TOME H
6f AU KBTIBO.
tûi une feaille écrite , sor le popître oovert devant la fenêtre. Elle la prit et lut avec émotion :
c Vous êtes ici chez vous ; on est averti dans c la maison qae je vous ai laissé cette clef en c partant, et qu'à mon retourelle restera entre c vos mains. Depuis longtemps je ne venais pins c dans ce réduit , que j'avais pris plaisir à foire c arranger autrefois, et c'est un bonheur pour moi c de penser que peut-être vous vous y trouvem c bien. Vous serez seule, libre et mattresse de c tout dans cette retraite: puisse-l-elle vous c plaire longtemps ! >
— Oh! oui, je m'y plairai toujours, s'écria Mézélie.
Et tout de suite elle s'établît dans son domaine. Elle arrangea le pupitre, ouvrit la bibliothèque et feuilleta tous les livres. La journée s*écoula rapidement, comme si les heures eussent été des minutes ; et pourtant, quand le soir vint, la jeune fille n'avait rien fait , rien lu , que le billet de don Fernando.
Dona Âna ni le padre Marco ne parurent point au souper ; les fêtes de Pâques approchaient, et ils se préfiaraient à cette solennité par une retraite de plusieurs jours et de plus grandes austérités.
Le soir, Mëiélie se trouva seule avec H. de Gran- Tille, dans la galerie qui servait de salle à manger.
— Eli bien ! mademoiselle, lui dit-il , comment vous trouvez-vous de votre séjour ici ?
— Moi , monsieur? je m'y trouve fort heureuse, répondit-elle avec vivacité, plus heureuse qu'à la Havane.
— Ah ! et comment avez-vous trouvé le secret d'employer votre temps, de ne pas périr d'ennui dans ce coin du monde ?
— Je travaille, je me promène, et le temps s'écoule tout doucement. Aujourd'hui , les heures ont passé si vite que j'ai été tout étonnée en me trouvant à ce soir.
— Aujourd'hui qu'avez-vous donc fait ?
— Ce que j'ai fait? répondit>elle pensive , eh! mais , rien du tout.
— Tout le monde n'est pas heureux à si bon aiarché , répliqua M. de Granville avec une railleuse amertume; voilà des satisfactions qui me paraissent fort négatives.
— Convenez, monsieur, qu'elles sont du moins à la portée de chacun, dit Mézélie en souriant.
— Oui , mais à votre place je craindrais , en vérité, de me pétrifier dans mon bonheur. Grand
M 40 BBTIRO.
Dîail ^elle vie ! depuis «n mois H me senble qae je dors nurt et jour.
Il y eut un silence : puis M. de Granville veprit brusquement :
— Qui sait ee que doo FeriMadoest allé foire à la Havane I
A ce nom jeté à Timpioviete dans la conversation, Mézélie rougit légèrement , une seerète émotioB fit palpiter son cceiir, et elle balbutia :
— Quelque affaire imprévue , sans doute... il n*avait parlé à personne de ce vojage.
— Voilà encore un de ces personnages comme ou n*en voit guère que dans les romans ! reprit M. deGranvilie, avec le même ton de dédaigneuse raillerie , un homme qui possède deux ou trois millitîns , qui pourrait jouir largement de la vie, et qui s'est enterré ici entre une dévote et un moine ! Je le connais depuis plus de deux ans, et je ne lui ai jamais entendu dire vingt paroles de suite ; tout ce qu*il pense , tout ee qnll éprouve, se traduit par une espèce de sourire ironique et poli, qui signifie simptenemqae tout ce qu'il entend lui déplatt et Tennuie. C'est ainsi qu'il répond à sa femme, à son beau-frère et à moi-même. J'aimerais mieux une impertinence nettement articulée que ces airs4à...
AU RETIRO. es
— * Monâeur, je n'ai rien vb de ce q«e vous dites là » înieiTompit Mézélie ; don Fernando est un homme grave , un peu triste , mais je lui crois un esprit élevé , une grande bonté d*ânie.
— Pourquoi? parce ce qn'îl passe sa vie dans les usines , dans les ateliers , avec la population noire de Tliabitation, et qu'il s'est constitué le protecteur et le bienfaiteur de toute cette négraille; parce qu'il affecte les babitndes simples et laborieuses d'un cultivateur de l'Union, et qu'il regarde du haut de .sa vertu les faiblesses humaines? Eh! bon Dieu I qui songe à lui tenir oompte de tout cela? Tenez , je préfère encore à sa philosophie goarmée la dévotion recfaignée de dona Ânaet le fanatisme stupide do padre Marco; iis mènent pourtant aussi une vie bien absurde : quels tristes fous sont tous ces gens- là !
— Mais, selon vous, monsieur, en quoi consiste donc la sagesse? demanda Mézélie.
— A savoir éire heureux t à jouir de tons les biens qui sont à notre portée autant que nos facultés peuvent y suffire.
Ainsi 9 vous avez su , vous, trouver partout le bonheur? votre vie a toujours été belle et heu* rèuse? dit Mézélie d'un air de doute.
