‹ MézélieChapitre 13 sur 27 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

AUXAUD. — TOME 11.

Quelques semaines s*écoa1èrent ainsi. Mézélie commençait à éprouver les influences de cette yie molle et inactive ; elle s'était habituée à sa solitude, elle y avait trouvé des jouissances ignorées, des plaisirs àf la fois vifs et tranquilles; car elle avait découvert tout un monde inconnu en ouvrant la bibliothèque de don Antonio. Cette collection se composait d'une centaine de volumes entassés au fond d'une salle basse. Un amateur de beaux livres n'en aurait pas donné vingt francs, un savant n'y aurait pas jeté les yeux ; mais quel trésor pour une jeune fille avide d'éducation et de savoir! Il y avait là quelques historiens espa-

Quelques semaines s*écoa1èrent ainsi. Mézëlie commençait à éproaver les influences de cette vie molle et inactive ; elle s'était habituée à sa soli-tnde, elle y avait trouvé des jouissances ignorées, des plaisirs à la fois vifs et tranquilles; car elle avait découvert tout un monde inconnu en ouvrant la bibliothèque de don Antonio. Cette collection se composait d'une centaine de volumes entassés au fond d'une salle basse. Un amateur de beaux livres n'en aurait pas donné vingt francs, un savant n'y aurait pas jeté les yeux ; mais quel trésor pour une jeune fille avide d'éducation el de savoir! Il y avait là quelques historiens espa-

4 AU RETiaO.

gnols et plusieurs poètes. Mézélîe passait sa Tie à lire ces grands récits, ces beaux vers qui parlaient si bien de guerre et d'amour. Son cœur battait à ces nobles images, son imagination ranimait les cendres mortes de ceux qui aTaient écrit tant d'immortelles pages; elle n*était plus seule, ils avaient peuplé sa solitude ; elle les aimait comme des amis absents.

Souvent, assise sous les arceaux de la galerie, elle lisait les divines poésies de Garcilaso de la Vega ou les odes sacrées de Fray Luis de Léon ; puis elle fermait les yeux et rêvait de ce monde d'autrefois, de ces générations éteintes qui lui parlaient encore du fond de leur tombeau.

A la voir dans ce lieu plein d'ombré et de silence, à travers ces arcades couronnées de feuillage et devant lesquelles des citronniers touflfos ^tendaient leurs braoclies, on Teût prise pour «ne de ces pâles sultanes des contes arabes qui dorment dans des jardins enchantés. Elle avait encore la fierté timide , la grâce un peu sauvage d*une jeune fille élevée dans Tignorance et les simples habitudes d'une société à demi civilisée; mais un reflet des facultés qui venaient de s'éveiller dans son esprit el dans sou âme illuminait sa beauté» Elle n'éprouvait plus l'abattemeol , l'ennui profond dont elle avait été saisie en entrant

AU «ETIRO. &

(Lms I*Mtel de Bibar ; ce séjour plein de «ûlitada elde grandeur lui plaisait maioteaant.

Hézélie s'était habituée à yivre saus sa sœur ^ et il lui semblait que Valentine n'était pas malheureuse. Chaque jour elle la voyait. La jeune femme était calme, toujours belle. Don Antonio lui donnait de magnifiques parures, il la comblait de soias attentifs et eonlLinuek, il s'occupait d'elle seule. Elle acceptait tous ces témoignages d'un air de tranquille reconnaissance ;sa physionomie, naguère si mobile, n'exprimait plua qu'une sorte de langueur; toutes ses paroles étaient lentes et accompagnées d'un vague sourire.

Une fois les deux soeurs restèrent seules un moment, elles eurent le temps de se jeter dans les bras l'une de l'autre, Méaélie dit tout bas à Valeutine : — Eh bien ! es-tu heureuse?

Mais don Antonio rentra , et la jeune femme n'osa répondre.

Pendant quelque temps Mézélie vécut aiasi sans trouble» sans ennui» satisfaite par les plaisirs de l'iqaagjuiatîon et de l'intelligence ; mais elle finit par éprouver ce vide, ce vague besoin d'éoiotioos qui tourmente les organisations puissantes. Elle su.bit l'influence de cette vie molle, luxueuse, exemple de soucis matériels. 11 fallait un aliment à ses facultés nouvelles, quelqu'un

6 AO RBTIBO.

qui comprit ses pensées, qai répoodit à ses paroles, et elle ne trouvait jamais devant elle que le visage souriant, épanoui et un peu niais de Frasquîta.

La métisse s'était habituée aussi à cette espèce de réclusion qui d'abord lui avait fait peur. Elle végétait paresseusement dans son oisiveté, et parfois elle disait à sa matfresse avec un long soupir de satisfaction :

— Quel paradis! sainte Vierge! c'est ici comme dans la maison du bon Dieu, où tout est d'or et d'argent, avec de beaux jardins où se promènent les anges! Madame la comtesse a tons les jours de nouvelles robes, et des mantilles, et <ies joyaux comme une reine n'en a pas de pareils, et vous aussi, maltresse, quel dommage de ne pouvoir pas aller promener un peu tout cela dehors !

M. de Granville passait sa vie hors de l'hdtel; son attitude auprès de Méasélie était celle d'un froid respect ; il semblait avoir oublié ses pre^ miers sentiments, ses projets, et jamais la moindre allusion de sa part ne rappela ce qui s'était passé à Âcayucan. Alors la jeune fille éprouva moins 4i'emt>arras et de contrainte en sa présence ; elle cessa de le craindre et de fuir les occasions de se trouver seule avec lui.

Un soir Mézélie veillait dans le jardin ; il faisait sombre ; les lampes saspendaes dans la galerie jetaient des lueurs tremblantes à travers le feuillage. Déjà les lumières étaient éteintes dans Tappartement de la comtesse, et ses femmes avaient fermé les doubles jalousies qui s*abaissaient devant les fenêtres. Il n*y avait personne dans la galerie ; les domestiques s^étaient déjà retirés, le silence profond de la nuit régnait partout ; à peine si Ton entendait , an delà des hautes murailles, le bourdonnement sourd et confdsde de la ville encore éveillée.

Tout à coup une ombre passa le long des

arèadeSi, et quelqa^an entra dans le jardin. Mézélie poussa vivement le bras de Frasquita, et elle s*écria :

— Qui vient ici ?

— Pardon, je vous ai fait peur, mademoiselle ? dit M. de Granville en s'approchant.

— C*est vous, monsieur! dit-elle avec plus de surprise que de frayeur.

— Je suis rentré de bonne heure et je ne sens nulle envie de dormir. On étouffe là dedans ; je suis venu ici respirer la fraicheur de cette belle nuit. Si ma présence vous importune , cependaot , je me retirerai.

— J'allais rentrer , répondit Mézélie avec quelque embarras.

-**- Pourtant vous veillez , chaque jour, jusqu'à passé mininL Souvent je vous ai aperçue des fenêtres d'en haut, assise à cette même place. £n vérité , vos vêtements blancs, votre attitude immobile vous £û$aient ressembler de loin à uae Mie statue. Ne vouiet-v^us pas rester encore un moment , mademoiselle ?

Elle se rassit sans riea dire , et attirant Frasquita à ses genoux , elle s'appuya des deux mains sur l'ét^ule de la métisse.

— Vous ennuyez-vous beaucoup ici ? reprit M. de Granville en français.

AO EBTIRO. •

— Moi» monsieur? poiot du toai;îelis, je travaille , et les beures passent tout doocemenL

*-«- J'avais pensé qoe ce nouveau genre de vie, Tespèce de solitude où vous êtes devaient vous donner des niomeols d'ennui : il faut une Ame bien apathique ou bien ardenie pour supporter risolejnent-

•^ Mais je ne suis pas absolument seule.

— Oui , vous avez votre métisse , et une fols par jour vous voyez votre sœur, dit M* de Gran* villa avec une sorte d'ironie ; certainement vous n'êtes jamais seule^ Tenez , mademoiselle, je ne vous comprends pas , je ne vous crois pas. Est-il possible que vous supportiez isans impaticnee et sans ennui cette espèce de clôture! Mais voua devez désirer le monde , la liberté , une autre exisieace plus active « plus animée?

