LIVRE SIXIÈME
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L'absence du marquis ne dura qu'une semaine; it arriva un soir sans avoir prévenu personne de son retour. C'ëtaii le jour de Pâques ; toute la maison avait un air de fête; dona Âna elle-même semblait moins silencieuse et moins roide que de coutume. On avait servi le souper, tout le monde était debout autour de la table, et le padre Marco acbevait de dire le benedicite lorsque don Fernando entra.
— J'arrive à franc ëtrier, je voulais être ici ce soir» dit^il, en saluant toute la famille d^un re§ard satisfait , et en jetant sa cravache et son chapeau à un domestique; puis il s'approcha de
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sa femme, et tendit la main à don ÂnUmio.
La physionomie de dona Ana s'était assombrie, et le padre Marco avait soupiré profondément; tous deux soupçonnaient, ayec une douloureuse indignation , que le marquis n'avait pas enlenda la messe le jour de Pâques, qu'il n'y avait peutêtre pas même songé. Monsieur de Granville observait Mézélie. •
La jeune fille était appuyée au dossier de sa chaise et baissait la vue. Son cœur avait tressailli à l'aspect de don Fernando; mais cette violente émotion , au lieu de faire monter le sang à ses joues, en avait éteint le doux incarnat. M. de Granville eût été éclairé par un mouvement involontaire , une rougeur subite ; mais il ne comprit pas cette immobilité, cette pâleur, et il sourit en lui-même , pensant qu'il s'était trompé.
— Eh bien ! Fernando, dit gaiement don Antonio , après cinq ans vous vous êtes donc décidé à rentrer dans la Babylone maudite ! Vous y avei passé une semaine entière , vous auquel le séjoor des villes était devenu si insupportable! Mais qu'est-ce que cela veut donc dire?
— Je n'avais pas fait le vœu de ne jamais retourner à la Havane , répondit don Fernando d'un air de bonne humeur. A la vérité, il ne me conviendrait guère de rester au milieu de cette
foule ; la vie que nous menons ici ro*a rendu sauvage ; mais une affaire importante m'ayanl ramené là-has pour quelques jours, je n*ai pas été épouvanté de revoir ce que vous appelez notre Babylone.
— Avez-vous rencontré quelques-uns de nos amis? je veux dire des miens ; car vous ne vous êtes guère mêlé de nos folies de jeunesse ; vous avez toujours été un saint, vous !
Doua Ana et le padre Marco se regardèrent d'un air de résignation indignée, comme si ce mot eût été un blasphème, et don Fernando répondit en souriant :
— Non certainement, je ne suis pas un saint ni ne veux Tétre. Quant à ceux que vous appelez vos amis, mon cher Antonio, ils mènent toujours une.damnable vie.
— Il faut pourtant faire une fin ; que ne se rangent-ils comme moi I 11 n*y a rien de tel que le mariage pour enterrer toutes ces folies-là. Je le disais encore aujourd'hui à Granville, et il était tout à fait de mon avis.
M. de Granville fit un signe d^approbation. Don Fernando répondit froidement :
— Les mines du Pérou ne suffiraient pas pour mener longtemps une telle vie ; de manière ou d'autre il faut qu'elle ait une fin.
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— Je croîs que si f eusie en réellemail la passion du jeo » je serais veou à bout de me rainer, dit tranquillement don Antonio.
— Je le crois aussi , répondit don Fernando en regardant M. de Granville : on joue énor- Biément à la Havane, surtout depuis quelque temps; Ton a organisé de véritables coupe^orges, des maisons où vont s*englotttir des fortunes considérables, les ressources de ceux qui ont besoin de tout leur avoir , et même le gain journalier de quelques malheureux. Que de gens ruinés par ces tristes folies !