— Non, répondit-il froidement eten détournant la vue, comme si cette brusque question l'eût
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déconcerté, Pnis il reprit après une pause et avec cet accent qui faisait toujours douter s*il parlait sérieusement et avec conviction , on s'il se raillait des autres et de lui-même :
— J'ai joui pleinement de la vie ; j'ai passé à travers tout ce qu'elle offre de sensations poissantes , de joies désordonnées , d^inquiétodes affreuses, de succès, de revers inattendus, et, sur mon âme 1 je n'y ai pas de regret. Parfois! au milieu de toutes ces vicissitudes , je me sois senti un moment lassé , mais npn à bout de moimême comme la plupart des hommes chez lesquels toute jouissance amène la satiété. Je o'ai point, vieilli ; je suis jeune, plein de force et de passions ; je sais ce que vaut la vie , el je prends en pitié ceux qui la gaspillent si tristement.
— Pour le moment, vous me semblez aussi à plaindre qu'eux , dit Mézélie avec un demisourire; vous voyez bien qu'en fait de sagesse vous n'êtes pas aussi avancé que moi , puisque vous n'êtes pas si heureux.
A ces mots prononcés avec une charmante bonhomie, M. de Granville hocha la tête avec une sorte de défi et dit sourdement :
— Mais plus tard nous verrons !
Il resta accoudé sur la table , le front appuyé
sar sa main et les yeux fixés sur la jeune fille, assise en face de lui.
Alors elle se leva pour sortir.
— Écoutez, lui dit-il en la relouant avec instance , je voudrais vous parler encore.
— J'ai des choses importantes à vous dire ; il s'agit de vous, de votre avenir; personne ici, mademoiselle, ne s'intéresse à vous, personne si ce n*e8t moi, vous le voyez bien.
£lle ne put retenir un sourire négatif, en se souvenant de sa conversation de la veille avec don Fernando. M. de Granville ne pouvait comprendre ceci ; et il reprit avec conviction :
— Vous comptez sur Tamitié de votre sœur ; mais que peut- elle faire pour vous? rien. Je connais don Antonio, il vous séparera de sa femme tant qu'il pourra.
— Pourvu qu'il la rende heureuse , je m'y résignerai , dit Mézélie en soupirant.
— Certainement elle est heureuse , fort heureuse; mais cela ne servira guère à votre propre bonheur, cela n'empêchera pas que votre position ici soit difficile , équivoque...
— Monsieur, que voulez-vous dire? interrompit-elle inquiète et blessée.
— Mon Dieu ! rien de plus que ce que vous entendez, répondit-il tranquillement. Je voudrais
VOUS faire comprendre votre sîtfiatioD,yoi»éeUiirer sur vos intérêts ; mais je crains qoe tout d*abord vous ne pensiez que je sois excité seulement par un motil personnel , et que voes ne conceviez des défiances qui no«s feraient tort à tons deux.
— Monsieur y ditroUe froidement, je ne vous comprends plus du tout.
— Je vais m'expliquer plus clairement.
N*avez-vous jamais pensé, ipademois^le, qu'il y avait entre nous nne communauté d*intéréts?...
— Jamais, raonsieor, répondit-elle avec une secrète indignation; car elle se souvint des paroles de don Fernando.
— C'est que vous n'avez pas réfléchi sur tout cela, reprit-il ; c est qoe vous ne comprenez pas les difficultés de votre position; il n*j aarail qu'un moyen de la rendre convenable et sAre; ne le voyez-voos pas?
Elle fit un geste négatif.
— Mais vous avez donc oublié ce qui s'est passé à Acayucan? dit M. de GranviUe d*une Toix lente.
— Je comptais que vous l'aviez oublié aussi, dit la jeune fille en baissant la vue; monsieur, vous avez su alors ma détermination ; elle n'est pas changée.
— Âh ! c'est bien ! dit froidement M. de Gian-
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ville; et voos ateiL crn ingénument qu'après ce qui s'était passé nous pourrions vivre ainsi sur le pied d'une complète indifférence? En effet, ma conduite, depuis trois mois, a pu vous le faire supposer; je ne vous ai, certes, point fatiguée de mes instances; et parce que je ne vous ai plus parlé de mes sentiments ni de mes intentions, vous avez pensé que j'y renonçais : vous vous êtes trompée.
Mézélie avait changé de couleur , l'aversion instinctive qu'elle éprouvait pour M. de Gran» ville , l'espèce de mépris qu'il lui inspirait , se réveillaient à mesure qu'il osait lui parler ainsi. Elle recula d'un pas, et dit avec une fermeté froide :
— Eh bien! monsieur, achevez, que voulezvous?
— Je veux ce que je voulais, il y a trois mois , je veux vous épouser.
— Je ne me marierai jamais, répondit-elle, jamais, monsieur, j'ai pris devant Dieu cette résolution, qu'il me punisse si j'y manque!
— Ah ! ah! s'écria M. de Gran ville avec étonnement; et depuis quand avez-vous fait cette espèce de vœu ?
— Depuis que j'ai regardé autour de moi et réfléchi sur ma situation, répondit la jeune fille
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d*ane Toiz ferme el trisle. Cette résotntioD esc irréTOcable. Pour toat le reste, je me fie à bi Providence, elle disposera de moi; je me soumets d^avance à ce que Dieu voudra.
— Eh ! eh! fit M. de Gran ville en se partent à lui-même , c*est étrange !
Mézélie le salua avec une froide politesse et sortit de la salle sans qn*i1 essayât de la retenir. Quand elle eut disparu, il réfléchit un moment et murmura :
— Est-ce qo*elle aimerait quelqu'un !... Mais il n'y a personne ici.
Puis frappé d'un soupçon subit , il ajouta : — -» Est-ce qu'elle aimerait don Fernando!...