— Non, monsieur, répondit-elle tranquille^ ment, jeJie songe pas à changer eetie ùlçùb de vivre, puisque c'est impossible.

— Impossible ! répéu M. de Granville en se'* couant la tête; pourquoi? li dépend de vous^ seule de changer entièrement voire sort.

Ëile le comprit et ne répondit pas.

-** Hais la monoionie de vos habitudes va être foroément roao]^, reprit M. de Granville, voos allez changer de a^îour.*.

40 AU RBTIRO.

— Comment I interrompit-elle effirayée , où dûis-je donc aller? Et ma sœur?

— Le comte tous emmène toutes deux à son habitation du Retiro....

— Quel endroit est celui-là ?

— G*est un magnifique domaine que don Antonio possède dans le district de San-Marco.

— Nous allons vivre à la campagne ! s'écria Mézélie; quel bonheur ! Je sortirai , j'irai me promener dans les bois comme à Âcayucan. Oh! Frasquita, Frasquita, que nous allons être heureuses ! Et quand partons-nous, monsieur?

— Demain.

— Demain ! mais don Antonio n'a rien annoncé , rien dit.

— C'est qu'il ne s'est décidé que ce soir. Vous savez que dona Ana , sa sœur, habite le Retiro ?

— Oui , monsieur; elle est là, avec sa famille ?

— Elle n'a d'autre famille, que son mari , le marquis de Villasanta.

— Yalentine sera d'abord un peu embarrassée d'appeler sa sœur une si grande dame. On dit qu'elle est bien belle, bien imposante, dona Ana.

— C'est une béate sèche , ennuyeuse et toute confite en bonnes œuvres , murmura M. de Granville; la pire espèce de femmes, selon moi.

AU RBTIRO. il

— El c'est demain , demain?

— Oai 9 nous partirons le soir...

— Vous! TOUS aussi, monsieur? interrompit Mézélie avec quelque étonnement.

— Oui, mademoiselle; cela vous surprend? pourquoi donc avez-vous pensé que je resterais ici?

— C'est que... c'est qu'il me semble que vous vous ennuierez là-bas.

— Âh ! vous croyez que je ne saurais renoncer à cette vie pleine d'activité, de plaisirs bruyants? Bfais moi aussi j'aime la paix des champs, cela me repose. J'ai besoin de me retremper dans des habitudes calmes , régulières. L'aspect de la nature» le chant des oiseaux, la verdure, les fleurs; mais c'est très-joli tout cela!

M. de Granville avait , en parlant ainsi , l'accent triste et ironique d'une gaieté forcée; on devinait, à travers ces affectations de contentement , une sourde agitation , une sorte de rage. En ce moment la lune montra son blanc visage à travers les arbres , et un de ses rayons argentés éclaira la $gure de M. de Granville. Il était pâle, amaigri , et ses yeux sombres semblaient cachés plus profondément sous leur orbite. Mézélie ne put se défendre d'une espèce de compassion, il lui semblait qu'il fallait que M. de Granville e^l

M M RBTIRO;

beaucoup souffeft pour reparaître , aprèa si pea de temps» avec une telle physionomie. Elle ne eompreniit pas les ravages que font les mauvaises passions, et elle dit doucement :

-— Mou Dieu ! monsieur, vous aves ëlé malade?

— Non répondit-il : mais j*ai passé quatre jears d'une vie d'enfer; j'ai joué !

Mézélie fit un mouvement. M. de Gmnville reprit d'une voix brève :

«^ Que voulez-'Vous ! il feut des émotions i certaines âmes; on ne vit que quand on sent son cœur battre dans sa poitrine. La plupart des hommes attendent les diances que leur envoie le hasard ; mais le joueur se prend corps à corps avec la fortune; vingt fois en un jour elle le relève et l'écrase; souvent une heure de sa vie résume les ardentes espérances^ les douleors, les joies furieuses qui se trouvent dispersées dnns le cours des existences ordinaires. Il faut deslbcullés puissantes pour sufiire à de telles émotions; il faut une âme courageuse, un esprit ftoid, une tète de (ér. C'est une lutte incessante, aohnmée, où, quels que soient les revers, il fiiut rester ferme et debout. «>^

Mésélie regardait H. de Granville avec étonnement : elle ne le eomprenait pas.

4U KETIRO. iS

— Et c'est ainsi qoé<Toas avez tovjours Técoî demanda«*t^Ile.

— Ooi , toojoors , répondit-il froidement ; mais tout s'épuise ici-bas, même cette source puissante d'émotion ; il faut un temps de repos pour raviver l'âme et le corps après ces terribles fatigues.

11 laissa retomber ses mains sur ses genoux d'un air de lassitude profonde, et après un silence il ajouta :

— D'ailleurs, il faut que je quitte la Havane pour quelque temps; j'ai fait une perte considérable.

Méxélie ignorait quels étaient les moyens d'existence de M. de Granville. Elle lui dit simplement :

— Mais cette vie que vous vantez a de terribles résultats, ce me semble; elle compromet votre fortune.

— La fortune! l'argent! interrompit M. de Granville avec un sourd ricanement; eh! bon Dieu,. c'est comme le flux de la mer qui monte et se retire ; bier Tor roulait à poignées devant moi , aujourd'hui cela s'est écoulé , demain cela revi^'odrait peut-être ; mais demain je ne jouerai pas!

Mézélie ne comprit qu'à demi l'espèce de con-

AHU AUO. — TOKB II. 2

fidence que venait de lui faire M. de Granvilie. Elle ne vit pas qu'il était sous le coup d*an de ces terribles revers auxquels l'existence des joueurs est sujette. Elle ne tint guère compte non plos des aveux qu'il avait laissés échapper : son candide regard ne pouvait voir dans les abîmes de cette Âme dévastée par les mauvaises passions. Cet homme lui sembla seulement extravagant et fou : elle en eut pitié.

— Ce sera peut-être un bonheur pour vous de ne plus pouvoir jouer, dit-elle ; je n'ai point d'expérience , je ne sais pas encore exactement ce qui est bien et ce qui est mal dans le monde : mais il me semble, d'après ce que vous venez de me dire, qu'un joueur renonce à sa volonté, à son jugement, pour aller où un hasard aveugle le pousse ; et qui sait où l'on peut arriver ainsi ! Si vous reveniez sur toute votre vie, peut-être vous apercevriez-vous que le jeu vous a fait faire de grandes fautes.

A ces mots M. de Granvilie tressaillit intérieurement, et il détourna la vue comme s'il eût craint que quelque chose du passé fût écrit dans son regard. Mézélie se leva.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle ; voici qu'il se fait tard , il faut rentrer.

— Que votre sommeil soit paisible, faites de

beaux rêves, dit M. de Granville avec son froid sourire. Moi je ne pourrai pas dormir ; et cette nuit va me paraître longue.

La jeune fille le salua du geste et s'éloigna d'un pas léger, une main appuyée sur Tépaule de Frasquita.

— Elle est belle ! murmura M. de Granville en la suivant du regard, elle m'appartiendra; et peutêtre alors quitterai-je cette vie de damné !

— Nou8 arrÎTons, toilà le Retiro, dit M. de Granville , en montrant à Mésëlie une maison dont les marailles blanches paraissaient à l'extrémité d'une longue avenue de palmiers et de tamarins.

Les cheTanx Jancés an galop, parcoururent en one minute le chemin sablé; la voiture où le comte était seul avecValentine 8*arréta au perron; Mézélie, M. de Granville et toute la suite arrivèrent presque en même temps. La jeune femme, appuyée au bras de son mari , jeta autour d'elle un regard plein de langueur , et dit en respirant profondément, comme si elle se sentait revivre a^a grand air :

18 40 RBTIRO.

— Âh ! que ees ombrages sont beaux ! qu'on doit être bien ici !

En ce moment , dona Âna et le marquis de Viliasanta parurent sur le perron. Don Antonio s'approcha en tenant Valentine par ta main.