De quoi se plaignent-ils? dit alors M. de Gffanville avec un sourire amer; ils ont volontairement risqué leur argent, ils Font perdu : eh! ne savaient-ils pas que le jeu n'a que deax chances, la perte ou le gain, et que, lorsque deux joueurs se trouvent face à face^ le bonheur de Tun fait nécessairement le malheur de Tautre ?
-«- Tout le monde n*a pas votre force d*âme et votre résignation, répondit le marquis d'un ton de politesse où perçait le plus froid mépris; sur mon âme , c'est héroïque de parler ainsi quand on vient d'éprouver si cruellement les chances dont vous parlez !
A cette brusque observation M. de Granville jpâlit visiblement, ses yeux d'un bleu terne jeté-
rent un éclair; mais il se remit aussitôt et dit avec une sorte de nonchalance :
— C'est vrai, j'ai perdu beaucoup d'argent; la fortHne m'a fait si mauvais visage que j'ai reculé jusqu'ici et que j'ai résolu de ne plus m'exposer à ses caprices. G^est fini, je ne veux plus jouer.
Mézéliene put retenir un sourire d'incrédulité; elle se souvenait de ce que M. de Granville lot avait dit, à cette même place , quelques Jours auparavant. Alors la physionomie du marquis s'éclaircit aussi; il semblait que cette manifestation muette échappée à la jeune fille le tirait de quelque inquiétude , et il se remit à discourir d'une façon animée sur tout ce qu'il venait de voir à la Havane.
Apparemment c'était chose peu ordinaire qu'il fût ainsi communicatif et conteur, car sa femme elle-même le remarqua.
— Voilà un voyage qui vous a fait grand bien, cher Fernando! dit en souriant don Antonio, quand retournez-vous à la ville?
Jamais , répondit-'il d'un air sérieux , jamais , je crois; car je n'ai plus rien à y faire.
— Qu'est-ce qui l'a donc conduit là-bas? mormora M* de Granville de manière à ce que Méiélie seule l'entendit; ces façons de parler
signifieot quelque chose quoiqu'elles ne disent rieo du tout : je parierais Yoloniiers que cet austère personnage a failli comme le plus grand pé' cheur , et qu'il revient déjà las d'avoir mené trop joyeuse vie.
Mézélie entendit à peine ces derniers mots, elle avait détourné la tête avec un mouvement de surprise et de dédain qui n'échappa point à M. de Granville ; mais cette fois encore il se trompa; il crut que ses suppositions frappaient la jeune fille et qu'elle s'indignait de l'hypocrisie de don Fernando. Alors il fut satisfait et il ne poussa pas plus loin ses réflexions.
Cependant toutes ces paroles restèrent dans l'esprit de Mézélie , elle n y crut point tant que don Fernando fut là, tant qu'elle vit son noble visage et qu'elle entendit l'accent à la fois doux et grave de sa voix; mais quand elle fut seule, les suppositions de M. de Granville lui reTinrent à la mémoire et elle se sentit saisie d'un doute pénible , d'une horrible tristesse.
Elle se demanda pourquoi don Fernando était parti, pourquoi il avait passé plusieurs jours sans donner de ses nouvelles, pourquoi il revenait avec une physionomie contente, animée, qui frappait tout le monde. Elle pensa qu'il était iniluencé par quelque secrète préoccupatioo ,
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par quelque seniiment caché pour toaile monde, et à son insu elle en éprouva une jalousie profonde.
Longtemps après minuit elle était encore assise devant la fenêtre de sa chambre , un peignoir de mousseline jeté sur ses épaules ; les cheveux dénoués, le front appuyé sur ses mains.
— Non ! murmurait-elle dans Tamertume de son cœur; non je ne veux pas de son amitié... Je n'ai plus confiance en lui... 11 m'a à peine adressé la parole ce soir... On dirait qu'il ne me connatt plus... Qui sait pourquoi il m'a parlé ainsi l'autre jour!... Peut être il témoigne le même intérêt à toutes les femmes qu'il rencontre... Peut-être il en aime une comme don Ânionio aime ma sœur... lui ! un homme marié !... Si M. de Granville disait vrai !... Mais» mon Dieu, je suis folle de pleurer et de songer encore à cela!...
