence, tu serviras encore la lionne dona Pepa.
"^ Non , maîtresse , répondit Frasquita en levant sur la jeune fille ses yeux mélancoliques avec une indicible expression d'attendrissement et de prière , gardez-moi.
ON IfJiMàCWt «M
MéMie paisn la main mr k» diey<eiix noirs el Hsscs de la métisse.
-- Va, Frasqaita, lai dit^Héd*anevoiKéiAlie» je t'aime , moi aussi !
Elles restèrent li enicore nn moment» TUne
pensive et triste, Taulre paresseusement «§0- Bouiliée en attendant les ordres de sa maîtresse; pea à peu cette première impression d*ahattemeAl et de ehagrin se dissipa. Mézélie se leva, pour visiter son appartement et en prendre possession ; il était composé de treis pièees sombres «x IVatr dies dont les fenêtres donnaient sur la ^lerif;. Tout y était simple et magnifi<|«e; il f avait 4)da de meubles, uiats ils étaient de bois prédeit^ et d*un beau travail ; de fines nattes ^ervaieiU dj) ttpig et de grands vases de porcelaine cbinoidOi remplis de fleurs,, ornaient les enooignures; la table de toilette éUtt couverte de ces riches tabioles que Ton met diez nous sur les cheminée^^ et une belle pendule, représeUtarit T Amour et Psycbé, figurait dans une espèce de nitbe-où elle avait poutnâbre remplacé quelque image d0 saibu
Mézélie.et sa suîvanie examinèrent tout cA ivee la curiosité naïve de deux enfants élevées dans un pays à demi sauvage. Tout ce luxe leur eaoftnt une admiration pleine <lo eurpcise ; ellàe
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116 trouvaient aocoii terme de comparaison pour apprécier ces superfluités; mais un instinct secret fit Mnier sur^le*diamp àiMézéiie ces choses élégantes.
Tandis que la métisse comparait avec les rideaux de soie son japon rayé qu'elle trouvait plus beau , la jeune fiile s'était assise devant la toilette ; il lui semblait reconnattre ce luxe dont elle avait été entourée dans sa première enfance. Elle se regarda dans la glace encadrée de feuillages dorés et une pensée de vanité ingénue la fit à la fois soupirer et sourir : elle se trouvait belle et il lui semblait maintenant que la beauté était un don du ciel, un bonheur: Un vague espoir la ranima; la cénfiance , les belles illusions d'un cœur de seize -ans lui revinrent, comme naguère, lorsque sans prévisions, sans soins, heureuse de vivre, elle s'asseyait avec sa sœur^ous les saules de la fontaine et qu'elle y rêvait doucement bercée par le murmure du feuillage et des eaux.
— Toutes ces peines finiront, pensa>t-elle; l'avenir est si long !..• nous sommes si jeunes!... Yalentine sera plus heureuse un jour. Elle fléchira-par sa douceur, par son amour, Thumear sombre et jalouse de son mari. Dieu fasse » hélas! qu'elle l'aime... Et moi?ije serai heureuse aussi. Ma sœur!... ses peines sont les miennes, son boa-
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heur sera le mien!... Je resterai toujours près d'elle... Toujours enfermée ici!... ajouta-t-elle avec un soupir.
Dès cette époque, rexi^tence des deax sœurs fat bien différente de ce qu*elle avait été jusqu'alors. C'en était fait de Theureuse liberté, des douces habitudes dans lesquelles dona Pepa les avait élevées. Elles eurent, dans leur nouvelle position , les jouissances matérielles, les satisfeotions futiles que donne une immense fortune, et les ennuis, les sombres dégoiftts d*une vie sans mouvement et sans indépendance.
La comtesse de Bibar était servie comme une reine et surveillée comme une esclave. Pendant les premiers jours de son arrivée à la Havane, sa maison avait été ouverte à toute la noblesse du pays qm était venue la complimenter sur son ma-
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nage ; elle avait reçu tout ce monde , assise dans le grand salon de Thôtel , et dans une resplendissante parure. A la voir ainsi droite, immobile et rayonnante de diamants, on Feût prise volontiers pour une de ces belles madones que la dévotion des peuples a couvertes de riches offrandes. Ensuite elle était allée, selon l'étiquette, rendre toutes ces visites en pompeux équipage et conduite par son mari. Cette cérémonie achevée, la porte de Thôtel de Bibar s*était refermée et personne n*y avait plus paru. On eût dit un de ces harems peuplés d'esclaves, où tout est soumis à un geste du maître; tristes retraites, souvent plus sombres et plus désolées que les couvents.
Le comte ne quittait jamais sa femme; il s*était emparé d'elle; il Favait isolée comme dans on cercle invisible et personne ne rapprochait qu'à distance. Yalentine vivait à quelques pas de sa sœur sans pouvoir l'embrasser, lui serrer la main, lui dire un seul mot librement. Elle ne sortait de son appartement que pour paraître à table ; c'était le seul moment où elle pût voir Mézélie, et toujours don Antonio et dix domestiques étaient là, graves , silencieux et attentifs au moindre signe.
H. de Granville et Mézelie étaient l'un près de l'autre, vis-à-visdu comte et de Yalentine. Pendant tout le repas, ces quatre personnes échangeaient
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à peine quelques paroles insignifiantes et coh-' traintes. Puis don Antonio se levait et donnait cérémonieusement la main à sa femme pour la ramener dans son appartement où Mézélie n*osait pas la suivre.