— Mon frère, ma sœur, dit-il, voici la comtesse de Bibar ; elle vous connaît déjà sur ce que je lui ai dit de vous. Je vous demande pour elle la bonne amitié que vous avez pour moi.

Les deux femmes s'embrassèrent. M. de Viliasanta baisa la main de sa belle sœur ; puis , don Antonio présenta aussi Mézélie à la marquise et à son mari. La jeune fille leva timidement les yeux sur ces étrangers, dans la famille desquels elle était entrée presque malgré elle et probablement malgré eux. Dona Ana la salua cérémonieusement, et le marquis lui dit en très-bon français.

— Soyez la bienvenue , mademoiselle ; doD Antonio nous avait prévenus qu'il amenait avec sa femme une charmante sœur.

— Ah! monsieur, s'écria-t-elle ingénument; vous avez été en. France, cela se voit à votre accent et à vos manières.

— Certainement, M. le marquis est presque aussi Français que vous et moi , dit monsieur de Granville.

ÀO KETIRO. 19

Don Antonio avait déjà emmené sa femme ^ sous prétexte qu'elle avait besoin de repos ; Mézélie suivit la marquise dans le salon; elle était toute joyeuse de ne plus être seule enfin , et disposée à aimer ses nouvelles connaissances. Mais dona Ana n'avait rien de ce qui forme promptement des relations intimes; c'était une femme de vingt ans environ , régulièrement belle , mais d'une physionomie sévère et triste. Sa toilette était fort simple; elle était comme ensevelie dans les plis d'une longue robe noire , sur le devant de laquelle pendait une petite croix, et ses cheveux, relevés et noués derrière la tète, laissaient entier rement à découvert un front de dévote, pâle, soucieux, toujours baissé.

— Mon Dieu ! pensa Mézélie interdite , quel sombre visage ! Et elle se tourna lentement vers le marquis. Don Fernando de Villasanta était jeune encore , et il avait une de ces tètes espagnoles où les belles lignes du type arabe se sont conservées dans toute leur pureté. Ses yeux étaient d'une indicible beauté ; leurs prunelles noires semblaient se dilater dans un émail azuré et jeter une flamme sous ses cils longs et soyeux. Il avait la taille haute et cambrée , la chevelure abondante et noire; son air était grave et fier^ son sourire plein de bonté. Gomme Mézélie sem*

90 40 RETIBO.

Mait tout înlerdite de Taceoeil de doua Ana , il se rapprocha d'elle et lui dit en français :

-— Excoaez la préoccupation de la marquise, mademoiselle; c'est une personne sérieuse, peu expansite , mais elle a pour vous les meilleors sentiments, soyez-en sûre.

Après cette espèce d'explication, îl se tourna vers sa femme et lui dit en espagnol :

-— Eh bien ! dona Ana , ne Toules-vons pu ▼enir faire un tour dans la maison et dans les jardins , avec mademoiselle ?

La marquise se leva silencieusement et prit la main de Mézélie , comme si elle voulait réparer par cette politesse un peu familière ce qu'il y avait eu de froid dans l'accueil qu'elle venait de lui faire.

La jeune fille fut touchée de cette espèce de retour ; elle serra timidement la main qui tenait la sienne et dit à demi-voix :

-^h ! madame, que je désire gagner votre bienveillance et votre amitié ! Je serais si heareose de retrouver ici des amis, une famille, toat ce q«e j'ai perdu !

La marquise ne comprit pas cet élan d'un coeor jeune, avide d'affections et qui attendait quelque retour de tout ce qu'il ressentait de sympathie pour autrui ; elle dit après réflexion et suis lever sur Ménélie ses grands yeux tristes :

AU KETIRO. «I

— Je remerek Dieu qui voos a amenée pami nous, mademoiselle; on dit que tous êtes une personne sage et pieuse ; j'espère que vous serez an exemple cootinnel d'édificaiion pour notre maison.

— Oui, madame, je tâcherai de bien Êiire, répondit la jeune fille étonnée. J'ai été élevée par une personne vertueuse , une sainte ; je tâcherai de me souvenir sans cesse de ce que son exemple m*a enseigné.

— Cest bien; Dieu vous ùsse la grâce de persévérer ! dit gravement la marquise ; je vais d'abord vous mener â la chapelle.

La maison n'avait qu'un seul étage couvert eu terrasse. Autour de ce vaste corps de logis se grpupaient des constructions irrégulières , destinées aux usages domestiques et où logeaient les esclaves attachés au service intérieur ; de grands arbres couvraient de leur ombre éiemelle cette retraite qui offrait au milieu d'une contrée déserte toutes les magnificences de la civilisation. Le comte de Bibar unissait à ses inclinations toutes sensuelles un instinct d'élégance et de grandeur qui le dirigeait dans . l'emploi de son immense fortune. U avait le goût des belles choses comme les grands seigneurs du seizième siècle qui se passionnaient pour les peintures de Raphaël,

«1 AU RBTIRO.

pour toutes les merveilles des beaax-arts, et qui savaient à peine lire.

I^a façade du Retire était entièrement découverte du côté du nord, et sous les fenêtres, fermées par des jalousies vertes, s*étendait un jardin qui eût fait rêver le paradis terrestre à des âmes moins dévotes que celle de dona Aoa. Ces fruits parfumés comme des fleurs, que notre pAle soleil ne saurait mûrir, ces fleurs brillantes dont les larges pétales exhalent de si chauds parfums « toute cette végétation puissante que fait éclore le climat ardent des tropiques, parait ce coin de terre environné de sombres forêts , et au-dessus duquel rayonnait le ciel d*un bleu limpide : Tair qn*on y respirait était enivrant; il portait à Tâme une langueur ineflable , une molle volupté.

Des voix mystérieuses semblaient mannurer de plaisir et d*amour sous les épaisses feoîUées , dans Teau qui fuyait en baisant les fleurs, dans le souffle du vent tiède et plein de suaves émanations. On eût dit un de ces jardins enchaotés où Tantiquité païenne plaçait ses idoles, on bien une de ces impénétrables retraites où les sultans cachent leurs odalisques. .

Mais au milieu de ces riants bosquets s'élevait une croix; et ce symbole de pénitence et de douleur semblait placé là pour rappeler le néant et

la vanité des jouissances terrestres. Les murs blancs de la chapelle étaient à demi cachés sous un massif de magnolias , et sur la porte en bois de cèdre on lisait une inscription latine tirée des Psaumes. Cette croix , ces lugubres paroles qui rappelaient la mort et Téternité avaient plus de sens au milieu des jouissances qui rendent la vie si facile et si belle ; elles glaçaient Tâme enivrée des parfums et des harmonies de ce séjour.

— Nous avons tous les malins la messe , dit dona Ana, en ouvrant la chapelle, et pour les grandes fêtes Texposition du saint sacrement et le salut.

En achevant ces mots , elle enlra et présenta Feau bénite à Mézélie ; toutes deux s'agenouillèrent pour faire une courte prière ; le marquis était resté dehors.

D'abord la jeune fille fut saisie d'une vague frayeur ; cette sombre chapelle ressemblait à un caveau funéraire. Le soleil à son coucher ne jetait plus qu'un faible rayon à travers les magnolias qui étendaient leurs branches devant les fenêtres; un triste silence régnait sous cette grande voûte , où la lumière tremblante d'une lampe suspendua devant l'autel' remplaçait déjà la clarté du joar. L'or éclatait sur tous ses lambris, et au milieu des larges cadres qui ornaient les murs se

dressaient d'austères figures de moines : c*étaîent les saints du calendrier espagnol, les aptoes et les martyrs de la religion dans les deux Indes.