Elle se mit à genoux pour faire ses prières ; mais celte idée fixe la poursuivait. Son innocence était encore si entière qu'elle ne voyait pas clair dans son cœur, et, bien qu'elle eût beaucoup de sagacité et de finesse d'esprit, elle ne soupçonna point que ce qu'elle éprouvait pour don Fernando c'était de l'amour, un amour inquiet, malheureux. Elle n'avait jamais lu de romans, elle n'avait jamais eu le spectacle d'une telle passion ;
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son imagination était encore pure tandis q«e son âme était déjà troublée par de si vives et si douloureuses émotions.
Sa nuit fut triste et sans sommeil. Vers le matin , elle entendit dehors les domestiques qui amenaient les chevaui an perron ; et un momeni après, elle reconnut la voix de don Fernando ; il allait partir comme de coutume pour visiter les ateliers.
Dès que le galop des chevaux battit le sable de l'avenoe , Mézélie se leva doucement et vint regarder à travers les jalousies. Uue minute après, le marquis avait disparu au fond de Tallée: alors elle s^habiîla et descendit à la bibliothèque.
La clef de cette pièce où personne de la maison ne venait jamais , était toujours entre ses mainst aucun domestique n'y aurait pénétré sans son ordre, c'était elle qui, aidée de Frasquita,y arrangeait tout chaque jour avec ce soin minutieux qu'on apporte dans les occupations qui plaisent.
Mézélie y retourna ce jour-là le coour triste et blessé , Tesprit plein de trouble et d'inquiétude, enfin comme elle n'y était jamais venue. La première chose qu'elle aperçut en entrant ce fut une lettre à son adresse, placée sur le pupitre où elle dessinaiLdiaque jour. Elle comprit sur-le-champ que c'était don Fernando qui lui avait écrit, qu'il
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étail venu là cette nuit même , et tremblante elle regarda aiitoar d'elle comme pour 1« chercher; puis elle lat cette lettre, la première qu'elle eût jamais reçue.
c Mademoiselle ,
c Toaleà les démarches qui peuvent vous mettre c sur la trace de M. votre père ont été faites et « j'en espère un bon succès. J'ai eu le bonheur € de trouver à la Havane un négociant qui, ayant c en quelques relations d'affaires avec M. d'Eff fanges, il y a trois ans, s'est souvenu qu'il en f avait reçu des lettres datées de Vera-Crui , et 1 dans lesquelles il annonçait son départ pour la c France. A cette même époque, M. votre père a
< accepté plusieurs traites sur Paris.
c Guidé par ces renseignements , je me suis
< adressé au consul de votre nation , et je lui ai tc remis des lettres qu'il pourra faire parvenir à c M. d'Effanges, soit qu'il habite encore Acac pttlco, soit qu'il ait repassé en France. D'ici à c trois mois , il peut être instruit de votre sort , c et une année ne s'écoulera pas , sans doute , c avant que vous ayez une lettre de lui , avant f qu'il vienne peut-être embrasser ses enfants.