Ce Heu était une espèce de sanctuaire dont les femmes de la comtesse gardaient le seuil ; nuit et jour elles étaient accroupies sur des nattes dans la chambre qui précédait la grande salle. Elles dormaient ou elles disaient quelques dizains de leur chapelet en attendant qu'il plût à leur mattresse de les appeler; mais souvent la journée entière s*écoulait sans que la sonnette d*argent posée à côté de la jeune femme les eât réveillées. Si parfois Tune d'elles s'approchait , curieuse , du rideau de salin baissé devant la porte et prétait Toreille en retenant son haleine , elle n'entendait jamais rien que le murmure du petit jet d*eau qui jaillissait au milieu d'un bassin de porcelaine et retombait en pluie sur des fleurs. Si elle se hasardait à jeter un regard à la fente des rideaux, elle apercevait, à travers un nuage de fumée odorante, la figure immobile de la comtesse qui semblait dorniir les yeux ouverts , et devant elle don ÀntoQÎo fumant sa cigarette.
L*amour d'un homme d'esprit et d'îmaginàtionf aurait promptement péri dans ce perpétuel téte*àh
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tât6; maÎR la passion du eomte trouvait an con* traire un aliment dans ee bonheur mdiietone. Les satisfactions du cœur et derintelligenee n'étaient guère à sa portée; il ne compreivait que les jeaissances matérielles , les plaisirs faciles d'une vie toute sensuelle. Il n'était pas à genoui devant son idole, mais il la contemplait avec la joie sordide d'un avare assis en face de son trésor; il aimait à la voir belle et parée poar lui seul, et chaque jour la pauvre Valentine faisait une magnifique loiletie pour rester dans cette grande salle où ne pénétrait âme qui vive. La triste jeune femme se mourait de langueur et d'ennui ; mais don Antonio n'y prenait pas garde; elle était douce, soumise à ses volontés , et dans l'égoUme profond de son amour il ne demandait pas davantage.
Tandis que Valentine menait une vie si pleiae de misère et de grandeur, Mézélie se tenait à l'écart, n'osant franchir les portes ouvertes qui la séparaient de sa scBur. Souvent elle se promenait seule dans les vastes galeries et elle allait jusque sur le seuil de cet appartement dont aucune défense formelle ne lui avait interdit rentrée; mais une insurmontable crainte Tempéchait de pénétrer jusqu'à Valentine; elle voyait toujoarl entre elle et sa sœur la figure sombre et inquiète de don Antonio de Bibar.
La jeuoe iUe essaya de s'habituer, ft. aoo isole* ment et de j^qir de ces nouveaux bieDsqma.la Providence mettait à sa perlée. De« Antonio avait la générosité facile, des gens riches; il mettait «ne sorte d'ostentation à cooibkr Mésélie de ses dons : elle avait plus d'argent qu'il n'en faliaîl ponr satisfaire ses fantaisies, et tous les gens- de Vkài&l étsiient à ses ordres» Ou reste, pi^rsoiine-ne s'occupait d'elle; pourvu qu'elle n'eût point la fantaisie de edriir, elle éti^t libre, oiattresse de son temps et de ses actîens.
Dès les premiers jours elle avait vu , avec tme surprise pleine de satisfaetion, que .M. de Graar ville passait. & peu près sa vie bors de l'héiel. Le comie lui témoignait toujours une amitié vite ei une grande eonfiance, et il ne aemblail ni étonné ni fôcbé de cette manière d'être. Souvent, quand M. de Granville reparaissais après deux eu treis jours d'al^seaee» le comte lui disaii :
— *-Efa bien! Pablo, vous avez mené joyeuee vie? CeAiment vont nos amis? La partie élait^elle belie? G'esi fini pour moi; maintenant, me voilà marié* rangea toc^t jamais, je ne . retournerai plos. parmi. vous; mais je me aouffiiensTolontiev^ de nos folies. Sur mon âme! j'ai été le pire de vous tous et me voilà le premier converti.
— Nous vous imiterons l'an après l'autre.
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répondait M. de Granville avec son froid sourire; il fondra faire nne bonne fin tôt ou tard.
— J*ai donné ^exemple.
— Madame la comtesse vons a converti ; mais nous, pauvres péchears, qui nous léndra la main pour nous- tirer de l'abfme?
— Faites comme moi , mariez-vous.
*- J'y songe, répondait M* de Granville en regardant Mézélie.
Les deux soBurs écoutaient, distraites, etnecom* prenaient qu'à moitié ces paroles. Elles n*avaient aucune idée de cette vie dissolue, de ces passions imnoiides qui avaient usé don Antonio corps et âme , et auxquelles Torganisation plus puissante de M. de Granville suffisait encore* Leurs chastes regards tombaient sans s*émouvoîr sur ces tristes personnificationis du vice ; elles ne voyaient pas toutes ces souillures , et, dans leur sainte inno' cence, elles n-éprouvaieni ni crainte, ni indignation. Un secret instinct les avertissait pourtant; Fttne demeurait froide et insensible à Tamoar de rhomme aux bi;as duquel elle était tombée, l'autre s'éloignait 'de celui qu'elle avait repoussé par un premier mouvement d'aversion et de défiance.
fIN nu PftSHIfiR VOLUHE.