Mais la jeune fille entendait hors de la diapelle le faible gazouillement des oiseaux et le doux bruit du vent qui faisait frémir les feuilles des magnolias ; la fraîcheur embaumée du soir arrivait encore jusqu'à elle , et bieni6i son âme, un moment contrîstée , se ranima sous oes influences. Elle éprouvait depuis qu'elle parcourait ces lieux une vague émotion , une plénilude d'existence qu'elle n'avait jamais connue ; son cœur battait plus vite , la vie lui souriait sous tous ses aspects , et, dans sa reconnaissance, elle remerciait Dieu qui tout à coup la rendait heureuse. Elle priait, le regard attaché an ciel, les lèvres souriantes, et dans l'attitude d'une rêveuse contemplation. Près d'elle dona Âna était prosternée à deux genoux , le front baissé et les yeux fixés sur la terre. En ce moment la physionomie de l'une exprimait la tendre dévotion, les belles espérances d'une âme encore vierge , et celle de l'autre la ferveur ascétique , le mystique recueillement d'un cœur détaché des affections terrestres. Toutes deux étaient ainsi d'une beauté frappante; et le dernier rayon du soleil qui pas-

AU ftBTIRO. 35

«ait à travers les magnolias semblait les environner d'une auréole.

Le marquis arrêté sur le seuil regardait ce groupe avec une admiration silencieuse : du point de vue où il s'était placé , Tintérieur de la chapelle semblait un magnifique tableau d'intérieur dont la porte ouverte formait le cadre.

La marquise acheva ses oraisons, et faisant signe du regard à Mézélie, elle se leva et ressor* tit en silence de la chapelle ; sr scrupuleuse dévotion Tavait empêchée de parler dans ce lieu consacré, mais une fois dehors, elle dit d'un air de satisfaction où perçait quelque orgueil :

— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle , que nous avons une jolie église ?

— Oui, madame , elle est d'une grande magnificence ; Jésus! que de richesses I

— Vous n'avez encore rien vu ; demain je vous montrerai la sacristie , où sont les châsses et les ornements. C'est une petite salle .voûtée dont la porte est derrière le mattre-autel ; nous avons de précieuses reliques.

— Depuis des années dona Âna travaille à rembellissement de cette chapelle, dit le marquis avec un sourire qui , cependant , n'avait rien de railleur ou d'ironique; elle s'est dépouillée, pour l'orner, de tous ses bijoux ; son collier de perles

TOflE If. 3

est au COU de la sainte Yiei^e , ses bagues , ses bracelets parent Tenfant Jésus , et ses plus belles robes de soie ont servi à faire des ornements d*aate].

— N*est-il pas juste que la maison de Dieu soit plus belle que celle de ses créatures? dit humblement dona Ana ; ne me faites pas un mérite d'avoir accompli mon devoir. D'ailleurs, pourquoi aurais- je gardé toutes ces parures, puisque je n'irai jamais dans le monde?

— Vous avez presque toujours vécu ici, madame? demanda Mézélie avec intérêt.

— Oui , j y ai passé mon enfance , et après mon mariage, pendant que M. le marquis était en France, j'y suis restée cinq ans sans voir d'autre visage blanc que celui de mon confesseur.

— M. le marquis a demeuré en France cinq ans et vous ne l'avez pas suivi! dit Mézélie avec simplicité ; ah ! madame, que vous avez dû vous ennuyer toute seule ici !

— On ne s'ennuie jamais à faire de bonnes œuvres et à prier Dieu , répondit gravement dona Ana.

— Oui , madame , quand on est comme vous une sainte, dit Mézélie avec douceur ; mais pour des personnes moins parfaites , la solitude est affreuse. Il faut avoir une âme bien pieuse poar

AU RBTIEO. S7

se séparer ainsi sans murmure des affections terrestres, pour ne pas sentir le vide affreux que laisse Tabsence de ceux qn*on aime.

— Il y a des femmes qui n'aiment que Dieu , dit le marquis d'un accent qui ne donnait à cette réflexion aucun air de raillerie ou de reproche.

— Et c'est ici que je veux passer désormais le reste de ma vie , reprit dona Âna , je veux y être enterrée sous les dalles de la chapelle , aux pieds de mon père et de ma mère.

— Ils sont là ? murmura Mézélie en tressaillant; et Tbistoire que Talcade avait racontée devant elle revint à sa mémoire.

— Oui , dit dona Ana avec une sourde exaltation , ils sont morts tous deux à Mexico , avant ces désastreuses révolutions qui nous en ont chassés ; mais nous n'avons pas voulu laisser derrière nous les cercueils de nos parents: j'ai obtenu que leurs dépouilles mortelles fussent transportées ici. Ce malheureux pays, rebelle à son souverain, reniera peut-être quelque jour sa religion. Déjà la sainte inquisition n'existe plus, le clergé perd son influence ; le temps pourrait venir où , comme en France , on vendrait le bien des couvents, des églises, on violerait les sépultures! Jésus^mon^DieuI cela fait horreur d'y songer

-— Le padre Marco vous trouble Timagination

tR AU HBTIRO.

avec 868 prédictions stnistre8, intarrompit le marquis d*an air calme ; je voos supplie, madame, ne vous tourmentez pas des ces malheurs qui n*ar* rireront jamais, s'il platt à Dieu.

Dona Ana soupira profondément et garda le silence. Mézélie Tavait écoutée avec étonnement; elle commençait à comprendre que toutes les âmes dévotes n'étaient pas comme celle de dona Pepa ; elle entrevoyait chez la marquise une piété farouche, intolérante, et une austérité qai loi causait encore plus de crainte que de vénération.

— Hélas! pensa*t-elle , frappée des rapports de caractère qu'il y avait entre le frère et la sœar, dona Ana aime Dieu comme don Antonio aime sa femme!

En ce moment une cloche sonna dans la maison.

— C'est le souper, dit le marquis; vous y assisterez, dona Ana?

— Oui, pour faire collation ; c'est aujourd'hai Quatre-Temps.

En entrant dans la salle à manger, Mézélie vit Taumônier debout devant la table , et prêt à dire le Benedxcite, Ce n'était pas un de ces gros moines, à la face débonnaire et fleurie, comme on en rencontre de toutes couleurs dans les mes de la Havane, mais un vieillard d'une figurehâve,

AD BETIRO. tO

triste et austère comme celle d'an saint Jérôme. — Voilà un saint homme ! dit tout bas M. de Granville en passant près dé Mézélie , et le sourire d'ironique dédain qui plissa sa bouche acheva sa pensée.

Le comte vivait an Retiro comme à la Havane ; il, ne quittait pas Yalentine et ne paraissait , avec elle, que ponr les repas. Parfois il remmenait faire à cheval quelque promenade aux environs ; mais alors ils n'étaient suivis que par des domestiques.

Dona Ana passait sa vie dans les pratiques puériles d'une dévotion exaltée, et dans Taccomplissement de quelques bonnes œuvres qu'elle regardait comme ses devoirs secondaires. C'était une femme d'une nature ardente , passionnée , et qQi|, heureusement pour elle , avait tourné vers Dieu toutes ses facultés. Elle s'était fait une

existence dure et misérable au milieu de toutes les splendeurs du luxe, et elle foulait aux pieds avec une orgueilleuse humilité toutes les grandeurs de son rang. Sa chambre était une cellule, elle couchait sur un lit de roseaux et jeûnait comme une carmélite. Ses vêtements étaient toujours d*une extrême simplicité , et elle portait souvent sous sa robe un rude cilice.

Mézélie ne tarda pas à éprouver une sorte d^éloignement pour la marquise; cette sombre dévotion, ces tristes habitudes , loin d*é veiller en elle aucune sympathie, glaçaient sa piété. Elle ne suivait guère dona Ana à la chapelle , et la laissait seule dans ses entreliens mystiques avec le padre Marco.

Celui-ci' était un vieux trinitaire espagnol que les révolutions de la Péninsule avaient forcé de s'expatrier. Il avait fait la guerre contre les Fftm- ^is et contre la constitution. Plus d*UD6 balle avait traversé son froc , et il lui était arrivé mainte fois de confesser les mourants sur on champ de bataille. Pendant la première invasion , il avail reculé pied à pied devant rennemi, et il était de ceux qui combattaient derrière les murs de Cadix, dernier boulevard de Tindépendance espagnole. Au retour de Ferdinand VII, il était rentré dans son couvent, et il croyait y passer en paix le resie

AU BETIftO. SS

de sa vie; mais le règne de la constitution Ton avait une seconde fois chassé. Il n'était pas homme à renier son ancienne vie , il se battit avec les partisans du roi absolu contre le nouveau pouvoir. On le prit les armes à la main ; sans sa tonsure on Taurait fusillé; mais comme il était prêtre, 00 nele condamna qu'à la déportation* Cependant , après la défaite de ses ennemis, il ne fut pas de ceux quelles Français ramenèrent en Espagne; il avait en haine profonde Tintervention de ces étrangers, et il ne voulut rien leur devoir. C'est alors qu'il vint à la Havane et qu'il fut accueilli chez la marquise de Villasanta. Elle le fit son directear, son aumônier, et bientôt il la gouverna entièrement.