c Je suis heureux d'avoir pu vous rapporter c cette espérance, et je suis mille fois payé du
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peu qoe j*ai fait par le bonheur de vous donner ces bonnes nouvelles. Maintenant me permettrez-vouâ un conseil ? Je voudrais , pour la tranquillité de votre sœur , pour son bonheur peut-être, que vous gardassiez encore le silence sur tout ceci. Don Antonio est d'un caractère à s'irriter de Timpression que ces nouvelles feraient sur sa femme ; il ne pourrait plus la voir, triste ou contente, sans croire qu'elle est préoccupée d'autre chose que de lui seul , et il en concevrait une extrême jalousie. Attendez que vos espérances soient près d'être réalisées pour les découvrir à Yalentine et dire à son mari que vous avez retrouvé votre père. D'ailleurs, qui sait!... malgré taot de probabilités, malgré tous nos soins, votre esr poir pourrait être déçu ; et alors, ne vaudraitil pas mieux l'avoir gardé pour vous seule ? c Je vous écris tout ceci , parce qu'il n'était pas possible de vous le dire librement Je De puis vous voir qu'en présence de gens qui ne sauraient comprendre ni les sentiments que vous m'inspirez, ni les témoignages d'une si pure affection , et devant lesquels je dois presque m'inierdire de vous parler. Mais voos savez, Mézélie, si je suis votre ami, votre ami dévoué. Ne craignez pas de vous adressera
IHVE HEURE DE B0MHEI7R. 85
t moi, de me demander mes conseils, mon ap-
< pui , qaand vous aurez quelque souci , quelque
< chagrin ; un mot, un seul mot de vous, et je
< serai là, prêt à vous aider, à vous servir, i
Après avoir achevé cette lettre, Mézélie fondit en larmes; pourtant elle n*avait jamais été si heurease qu'en ce moment. L'espérance de revoir son père, de retrouver une famille , la preuve de dévoueraent et d'amitié que venait de lui donner don Fernando , la certitude qu'il était le meilleur et le plus digne des hommes , lui causaient une de ces indicibles joies réservées aux âmes jeunes et innocentes comme la sienne.
Elle relut lentement cette lettre qui avait si promptement diangé la situation de son esprit ; pais elle songea longtemps à ce que lui disait don Fernando et au moyen qu'il avait employé pour lui apprendre ce qu'il venait de faire pour elle. Evidemment il avait une seconde clef de la bi- Uiothèque , et il y était descendu pendant la nnit; c'était là sans doute qu'il avait écrit sa lettre, et peut-être y viendra*t-il ainsi quelquefois, quand il serait sûr de n'y rencontrer personne. A cette pensée, Mézélie rougit, et regarda timidement autour d'elle; il lui semblait qu'elle n'était plus seule.
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Quand ce premier moaTementde tronble el de surprise fui passé , la jeune fille se mit au tn- ¥ail avec une singulière émulation ; depuis deux jours elle aTait entrepris de peindre un de ces beaux cactus dont les fleurs , d*un rose vif, s'épanouissent à rentrémité de longues feuilles hérissées de piquants. Le soir elle avait fini ce magnifique bouquet ; elle le laissa découvert sor la table , et , à tout hasard , elle mît auprès le billet suivant :
c Monsieur,
c J*ai le cœur si plein de reconnaissance, qae c je ne sais comment vous remercier ; je ne puis c vous exprimer ce que j'ai ressenti 4e joie, de c bonheur en lisant votre lettre ; mais vous conc prendrez bien ce que je ne sais pas vtas c écrire. Je suivrai votre conseil ; vous étesnon c guide , mon meilleur ami ; je le sens bien , et c jamais je ne Toublierai. >
Quand Méxélie retourna le lendemain à la bibliothèque , ce billet n'était plus sur la table , et, sous le bouquet de cactus, la main Itieneon* nue de don Fernando avait écrit : c Travaille!, f travaillez.encore, et bientôt vous aurez acquis ^ un charuidiii talent, >
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Dès cette époque, Texistence de Mézélie fut si pleiae , si heureuse , qu'elle ne pensait pas qu'il y eût quelque chose au delà des jouissances paisibles que lui donnaient ses occupations et des satisfactions intimes et secrètes qu'elle trouvait dans son propre cœur. Elle était dominée, à son insu , par la plus puissante des influences , par Tamour, qui donnait un intérêt et un but à toutes les actions de sa yie. Cette impulsion dé- Teloppa rapidement les facultés de son esprit et agrandit son àme ; ses instincts se perfectionnèrent ; sa bonté, sa fierté candide , sa générosité , sa droiture de cœur, toutes les admirables