Le padre Marco était, du reste, un homme de conscience et de bonne foi ; sa conduite ne démentait pas ses doctrines; il était inflexible pour loi-méme encore plus que pour autrui , et il donnait l'exemple de la vie pénitente qu'il prêchait. Cependant son zèle ne dépassait pas toutes les bornes; soit que l'expérience l'eût éclairé sur l'inutilité de certaines tentatives , soit qu'il dédaignât de venir au secours des âmes tièdes ou rebelles, il ne manifestait aucun esprit de prosélytisme. Il laissait le frère et le mari de dona Ana se damner k leur aise , et jamais l'impiété avérée

M AU RETiaO.

de M. de Granville n*excitait de sa part aveone parule de reproche et d'indignation* Il n'opposait qa'un froid silence aux discours qui attaquaient ses croyances ; et quels que fussent les désordres d'autrui, il n'en témoignait qu'une désapprobation tacite.

Mézélie comprit , dès les premiers jours, qu'il n'y avait aucune intimité possible entre les memjbres de cette famille, ni parmi les persomies qu'elle avait admises dans son intérieur. C'était beaucoup que des êtres si différents d'opinions et de caractère vécussent en paix; cette bonne harmonie venait tout naturellement de -ce que chacun se tenait à part. D'un c6té don Antonio gardait sa femme , de l'autre dona Ana priait Dieu avec son confesseur»

M. de Granville , ne sachant que iaire des heures que le jeu n'absorbait plus, passait son temps dans un triste désœuvrement. Chez lui une sorte d'anéantissement moral succédait, ordinairement aux terribles émotions de cette passion fatale; puis, après un temps de repos, il se relevait plus ardent , plus téméraire , plus capable de recommencer cette vie maudite. Quelquefois, poussé par un besoin de mouvement , il s'élançait ji cheval et parcourait sans but les environs, n'espérant de ses longues promenades qu'une lourde fatigue

AU RETIBO. 35

ei quelques heures de sommeil. Le plus souvent , il restait dans sa chambre , couché tout le jour daos un hamac où son nègre le berçait. Du reste, sa position, dans cette maison était toujours la même ; don Antonio lui donnait des marques d'une amitié fort généreuse et d*une grande confiance, car il le laissait approcher de sa femme ; le padre Marco et dona Ana le voyaient d*un œil indifférent.

Le marquis de Yillasanta traitait M. de Gran- TÎlle avec une froide politesse; mais à travers les relations de ces deui hommes , il était aisé de voir de la part du premier un souverain mépris , et de celle de Tautre une secrète aversion. Le marquis menait une vie fort active; il s'occupait de l'exploitation de ce vaste domaine qu'il possédait indivis avec son beau-frère , et il ne paraissait guère au milieu de sa famille que pour le repas du soir.

Mézélie ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était aussi seule au Retiro qu'à la Havane ; mais cet isolement ne la jeta pas dans l'ennui , dans l'abattement profond qu'elle avait éprouvé naguère dans les tristes et somptueux appartements de l'hèlel de Bibar. Elle reprit les légers travaux que lui avait enseignés dona. Pepa ; elle se mit à broder, pour la chapelle, un devant d'autel ; elle

36 AU BBTiaO.

eataymt d'imiter sar le satin les pftles tulipes da magnolia, et la fleur éclatante dn rosier deFene; et , tout en travaillant , elle ekantait à demi- ▼oix, oomme si elle eût craint d*éyeîller les échos de cette vaste chambre où die dormait, la noit , sons de longs rideaux de gaze.

Quand le soleil baissait , elle sortait avec Frasquita pour faire une promenade dans le jardin , ou bien elle allait à Tendroit qu'on appelait le village. C'était comm^ une longue rae formée par les cases à nègres, et an bout de laquelle s'élevaient les bâtiments de la sucrerie. On travaillait nuit et jour dans cette immeow usine, et le chant monotone des esclaves accompagnait en cadence le bruit incessant des machines.

Mézélie s'asseyait au milieu des négrillons, qui accouraient avec une mine empressée et craintive ; elle leur distribuait toujours quelques bagatelles, dont la vue leur faisait pousser de joyeux éclats de rire, et elle parlait avec les négresses, qui, en la voyant venir, sortaient vite de leura cases. Les esclaves n'étaient pas malheureux sur cette habitation , et on n'y entendait jamais ces cris, ces plaintes affreuses que les victimes jettent sous la main de leurs bourreaux. Chaque fois que Mézélie visitait les cases, elle entendait

AU RETIBO. 87

dire aalonr d'elle que le marquis de Villasanto étaii on bon maître ; loas les esclares l'aimaieDt.

-*-* La marquise aussi est une peraonue pieuse et charitable, leur disait-elle alors; elle vous fait du bien aussi.

Mais les esclaves avaient Tair de ne pas la ooraprendre. Ils n*éprouTsient nulle reconnais-, sance pour dona Ana ; ses bonnes œuvres ne les touchaient pas, parce qu'elle ne savait pas y mettre la grâce et ronction d^une véritable charité. Une parole bienveillante, un regard de cou»' passion jeté sur leur misère, inspiraient plus de f^titode à ces êtres irréfléchis et simples oomott des enfants, que les libéralités distribuées par la marquise, avec un visage si austère et de si longues exhortations.

Quand Méaélie leur parlait du comte de Bibar, ils gardaient aussi le silence; ils ne le connais saient pas: depuis dix ans, peut-être, il n'était descendu ni à la sucrerie ni aux cases, qui n'étaient pourtant qu'à un quart de lieue de l'habitation.

Au milieu de cette vie à la fois active et jjkii* sible, Mézélie avait cependant des moments d'aflireose tristesse. Elle jetait autour d'elle un regard abattu, et elle murmurait dans la douleur que lui causait son isolemoit :

TOBE H. 4

SK AU RETIRO.

-^ Seule , mon Dieu ! toujours seule!

Souvent le découragement Fatteignait; elle ne voyait aucun but à ses occupations, puisque personne ne semblait s*y intéresser. Il y avait pourtant quelqu'un dont Tapprobation Teût vivement touchée, et qui Teût comblée de joie par quelque marque d'intérêt : c'était le marquis de Yillasanta.

Elle n'avait jamais songé à se rendre compte de ce qu'elle éprouvait pour cet homme, et dans la sécurité de son âme elle se livrait à ee sentiment, qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait déjà ressenti. C'était une sorte de tendresse , d'intérêt profond pour tout ce qui venait de lui ou s'y rapportait. La présence de don Femahdo lui causait cette joie secrète qai rayonne dans l'âme et illumine subitement toutes ses facultés. Elle l'observait avec une singulière attention ; elle cherchait à comprendre son âme , son caractère , ses idées , tout ce qu'il manifestait si peu dans ses relations de famille.

Pourtant, au bout de deux mois, elle ne lai avait pas adressé vingt fois la parole. Il était à son égard d'une politesse bienveillante , mais si réservée, que la plupart du temps il ne s'approchait d'elle que pour la saluer. Cette complète indifférence ne réprimait pas l'instinct aveugle

qui parlait déjà au cœur de la jeune fille ; elle 8*7 abandonnait dans toute la sécurité de son innocence y et elle pensait aimer don Fernando comme elle aimait sa sœur et dona Pepa , d'une tendre amitié.

Ud matin , en revenant dee cases , Méiélîc s'assit fatigaée au bord da chemin , sovs an immense ceiva, dont le feuillage formait av-^ dessus de sa tête un abri impénétrable aux rayons du soleil. Le sentier tournait entre deux haies de citronniers, dont les branches touffues et armées de piquants servaient de clôture à un champ de cannes. La vue était bornée de tous côtés par ces vastes murailles de verdure au-dessus desqeelles la canne à sacre élevait ses légers panaches. Il régnait dans ces lieux tant de fratcheur et de silence , qu'en fermant tes yeux on aurait pu se croire au milieu d'une de ces belles nuits des trO*

é% AU BETIRO.

piques , qui raniment la création énervée par les ardeurs brûlantes du j<^.

Frasquita s*était endormie sur Therbe, et Mézélie, plongée dans une vague rêverie^ effeaillait avec distraction un bouquet de géraniums roses posé sur ses genoux. Pas un soufle de veot n'agitait le feuillage sonore du ceiva ; le calme des airs était si profond , que les plumets argentés de la canne à sucre retombaient immobiles entre les longues feuilles satinées. Le chant des oiseaux, le faible bourdonnement des insectes avaieat cessé; le soleil montait à Thorizon et secouait dans Tespace des flammes in visibles; le ciel était d*un bleu sombre; mais; dans les régions inférieures de Tatmosphère, rayonnait une lamière ardente et comme cuivrée, qui semblait incendier la terre de ses reflets embrasés.

La jeune fille appuya sa tète alourdie au trooc du ceiva f ses yeux se fermèrent , et elle tomba dans un assoupissement profond.

Au bout d'une heure, le trot d'un cheval qui frappait sourdement le sable du chemin réveilla brusquement Mézélie; elle entr'ouvrit ses yeux encore chaînés de sommeil, et aperçut à dix pas devant elle le marquis de Villasanta.

— Mon Dieu! mademoiselle, s'écria-t-il, voos ici àcelieheure! c'est uneimprudence de marcher

AU RETIRO. JKS

par le temps qu'il Ëtit; la chaleur est horrible aujourd'hui ; Fair qu'o|| respire au soleil est comme do feu.

— Je me suis arrêtée à Tombre il y a une heure peut-être, répoodit-elie en rougissant un peu , et je n'ai pas songé qu'il faudrait traverser la savane en plein midi. Mais vous , monsieur, vous marchez à travers cette fournaise comme une ^lamandre.

— Pas tout à fait, répliqua-t-ii en souriant, j'avais comme un vertige au soleil , et en entrant soas ces ombrais j'ai été comme une âme qui passe du purgatoire en paradis.

A ces mots , il jeta la bride de son cheval aux mains du nègre qui le suivait, et mit pied à te^re.

— Gomme il Êiit bon ici ! reprit-il en étant son large chapeau de paille , et en s'asseyant près de la jeune fille; me permettez-vous de vous tenir un moment compagnie ?

Et comme elle se rangeait pour lui faire place , il ajouta en. la regardant :

— Mon Dieu ! je suis content de vous rencontrer ici , depuis longtemps j'ai le désir de vous parler, de vous interroger sur des choses qui Yous intéressent.

£t comme elle le regardait interdite et surprise , il ajouta :

44 AU RBTIRO.

-^ Geiâ m'est permit » madem<n8eUe ; novs nommes parenis , parefts par alliance.

— Hélas! répondit-elle avec une profonde émotion , voici la première fois que j*enténds de telles paroles; jusqu'à présent personne ici ne m'avait dit que j'étais de la famille , et je me considérais comme une étrangère.

— le m'en sais aperçu; j'ai compris que vous meniez parmi nous une vie triste , isolée » malbeureuse peut-être...

-^ Non , non » monsietu* , interrompit*«lle vivement ; je ne me plains pas de mon sort , je seas qu'il pourrait être pire. Ma sosur est heureuia , je le crois du moins; cela suffit à mon propre bonheur.

Don Fernando la regarda d'un air de doote.

-^ Oui , reprit-elle un peu confuse , c'est vr», monsieiir y ee que je vous dis là; poimpioi ne le croyez-vous pas?

— Parce que je comprends votre eitoation mieux que vous-même» peut-être, répondit-il doucement ; parce que je sais que l'isolement où tous vivez est une affreuse chose. N'est^e pas que vous vous ennuyez souvent ?

Mézélie secoua vivement la tète.

— Non monsieur, dit-elle; je ne m'ennaie plus y mais je suis triste.

AU RBV1R0« 45

Il y eal un $ilenoe , puis don Feniando reprit :

— Je voudrais bien t[ons inspirer de la oon*' fiance , car je crois que je pourrais vous donner quelques bons consefls. Cela peut paraître étrange» ce que je vous dis là ; mais rien ici ne se passe comme partout ailleurs; vous et moi nous vivons avec des gens qui ne sont pas comme tout le monde» vous devez vous en être aperçue*

MézéUe sourit faiblement et fit un signe affir«> malif.

«^.Peraonne ici» excepté moi , ne vous com» pfend » reprit don Fernando ; et, il faut bien vous le dire 9 personne ne songe à votre position , à voire avenir. Votre sœur vous aime sans doute ; mais que peuWelle pour votre bonheur? rieu.

«— le ne m'en plains pas, répondit Mézélie d*noe voix altérée.

— - Non » vous aves du courage, de la résigna* lion ; vous tâchez de vous contenter de la mauvaise place que le sort vous a faite ; c'est bien. Mais ne me dites pas que vous êtes heureuse » je ne pourrais vouscroire, car je sais ce qu'on souffre quand on vit seul.

Ces mots vibrèrent jusqu'au fond du cœur de Mézélie. Tout à coup elle cessa de penser à sa propre situation et elle considéra celle de don Fernando. Sans savoir pourquoi » sans se rendre

4» AU ftETiaO.

iCQinpte de cette impression, elle appuya son visage sur ses mains et fondit en larmes.

— Pardonnez, pardonnez^moi , s'écria le marquis; je vous a£Qige, je vous blesse peutêtre... Je n'ai pas su vous dire tout cela ; mais ne voyez-vous pas ma bonne intention?

Elle releva la tête et lui sourit doueement.

— Jfe ne vous ai parlé de votre position que dans Tespoir de vous servir, de vous être ulile, reprit-il avec plus de calme. Pour cela il faudrait me la faire connaître tout entière , me raconter toute votre vie. Don Antonio m*a dit que vous êtes venue bien jeune en Amérique et qne vous avez été élevée dans la maison du curé d'Aeayncan ; mais en France n*avez-vous pas une famille?

— Je n'en sais rien , répondit-elle avec abattement. Mon père vit encore peut-être; mais comment le chercher? où le trouver? Don Antonio aurait pu tenter quelques démarches; Yaieotine Ten a supplié , mais il n'a rien fait sans doote.

— Non, certainement, il n'aura rien fait. Et ce Français , son ami , H. de Granville , ne vous étes-vous jamais adressée à lui ?

Mézélie secoua vivement la tète.

— Jamais, répondit-elle; je serais fâchée de lui avoir cette obligation.

^~ C'est bien, dit le marquis avec vivacité,

cofflme si cette parole Veut rassuré. Pais, après un moment de réflexion, il ajouta :

— Don- Antonio songe à vous faire épouser M. de Granville.

— Hais je ne le veux pas f s*écrîa-t-elle effrayée; mon Dieu! qui vous a dit cela?

— Personne; je i'ai compris à quelques paroles échappées au comte ; mais ceci ne doit pas vous inquiéter , vous ne dépendez que de votre propre volonté , et je crois que vous connaissez M. de Granville...

— Je n'oserais le juger, répondit-elle; mais ce qae je sais bien, c'est que je ne Taime pas; et vous, monsieur?

— Moi ! je le méprise , répondit^l simplement.

— Oh! non, non, je ne Tépouserai jamais! murmura Mézélie avec résolution.'

-— * N'avez - vous point quelques papiers qui pourraient donner des renseignements sur votre famille? reprit le marquis.

— Oui , oui, monsieur ; j'ai d'abord notre acte de naissance où est écrit le nom de mon père , le lieu de sa résidence ; c'était à Paris. Il y avait eQCoré avec ces papiers quelques lignes écrites par ma pauvre mère , l'adresse d'un négodant de Marseille, celle d'un autre négociant de la Vera-Cruz. Tout cela était enfermé dans un petit

portefeuille que ma mare me donna sur aon lit de mort.

•~o Je Terni ees papiers. Mais dites-moi, eomment tous éte&-vous ainsi trouvée seole et perdoe avec votre sœor, dans un pays étranger, au boat du monde T

Alors Méaélie raconta les souvenirs frappants et terribles qui lui restaient de son enfance. Elle raconta ces traits épars dans sa mémoire comme les lignes indécises d*un tableau effacé. Elle se rappela cette chambre tendue en soie bleue oà elle dormait près de sa mère , ce vieillard dont elle avait oublié le nom et qui la prenait sur ses genoux. Puis la maison desdemoisellesd'Ëffimggs, le jardin encaissé entre quatre murailles et oè il ne croissait que des mauves; les promenades à la Chartreuse ; puis encore un long voyage sur la mer et un autre voyage à travers les bois et les savanes; leur arrivée à Acayocan , et enfin le te^ rible dénoûment de ce drame confus : la amrt de cette mère courageuse qui avait traverse tant de souffrances et de périls en portant set deui ea&nts entre ses bras.

Méaélie pleurait en retra^nt ses souveniiu, es parlant de sa mère ; mais à travers ses larnms elle regardait le ciel avec une expression ineffikbie de douleur et d'espoir.

AU BETiRO. 49

— N^usdemewàflieBaînfli abandonnées, seiries au inonde , dit-elle en finissant ; mais ma nère veillait sur nous, eHe nous gardait eneofe, elle BOUS garde toujours. Quand j^éprouTe cet abattement , «es irififtesses où l*ànie tombe parfois , je la prie, et mon chagrin s*apaise, le courage me revient.

Le «Mrqnis avait écoulé ce récit avec une silencieiifle ém<Hion. D'abord ses regards étaient fixés sur Mézélie; puis il avait détourné la vue po«r ^Ktsimuler Fespèce de trouble qui s'élevait dans son coeur lorsque les yeux limpides de la jeune fille s^arrétaîent sur les siens. €e qu'il épiWBvait ne lui faisait point peur cependant; c'était un secret attendrissement, une sympaibie pniisnde pour cette enfant qui avait subi si jeune les femes de toute une vie , c'était une sorte d'exaltation de eoBur qu'il n'avait jamais eonnne. Qvand M éaélie cessa de parler il loi dit simplenent :

— J'avais bien vu que vous aviez déjà éprouvé de grandes peines, je vous avais bien coÉipnse. Maintenant vous êtes sftre du moins d'avoir un ami. Ayez confiance en moi, soofirez que je vy)U8 donne quelques conseils. J'ai trente ans et vous en avez dix-sept à peine; mon avenir est borné, le v^tre s'ouvre ; je finis et vous commencez...

AANAVO. — TOHB II. 5

— Vous! dit- elle, élonnée; mRis tous èles jeane...

— Oh! Don, dit-il avec un mélancolique sourire, j'ai beaucoup vécu déjà, et maintenauL.. Dieu vous garde d*nne vie comme la mienne!

Mézélie le regarda comme si elle eût attendais fin de cette espèce de confidence avec anxiété.

— J'ai Tair d'un homme heureux pourtant! reprit-il avec amertume; je possède tous les avantages qu'on envie , une fortune immense, on beau nom, de la considération dans le moDde. J'ai une âme faite pour comprendre tout ce qoi donne du prix à la vie, et cependant le découngement et le désespoir s'empareraient de moi, si je regardais un moment en moi-même, si je n'usais l'activité de mon âme et de mon corps dans des occupations matérielles et continuelles, qui ne me laissent le temps ni de penser ni de sentir. J'ai dû réduire mon existence aux plas étroites proportions possibles : j'ai dû renoncer i vivre et tâcher de végéter seulement. Vous do me comprenez guère, n'est-ce pas ?

Mézélie baissa la tète et soupira profondément.

— Mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler, reprit don Fernando d'une voix plus calme ^ c'est de vous. Pour ne pas périr ici de

langueur et d*ennuî, il faut tous créer des occupations. Je vous donnerai la clef de ma bibliothèque, il y a là beaucoup de livres que j*ai apportés de France.

— Des livres écrits en français ! interrompit Hézéiie avec joie , je n*en ai plus vu depuis mon enfance ; à peine si je reconnaîtrai ainsi ma propre langue.

— Oui , peut-être ne la lirez-vous pas d*abord fort couramment; n'importe, vous aurez tout le loisir de Tétudier; personne ne viendra vous interrompre, personne n'entrera dans la bibliothèque quand vous y serez.

— Pas même vous? demanda-t-elle ingénument.

— Pas même moi. Mais ces études n'emploieront pas tout votre temps, il faudra essayer encore quelque autre travail. Peut-être auriez-vous du goût pour le dessin ?

— Autrefois ma mère nous en avait donné des leçons; mais je les ai oubliées.

— Vous pourriez apprendre toute seule à peindre des fleurs, des paysages, c'est un facile talent; il vous délasserait de vos études. Ne croyez-vous pas que vos journées ainsi remplies ne vous paraîtront pas trop longues 1

— Oh ! oui, je travaillerai avec courage, avec joie, s'écria-t-elle déjà animée d'une vive ému-

ft« AU RETIHO.

lâtieo. Les heures 90»i bien uistes et bien vides qaamé on ne iah rien , quand on ne pense 4 iîcb ; et si Ton s*é?eille au milieu de eette apatUe, on ressent comme une sourde inquiétude , un besoin douloureux d'agitation...

— Vous avez déjà éprouvé cela ? interrottpit le marquis.

— Oui; mais à présent c'est fini, je ne végéterai plus ainsi. Il me semble que mes journées uesttffiront pas à tout ce que je veux entreprendie. Vous verrez que je ferai des progrès. J*y mettrai tant de bonne volonté, je serai si contente quand vous me direz que c'est bien , <|ue j'ai réussi !

Don Fernando sourit doucement, et elle reprit d'une voix émue :

—•Tenez, monsieur, vous êtes 1» seule pcraonne ici qui m'ait inspiré tout d'abord de la confiance; cependant je ae vousconnaissaift guère avanfe ce matin. Depuis plus d'un mois que nous habitons la même maison, vous ne m'avei pas adressé quatre fois la parole ; mais je comprenais bien tout ce que vous disiez aux autres devant moi et même votre silence.

Don Fernando 'fit un geste de doute , et dii sourdement :

— Pour deviuer ce qui se passe parfois en moi, il faudrait avoir bien soufiRerl.

AU HETIRO. S5

— Oui, reprit plus YÎvement Méxélie, ee qae vous éprouvez c'est un sombre ennui , une ef* firoyable oonirainte. Vous ne partagez ni lea idées ni les sentiments de ceux qui vous entourent, et pourtant iaœais aucune discussion ne s'élève entre vous. Souvent on vous choque, on vous blesse*, involontairement sans doute : vous gardez le silence; mais vous^ changez de couleur, et vos yeux deviennent fixes. Âh! sk j'avais osé, dans ces moments-là je vous aurais parlé.

— Et que m'attriez*-vous dit? demanda-t-il presque à voîx basse.

— Je ne sais : j'éprouvais aussi une secrète ioipatieace, et quelque chose en moi se révoltait contre les discours du padre Mareo. Quelle inexorable piété que la sienne! quelle sévère doctrine! Si je croyais tout ce qu'il dit , j'aurais l'âme remplie de scrupules et de frayeurs * je douterais de mon salut! Non, non, jamais je ne pourrais gagner le ciel à son exemple , jamais je ne pourrais vivre comme une sainte, comme doua Ana !

— Non, jamais! dit le marquis avec une émo^ tion contenue, vous n'êtes pas iaite pour cette existence sombre et mesquine ; vous avez de trop belles facultés, des sentiments trop vrais, um Saaae lrof> aimante pour vivre dans cet orgueilleux isolemefit, cbns cette abnégation complète des

54 AU RBTIRO.

affections hamaines, pour être ee qae tous appelez une sainte !

Il y ent un silenee; puis Mézélie dit ayec on peu d'hésitation :

— Elst-ce que doua Ana a toujours été dévote?

— Je n'en sais rien, répondit le marquis.

— Est-il possible! murmura la jeune fille; et la remarque qu'elle allait faire resta sur ses lèYres.

— C'est étrange ce que je vous dis là, continua le marquis, c'est vrai pourtant; lorsque j'épousai dona Ana , je l'avais vue deux fois. Huit jours après notre mariage , je partis* Mon père était mort en France, et des affiaiires importantes rendaient ce voyage nécessaire...

— Et vous n'avez pas emmené votre femme?

— Elle ne voulut pas venir.

— Oh I oui , elle était déjà dévote puisqu'elle put ainsi se séparer de vous, dit naïvement Mézélie; et votre absence dora cinq ans? mais alors vous ne songiez donc pas... vous n'éprouviez pas de chagrin d'une si longue séparation ?

— Je n'aimais pas dona Ana , répondit froidement le marquis; non je n'avais point d'amonr pour elle, et cependant je revins ici avec des illusions, des projets, Tespoird^un heureux ave-

nir. Je ne me rappelais rien de dona Ana, si ce n'est sa beauté; je ne poavais juger son esprit ni son cœur sur se& lettres st rares , si courtes : les femmes élevées comme elle ne savent rien écrire. Je croyais voir se réaliser je ne sais quel rêve de bonheur auquel je m'étais attaché. Après des années d'une vie libre, dissipée» je croyais que quelque chose de mieux m'attendait ; je venais chercher mon intérieur, ma famille , ma femme... j'ai trouvé le padre Marco et une sainte !

A ces mots prononcés avec une sourde colère , on amer dédain, Mézélie fit un mouvement comme pour retenir don Fernando qui s'était levé, et elle lui dit timidement :

— Mais n'avez-vous rien à vous reprocher, vous* monsieur? n'étes-vous pas resté loin de votre femme, trop longtemps, i>eut-étre?

— Oui , c'est ce que je me suis dit , ceci fut un tort : je l'expie. Il fallait me souvenir que j'étais marié ; il fallait renoncer plus tôt à ce pays que j'aurais si volontiers adopté, mais où ma femme ne voulait pas me venir trouver. Vous voyez que je suis }nste. Mon parti est pris; je souffre l'influence de ce moine ; j'ai une parfaite tolérance pour la dévotion de dona Ana « et je me suis fait une vie tout à part de la sienne. Heureusement elle n'a. jamais eu l'idée de me convertir, et elle

se AU R&T11I0.

s'est babiiuée à consiilérer mHre séparalioa cêmine définitive en ce iBonde et ckuis Taotre.

Il passa la main sur son front eoofeate psor chasser une idée pénible , ei reprit tristement :

— Mais pourquoi vous entretenir de tout cela? c'est de vous senle §ue je voulais vous parler.

En ce moment le tktement d'une ctocbetie se mêla au bruit du vent qui commeaçait à agiter le feuillag,e.

— Entendez- vous! dii HéiéKe étonnée.

— C'est la sonnette du viatique; elle vient de ce côté, s'écria don Feniaiido en se ievani vive* ment, il y a done quelque malade aux environs?

— A une demi-lieue d'ici » dans une case bâtie au pied de la montagne, il y a une vieille n^[res8e libre qui va mourir; le padre Marco doit lui perter ce soir les sacremeels.

— Eb bie»! le veici, il est lard , voyez, le soleil va •disparaître.^

— Déj^ ! s'écria Mézélie en se levant.

— Je voua quitte, continua rapidement le marquis; les papiers dont vous m'avez parié , ce soir vous les nteltmz sur la table, dans le salon qui précède ma bibliothèque; je les prendrai. Adieu.

Il s'élança sur son cheval et pattil au galop. Une minute après, la procession parut à Taulre

bout du chemin. Mézélie s*était machinalement agenouillée , le visage tourné du côté où venait de disparaître don Fernando.

Le padre Marco arrivait sous un dais porté par deux esclaves; il priait à haute voix, les yeux baissés sur le calice qu*il tenait dans ses mains. Derrière lui venait dona Âna, le front courbé, le regard attaché sur la terre ; on distinguait à peine ses traits sous le long voile noir qui tombait jusqu'à ses genoux. Elle passait sans rien voir, semblable à une ombre qui traversait ce monde, ou bien à une de ces austères figures de saintes, peintes sur les murailles des couvents. Ses femmes la suivaient, eu priant avec distraction, leur rosaire à la main. La marquise était ainsi d'une beauté sombre et sévère qui frappa vivement Mézélie.

— Hélas I pensa la jeune fille avec une espèce de serrement de cœur , elle est la femme de don Fernando, et pourtant elle aime Dieu par-dessus tout!

Le lendemain , Mézélie apprit à son réveil qae le marquis étail parti pour la Havane.

— Comment! dès ce matin? dit-elle à Frasqoita, qui venait de lui donner cette nouvelle.

— Oui, maîtresse, au lever du soleil.

— C'est étrange! pensa Mézélie avec un serrement de cœur, il ne m*avait pas parlé hier de ce voyage.

Elle se leva toute triste et pensive; le contentement qu'elle éprouvait depuis la veille venait de s'évanouir tout à coup; ces lieux où n'était plas don Fernando lui semblaient horriblement vides. Peu à peu, cependant, cette impression

60 AD RBTIRO.

pénible fit place au souvenir de ce qoi s'était passé la veille, et Mézélie se sentit consolée; sentement, elle avait une grande impatience de revoir don Fernando.

Elle songea alors à profiter de Toffre qu'il lui avait faite. Le soir précédent, elle était allée déposer les papiers qu'il lui avait demandés dans la salle qui précédait la bibliothèque, et elle y retourna le cœur palpitant d'une vague inquiétude. Il lui semblait que, dans la précipitation de son départ , don Fernando aurait oublié ses offres et ses promesses ; mais en entrant , elle ne vit plus ses papiers sur la table , et à la place il y avait une clef. Mézélie la prit et resta là le regard %ie et rêveur , le front appuyé sur sa main.

Son cœur était plein d'émotions confuses et douces dont elle était comme étonnée ; elle le sentait tressaillir sans savoir pourquoi ; loates les paroles de don Fernando revenaient à sa mémoire , et elle se disait, avec une kidicyile joie, qu'elle avait trouvé un ami. Il lui semblait que c'était ainsi qu'elle aimait dona Pepa , avec recomaissauce, avec tendresse, avec dévouement. Sans doute, s'il n'eût pas été marié , elle aurait plus scrupuleusement regardé jusqu'au fond de son coeur; maïs» dans la fierté de sa conscience» elle n'avait point peur des sentittienls coupuMes ; elle

éuit troip pvre {M>ur craindre d'aimer d*amoar répoux de doDa Ana.

Mézélie se leva et fit le tour de la salle lentement, en s'arrétant devant chaque meiièle, en r^;ardant avec no secret attendrissement tons ces objets q«i lui rappelaient la présence de don Fernaodo ; pois elle ouvrit la bibliothèque. C'était une petite pièce simplement meublée , et tout autour de laquelle il y avait des rayons chargés de livres* Elle était éclairée par une fenêtre haute qui don* aait sur le jardin , et devant laquelle un tamarin étendait ses branches. Le jour tombait affaibli à travers ce rideau naturel , et les brises parfumées du jardin soufflaient doucement contre les lambris. Tout y était sombre, frais et silencieux comme dans une chapelle, et Mézélie y aurait fait aussi volontiers ses oraisons qoe dans Toratoire de doua Ana. Il n*y avait point d'autre issue que la perte qui s'ouvrait dans la première salle. Ces deux petites pièces ne faisaient point partie de I appartement de don Fernando ; elles étaient , au contraire , situées à l'autre bout de la maison , et il fallait, pour y arriver, traverser une longue galerie parallèle à la grande salle on la famille se réunissait le soir.

Mézélie jeta un coup d'œil rapide autour d'elle, et la première chose qui fraqppa ses regards , ce

Page 1